Pour saisir ce qui se joue dans cette deux­ième sai­son de Mind­hunter, il faut peut-être repar­tir du générique, où l’installation d’un dis­posi­tif d’enregistrement se voit entre­coupée de flashs de cadavres en décom­po­si­tion. Ce générique, qui repose sur une ten­sion entre l’aplanissement de l’image par la trame d’un réc­it (le ruban du mag­né­to­phone qui défile) et le sur­gisse­ment d’une résis­tance de ces mêmes images (la chair qui remonte à la sur­face)[1], pointe aus­si un écart entre deux pôles, soit une struc­ture que la série va rejouer et déclin­er sous dif­férentes formes. D’abord, par ce qui con­stitue, du moins jusqu’au mitan de la sai­son 2, le cœur de l’action : la créa­tion d’une méth­ode de tra­vail et d’une clas­si­fi­ca­tion des dif­férents cas traités par le BSU, l’unité des sci­ences com­porte­men­tales du FBI. Cette dimen­sion sci­en­tifique s’exprime notam­ment par la manière dont les déplace­ments d’un lieu à l’autre sont indiqués par une men­tion qui, fait plutôt rare, recou­vre la total­ité de l’écran, telle une éti­quette col­lée sur un bocal par un nat­u­ral­iste. Hold­en Ford et Bill Tench cherchent des cor­re­spon­dances, recoupent les infor­ma­tions, tâton­nent pour met­tre au point les out­ils qui leur per­me­t­tront d’élaborer une nomen­cla­ture des ser­i­al killers. Pour ce faire, le tan­dem, dans lequel on peut déjà voir l’expression d’une dynamique entre deux pôles (le polici­er aus­si expéri­men­té que sta­ble con­tre le jeune vir­tu­ose impul­sif), avance essen­tielle­ment en deux temps. D’une part, ils s’entretiennent avec des ser­i­al killers déjà écroués, de l’autre, ils con­tribuent à des affaires en cours en étu­di­ant eux-mêmes des scènes de crimes. Autrement dit, il s’agit pour eux d’explorer une matière, celle de l’inconscient des tueurs, à la fois sur le plan du lan­gage et celui de l’espace, pour approcher au plus près la source du mal, par une con­fronta­tion (l’interrogatoire d’un sus­pect) ou un apprivoise­ment (les échanges avec les crim­inels incar­cérés). Cette approche dialec­tique est la ver­tu pre­mière de la série, mais il faut recon­naître qu’elle accouche d’un résul­tat iné­gal selon les épisodes. La sai­son 2 a en par­ti­c­uli­er la lim­ite de pro­gres­sive­ment repli­er cette logique sur un sim­ple partage en deux actes, lorsque se déploie à la moitié le seg­ment con­sacré aux tueries d’Atlanta, cadre d’un sim­ili-Zodi­ac où la ques­tion de la théorie crim­inelle fait place nette au cas pra­tique. Ce bipar­tisme nar­ratif s’accompagne surtout d’un écart autrement plus frap­pant, déjà à l’œuvre dans la pre­mière sai­son, entre les épisodes réal­isés par David Finch­er et les autres.

Style et découpe

Si David Finch­er n’a pas réal­isé de film depuis cinq ans, Mind­hunter con­stitue plus qu’un sim­ple inter­mède et peut même être tenue pour l’une des pièces majeures de sa fil­mo­gra­phie, à con­di­tion d’accepter que la minu­tie et la rigueur de son découpage s’accompagnent désor­mais d’une dis­cré­tion qui per­met par ailleurs à la série de main­tenir, du moins vue de loin, une cohérence styl­is­tique d’ensemble (mêmes couleurs et lumières, même con­ci­sion du mon­tage, mêmes décors). A pri­ori, pas de grande dif­férence entre les épisodes mis en scène par Finch­er et ceux signés Andrew Dominik ou Carl Franklin, et pour­tant le détail des scènes des­sine un écart sen­si­ble entre l’esthétique finche­ri­enne et sa ver­sion déclinée par des cinéastes man­i­feste­ment moins doués que lui, bien que la série fasse preuve ici et là, mais tou­jours locale­ment, d’une cer­taine finesse dans les épisodes non réal­isés par Finch­er. Par exem­ple, dans l’épisode 5 (mis en scène par Andrew Dominik), toute la pre­mière par­tie de l’entretien entre Hold­en et Wat­son fig­ure le rôle de cha­cun par une porte dans l’arrière-plan qui unit la bouche de Wat­son (celui qui par­le) et le regard de l’agent du FBI (celui qui observe et aus­culte cette parole), légère­ment vouté pour per­me­t­tre au cadre d’être com­posé autour de cet axe. Cette ligne est main­tenue jusqu’à ce que la découpe s’articule autour d’un ray­on lumineux sur­plom­bant la salle de la prison, pour pré­fig­ur­er le fin mot de l’interrogatoire, à savoir que l’ex-membre de la « Famille » a aban­don­né l’idéologie dévelop­pée par Man­son pour suiv­re l’enseignement d’un autre gourou : Jésus.

Reste que cette manière de faire par­ler les con­ver­sa­tions, donc de déplac­er l’enjeu vers la manière dont elles sont organ­isées plus que sur le con­tenu même des échanges, est avant tout l’apanage de Finch­er, qui déploie, notam­ment dans les épisodes 2 et 3, un art du réc­it qui n’est guère réductible à un sim­ple enchaîne­ment de scènes ou de rebondisse­ments. On tient là un pos­si­ble cas d’école sur l’évolution de la fron­tière sans cesse mou­vante entre ciné­ma et série télévisée, dans le sens où Mind­hunter est à la fois, objec­tive­ment, un feuil­leton dont l’évolution glob­ale repose avant tout sur l’avancée d’un scé­nario, et le temps d’une poignée d’épisodes le théâtre d’un raf­fine­ment de la mise en scène de Finch­er.

