Il y a une chose qu’on ne peut pas enlever à Steven Soder­bergh, quand bien même ses films récents se sont mon­trés plutôt ternes : celui de main­tenir un rythme de pro­duc­tion stakhanoviste. L’alternance de petits objets expéri­men­taux – les quelques films tournés entière­ment à l’iPhone (Para­noïa, High Fly­ing Bird) – et de récréa­tions plus clin­quantes pour stars hol­ly­woo­d­i­ennes (Logan Lucky, La Grande Tra­ver­sée, Mag­ic Mike : dernière danse) rythme, voire berce une fil­mo­gra­phie aux accents de plus en plus rou­tiniers. Il est pos­si­ble que 2025 pro­longe cette logique : avant Insid­er, son film d’espionnage avec Cate Blanchett et Michael Fass­ben­der, Pres­ence table quant à lui sur un con­cept formel promet­teur – une his­toire de mai­son han­tée filmée depuis le point de vue unique de l’ectoplasme qui habite les lieux. La mise en scène repose sur une suc­ces­sion de plans-séquences en caméra sub­jec­tive suiv­ant les déplace­ments d’une famille en crise. Chloe (Cal­l­i­na Liang), la cadette, est han­tée par le sui­cide sa meilleure amie, et doit subir les moqueries de son frère Tyler (Eddy Maday), fig­ure plus lisse que préfère leur mère. Par­al­lèle­ment, cette matri­arche over­bookée et le père, homme doux et dis­cret, se déchirent sur les solu­tions pour sor­tir leur fille de sa dépres­sion. Si le dis­posi­tif tourne vite à vide, c’est en par­tie parce qu’il ne sert sou­vent qu’à dépein­dre laborieuse­ment ce con­texte famil­ial. La « présence » ne fait presque que tourn­er autour des per­son­nages à mesure qu’ils déplient, de manière par­fois pure­ment infor­ma­tives, les enjeux du scé­nario de David Koepp (lui non plus pas au meilleur de sa forme), à l’exception de quelques cas où elle gagne en autonomie, pour saupoudr­er les scènes d’effets hor­ri­fiques min­i­mal­istes.

Là où Para­noïa s’en tenait à un geste un peu vain, Pres­ence con­tient pour­tant, en creux, un assez beau film, étrange­ment austère, sur les névros­es ado­les­centes. Out­re Chloe et Tyler, Ryan, futur petit ami de la pre­mière et ami du sec­ond, cache sous ses mèch­es blondes une per­son­nal­ité trou­ble. Tous les échanges entre ces per­son­nages tour­nent autour du sui­cide, de la dépres­sion et des drogues. Le recours au plan-séquence et au fish-eye (dont le ren­du évoque par­fois celui d’une caméra de sur­veil­lance) par­ticipe dans cette per­spec­tive d’une éton­nante frontal­ité, loin de la dis­tance fan­toma­tique que pou­vait induire le dis­posi­tif. Les scènes s’apparentent dès lors surtout à des instan­ta­nés d’une dépres­sion ado­les­cente ; les fan­tômes, au fond, ce sont eux. Le film, trop occupé à suiv­re un pro­gramme de série B, ne va toute­fois pas au bout de cette rad­i­cal­ité (qui évoque celle des meilleurs Gus Van Sant), même si ces deux ver­sants, hor­ri­fique et dépres­sif, se ren­con­trent dans le dernier mou­ve­ment, un peu raté d’un point de vue nar­ratif (le twist final atten­du), mais sai­sis­sant par sa bru­tal­ité. Sans trop en dire, tout s’achève par une accéléra­tion soudaine et une chute bru­tale, qui appa­rais­sent comme la matéri­al­i­sa­tion des pul­sions sui­cidaires jusqu’ici con­tenues.