En adap­tant pour le ciné­ma le célèbre cas de par­ri­cide com­mis par Pierre Riv­ière, René Allio risquait gros : un fais divers sanglant, un écrit signé du meur­tri­er par­ti­c­ulière­ment dense et com­plexe à adapter, des moyens financiers lim­ités, des acteurs non-pro­fes­sion­nels. Mais quelque part entre la chronique rurale, la recon­sti­tu­tion his­torique et l’ap­proche psy­chi­a­trique, Moi, Pierre Riv­ière ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère… est une écla­tante réus­site, preuve d’un savoir-faire, mêlant pré­ci­sion du cadre et de la direc­tion d’ac­teurs, qui n’est pas sans rap­pel­er les plus grands chefs d’œu­vre de Robert Bres­son.

Le 5 juin 1835, au fin fond de la Nor­mandie, Pierre Riv­ière, 20 ans, tue sa mère, sa sœur et son frère à coups de serpe. Après une cav­ale de plusieurs semaines, le jeune homme, décrit comme sim­ple d’e­sprit par les habi­tants de son vil­lage, est arrêté. Au cours de son incar­céra­tion, il tente d’ex­pli­quer son acte au tra­vers d’un réc­it stupé­fi­ant de beauté où il décrit le mariage tumultueux de ses par­ents et son irré­press­ible besoin de venger son père d’une femme manip­u­la­trice. Oublié pen­dant près de 140 ans, le fait divers est redé­cou­vert par Michel Fou­cault qui en fait un cas d’é­tude psy­chi­a­trique et pub­lie un ouvrage pas­sion­nant (inté­grant les rap­ports légistes et le réc­it orig­i­nal de Pierre Riv­ière) au tout début des années 1970. Quelques années plus tard, le cinéaste René Allio s’en­toure de Pas­cal Bonitzer, Jean Jour­d­heuil et Serge Toubiana pour en écrire un scé­nario fidèle aux écrits rap­portés par Fou­cault, et part en Nor­mandie pour tourn­er son film avec des acteurs non-pro­fes­sion­nels. La réal­i­sa­tion de ce pro­jet ambitieux a d’ailleurs fait l’ob­jet d’un doc­u­men­taire réal­isé par Nico­las Philib­ert, alors pre­mier assis­tant réal­isa­teur de René Allio, Retour en Nor­mandie, qui mon­tre en quoi les inter­prètes du film, tous issus de la cam­pagne nor­mande, se sont appro­priés ce film et, notam­ment, l’his­toire trag­ique de Pierre Riv­ière et de sa famille.

Au-delà du fait divers mon­strueux auquel on tente de don­ner une réso­nance plus humaine, Moi, Pierre Riv­ière… est avant tout mar­qué par sa local­i­sa­tion géo­graphique et son iden­tité régionale. A l’in­star de la plu­part des cam­pagnes français­es de l’époque, le vil­lage dans lequel vit la famille Riv­ière est pro­fondé­ment mar­qué par son appar­te­nance à une terre. L’ab­sence totale de mobil­ité des habi­tants de l’époque qui, tout au plus, par­taient vivre dans le vil­lage voisin, fai­sait de ces lieux un ter­reau presque idéal à toute sorte de névros­es famil­iales. Il est par exem­ple intéres­sant de not­er que, selon l’en­quête réal­isée par Michel Fou­cault, de tels par­ri­cides n’é­taient pas si rares à l’époque puisqu’on pou­vait en compter près d’une quin­zaine par an dans la région. Les Riv­ière sont donc une par­faite représen­ta­tion de cette cir­cu­la­tion en vase clos où la famille peut vite devenir cette prison étouf­fante, où l’ab­sence totale d’in­tim­ité ravive les antag­o­nismes entre piété et pen­sée de l’inces­te (selon les dires de Pierre Riv­ière). Sur­ex­posé à l’hu­mil­i­a­tion dont son père est l’ob­jet, le jeune homme va donc nour­rir une haine gran­dis­sante pour sa mère et sa sœur, per­suadé du véri­ta­ble pou­voir de nui­sance que représen­teraient plus générale­ment les femmes.