Raccords / désaccords

On en revient au principe des deux pôles, qui con­di­tionne jusqu’aux détails les plus minu­tieux de la série. Les scènes d’interrogatoires, qui entremê­lent la parole à la ques­tion du regard, pren­nent la forme d’interactions dont la découpe du cinéaste saisit les soubre­sauts et les petites fluc­tu­a­tions. À ce titre, l’une des scènes les plus impres­sion­nantes serait, avec celle d’un étrange dîn­er dans un restau­rant d’Atlanta, celle de la ren­con­tre entre Bill Tench et un sur­vivant de BTK, ce ser­i­al killer dont la série dévoile le quo­ti­di­en depuis le début de la sai­son 1 par l’entremise de petites vignettes. Toute la com­plex­ité de la scène tient à deux fac­teurs, d’une part qu’elle se déroule inté­grale­ment dans une voiture, lieu clos qui à l’inverse des larges salles d’interrogatoire offre moins d’espace pour déploy­er la mise en scène, et de l’autre que le sur­vivant tient absol­u­ment à ne pas être vu, ce qui réduit là encore le champ pos­si­ble des actions.

1. La séquence com­mence par fig­ur­er l’organisation des rap­ports au sein du véhicule : Bill Tench est à la place du pas­sager, le témoin est assis der­rière lui, masqué par le flou, et enfin l’inspecteur local chargé du dossier se trou­ve devant le volant. Non seule­ment la découpe fait mon­tre d’une cer­taine inven­tiv­ité dans le cadre de ce dis­posi­tif min­i­mal (l’arrivée du témoin vue dans le rétro­viseur, la manière dont il s’installe sur la ban­quette sur­plom­bée par un fusil), mais elle a surtout la bonne idée de con­tourn­er l’absence de con­tact visuel entre Bill et le témoin en faisant du polici­er le médi­um du regard, celui par qui tran­si­tent les réac­tions et qui fait silen­cieuse­ment le lien entre ceux qui se par­lent sans se voir. De sorte que la scène dis­so­cie dans un pre­mier temps deux modes de com­mu­ni­ca­tions : la parole d’un côté, entre Bill et le témoin, les regards de l’autre, entre Bill et son col­lègue.

2. C’est juste­ment un regard plus qu’une ques­tion qui vient emballer la dynamique du dia­logue et redessin­er la nature des liens entre vision et parole. Lorsque Tench demande au sur­vivant si BTK avait une érec­tion au moment du drame, le regard que lui adresse alors son col­lègue s’accompagne d’un change­ment de focale qui ren­verse le rap­port entre flou et net­teté gou­ver­nant jusqu’ici le plan. Cette bas­cule est cap­i­tale car elle mon­tre com­ment parole et regard se voient désor­mais liés à tel point que les mots vont ren­dre vis­i­ble le réc­it du meurtre.

3. Au som­met de l’horreur, Bill ferme ain­si les yeux de dégoût, tan­dis que son col­lègue se détourne du dia­logue. Puis, ce dernier tourne légère­ment la tête vers Bill, et par le biais d’une coupe et d’une nou­velle alter­nance entre le flou et le net, échange avec lui un regard. Enfin, le polici­er se tourne vers le témoin pour l’apaiser, et la ten­sion entre ce que l’on voit et ce que l’on ne peut voir atteint son acmé. Pour la pre­mière fois, le vis­age du témoin se dévoile, mais ses yeux sont masqués par un reflet, tan­dis que le bruit d’une rame de métro se mêle à la musique pour étouf­fer sa parole.

En somme, la mise en scène ne se con­tente pas seule­ment d’organiser la cir­cu­la­tion de la parole, elle fait ressur­gir à la sur­face ce que les mots recou­vrent, de sorte que racon­ter per­met dès lors de trans­muer la parole en images. C’est, comme on l’expliquait, déjà la logique au cœur du générique, mais la par­tic­u­lar­ité de la mise en scène de Finch­er dans cette sai­son 2 est d’étendre et de com­plex­i­fi­er ce principe de reflux pour en faire le moteur de sa découpe, y com­pris dans des scènes qui, à rebours des inter­roga­toires, reposent sur un non-dit. Par exem­ple, dans l’épisode 3, le cinéaste dépeint au cours de plusieurs scènes famil­iales l’impossibilité d’une embras­sade entre Bill et Nan­cy, sa femme. La pre­mière s’ouvre sur l’alliance du détec­tive qui, à peine éveil­lé, touche la place vide du lit où son épouse devrait être. Tout ce qui suit dans l’épisode con­cer­nant les deux per­son­nages mesure l’écart nais­sant entre eux, à la fois spa­tiale­ment et dans les plis de rac­cords qui obéis­sent certes à un impératif de flu­id­ité mais font aus­si entrevoir une cas­sure. Il en va ain­si de cette coupe entre Bill qui rac­croche le télé­phone et Nan­cy qui referme la porte du fri­go, ou encore de ce retour du polici­er à la mai­son amor­cé par le fra­cas d’une assi­ette qui tombe des mains de sa femme. Finch­er sem­ble avoir décidé­ment trou­vé dans Mind­hunter le cadre idéal pour par­faire sa méth­ode et dévelop­per une écri­t­ure débar­rassée du super­flu. C’est à cela qu’on recon­naît les maîtres sûrs de leur art : le trait est réduit à sa quin­tes­sence.

Notes

Notes
↑1 Comme l’expliquait ici Théo Char­rière à pro­pos de la sai­son 1.