Par­ti­c­ulière­ment fidèle au tra­vail de Michel Fou­cault, René Allio ouvre son film sur les rap­ports légistes qui font état de la ter­ri­ble vio­lence des coups reçus par la mère, la sœur et le frère de Pierre Riv­ière. Entremêlant témoignages de vil­la­geois et pre­mières dépo­si­tions du meur­tri­er, le film ne pose dans un pre­mier temps que le cadre du drame (région­al et social), ne don­nant finale­ment que peu d’élé­ments sur la véri­ta­ble nature des liens exis­tant entre l’in­téressé, ses vic­times et les raisons de son acte. Mais Pierre Riv­ière s’empare d’un papi­er et d’un cray­on pour racon­ter l’his­toire de sa famille et ten­ter d’ex­pli­quer les cir­con­stances d’un meurtre qu’il assume pleine­ment. Impas­si­ble, déter­miné, d’une intel­li­gence dif­fi­cile à éval­uer tant la banal­ité de sa con­di­tion tranche avec cette con­vic­tion d’avoir une des­tinée excep­tion­nelle, Pierre Riv­ière rap­pelle les héros de Bernanos (Mouchette dans L’His­toire de Mouchette, Donis­san dans Sous le soleil de Satan) où l’âme humaine sem­blait soudaine­ment y dévoil­er à la fois son évi­dence et sa noirceur la plus insouten­able. Le par­ti-pris de René Allio d’user du jeu blanc pour Claude Hébert (qui prête ici ses traits à Pierre Riv­ière et que l’on rever­ra quelques années plus tard dans La Drô­lesse de Jacques Doil­lon) ren­force cette com­para­i­son tant la quête presque mys­tique du jeune meur­tri­er rap­pelle l’u­nivers de Bres­son (et notam­ment du Procès de Jeanne d’Arc), l’un de ceux qui adap­ta avec le plus de brio les romans de Bernanos (Jour­nal d’un curé de cam­pagne, Mouchette).

Si ce fait divers mar­que l’op­por­tu­nité de don­ner un coup de pro­jecteur sur la pra­tique de la psy­chi­a­trie en 1835 alors que la démarche de Pierre Riv­ière se rap­proche bien plus de la psy­ch­analyse telle que Freud la met­tra en place quelques décen­nies plus tard, Moi, Pierre Riv­ière, ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère…, der­rière son titre effrayant, est avant tout le por­trait boulever­sant d’un jeune homme qui s’est délibéré­ment sac­ri­fié par amour pour son père, lucide sur l’hor­reur de son acte mais jamais en quête de repen­tir. Con­stru­it sur une dou­ble tem­po­ral­ité du réc­it (d’un côté, tout ce qui a précédé le meurtre, de l’autre, le regard que l’on pose a pos­te­ri­ori), le film laisse se déploy­er une mélan­col­ie ver­tig­ineuse. À défaut d’avoir con­nu le beau, Pierre Riv­ière s’est désor­mais privé d’un espoir de beauté, seul tenu par l’ab­solu de son acte et la pureté totale de ses inten­tions, même meur­trières. Loin de la crasse et de la bêtise humaine qui con­sti­tu­aient le quo­ti­di­en du jeune garçon, son crime reste sa seule créa­tion, telle une œuvre d’art accom­plie sur plusieurs années (la décou­verte du crime fait d’ailleurs penser à cer­tains tableaux de Rem­brandt ou de Mil­let). Para­doxale­ment, l’in­hu­man­ité de son geste et la froideur avec laque­lle il évoque les raisons qui l’ont poussé à tuer son jeune frère, tranchent avec cette clair­voy­ance soudaine qui lui fait soudaine­ment ouvrir les yeux sur le dés­espoir de sa con­di­tion humaine.

À l’époque, ce film pas tout à fait facile d’ac­cès n’avait pas déplacé les foules et le tal­ent du réal­isa­teur René Allio néces­sit­erait aujour­d’hui encore d’être réé­val­ué. Rarement dif­fusé sur nos écrans et jamais repris jusqu’à ce jour, Moi, Pierre Riv­ière… fait aujour­d’hui l’ob­jet d’une nou­velle sor­tie qu’il ne faut rater sous aucun pré­texte. Suiv­ra dans quelques jours un DVD truf­fé de com­plé­ments. Espérons que ce nou­v­el éclairage prof­it­era à la car­rière de ce film injuste­ment oublié et qui reste l’un des plus beaux films français réal­isés ces trente dernières années.