Quelle que soit sa fig­ure, ordi­naire, bour­geoise ou mar­ginale, la femme chabroli­enne est face à la société comme Don Qui­chotte l’é­tait face aux moulins à vent : immo­bile ou com­bat­ive, son action sem­ble vaine. On peut d’ores et déjà affirmer que l’u­nivers de Claude Chabrol se fonde bien enten­du sur des per­son­nages, des dia­logues, des effets ciné­matographiques mais égale­ment sur le décor entourant chaque lieu, chaque société et chaque per­son­nage. Chaque détail a son impor­tance, eu égard à la fon­da­tion de la société : « c’est un regard char­nel, prêt à hap­per toutes les matières sus­cep­ti­bles d’ex­is­ter et de sat­is­faire son esprit, comme son palais, son œil ou son oreille » écrit Joël Mag­ny à pro­pos de notre cinéaste. Il faut donc être atten­tif à cha­cune des con­struc­tions de ses films. Ces élé­ments sont aus­si bien des maisons, des objets de déco­ra­tion que des vête­ments, des acces­soires pure­ment féminins : ils con­tribuent au même titre que les paroles ou les actes à forg­er les car­ac­tères et à définir l’être de ces femmes. Mais c’est aus­si le rap­port à autrui qui fait de ces femmes un éven­tail d’êtres en per­pétuelle évo­lu­tion, en per­pétuelle recherche d’elles-mêmes et d’ailleurs.

Des choses et des femmes

Habil­lées pour l’hiv­er…

Avant de par­ler, les femmes se voient, chez Chabrol. Et leur apparence est la pre­mière car­ac­téris­tique du per­son­nage. Le vête­ment se porte, plus ou moins bien, dans des cir­con­stances pré­cis­es : il n’est pas choisi au hasard et con­stitue une métaphore de la per­son­ne. On doit ain­si pren­dre en compte sa forme, sa sobriété ou son exubérance, son luxe ou sa sim­plic­ité. Marie, dans Une affaire de femmes, est au début du film en fichu, avec une jupe bleue et des nattes : ses gue­nilles mon­trent la mis­ère sociale dans laque­lle elle vit. Bien plus qu’autre chose, puisque c’est son apparence ves­ti­men­taire qui nous est don­née en pre­mier, celle-ci la place dans un cer­tain con­texte qui est celui du manque. On remar­quera que la notion d’in­jus­tice sociale, beau­coup plus présente dans la péri­ode où Isabelle Hup­pert tient les rôles prin­ci­paux, est révélée par l’ha­bille­ment pré­cisé­ment dans ces films. Cepen­dant, la blouse des Bonnes Femmes est un sym­bole par­ti­c­ulière­ment fort : elles enfi­lent leur tenue de tra­vail, sor­tent d’elles-mêmes, entrent dans un univers. Le vête­ment rend compte là aus­si de l’ap­par­te­nance de ces femmes à un monde.

Le vête­ment est aus­si témoin de l’évo­lu­tion sociale de cer­taines femmes : on remar­que ain­si le change­ment pro­gres­sif des tenues de Marie. Elle com­mence le film, comme nous l’avons vu, en fichu ; et au fur et à mesure des scènes et des avorte­ments lucrat­ifs qu’elle pra­tique, ses habits devi­en­nent de plus en plus coquets, son apparence se féminise : le fichu est rem­placé par une four­rure, elle porte du rouge à lèvres et ses nattes enfan­tines se sont trans­for­mées en per­ma­nente. Il s’ag­it là de femmes d’ap­parence : en effet, avant son procès, elle se pré­pare, se maquille, soigne son allure, comme si tout en elle devait pou­voir se résumer à ce qu’elle porte, comme si elle voulait que l’autre ne regarde pas ce qu’elle est mais ce qu’elle paraît être. On pour­rait en dire autant de Madame Bovary, qui change de robe à chaque scène et qui se perd dans l’achat de ses tenues éblouis­santes. Le bovarysme est la propen­sion à se voir autrement que l’on est : et cet autrement est ici en grande par­tie le fait des robes qui habil­lent Emma.

Enfin, l’ha­bille­ment suit l’évo­lu­tion intérieure des per­son­nages : si la dernière robe d’Em­ma Bovary est noire, on ne peut que soupçon­ner sa fin proche. Mais l’ex­em­ple le plus car­ac­téris­tique est celui de Why, l’une des Bich­es : Why prend pro­gres­sive­ment la per­son­nal­ité de Frédérique tout au long du film, par ses into­na­tions de voix, son maquil­lage mais surtout ses vête­ments. C’est elle qui prononce la phrase fatidique : « C’est très agréable les affaires des autres, on a l’im­pres­sion de chang­er de peau. » Et c’est exacte­ment ce qu’elle fait : le vête­ment est tout d’abord une sec­onde peau puis devient sa pro­pre peau. Et lorsqu’elle tue Frédérique, c’est elle-même qu’elle tue.

Dans le reg­istre du dou­ble, on retrou­ve aus­si les deux femmes de La Céré­monie : Sophie (San­drine Bon­naire) est habil­lée comme une enfant qu’elle est restée, ne pou­vant évoluer intel­lectuelle­ment à cause de son anal­phabétisme. Elle a des gants à motifs, des chemis­es ros­es de petite fille, des pulls à grands car­reaux comme on n’ose en porter que lorsqu’on vous y oblige, des vête­ments dépareil­lés qui met­tent en relief sa puéril­ité. Elle attend d’être trou­vée et le sera par Jeanne (Isabelle Hup­pert) : comme Why, elle porte peu à peu les mêmes tenues que sa cama­rade, se met aux tress­es, renie son tabli­er et ses jeans trop grands. Elle devient sinon son dou­ble, du moins sa sœur. Comme sou­vent, l’élève dépasse le maître puisque c’est Sophie qui con­duit au meurtre final, tout comme la frange der­rière laque­lle elle se cache dans les pre­mières scènes laisse place à un vis­age lisse, con­va­in­cu et sûr de lui-même.

Le vête­ment, miroir de la beauté ou tunique de Nes­sus, témoin de toutes les évo­lu­tions des per­son­nages féminins, au même titre que l’ac­tion ou la parole, fait par­tie des don­nées sen­si­bles de la femme. Le ciné­ma de Claude Chabrol crée une société pro­pre tout en cri­ti­quant la société exis­tante : c’est une société d’im­ages qui transparaît dans ses films, où tout ce qui est vis­i­ble est pen­sé, inter­rogé et mon­tré.

J’ai donc je suis

On peut remar­quer tout d’abord que les films de Claude Chabrol regor­gent de petits détails, de minus­cules ou plus imposants objets qui appar­ti­en­nent aux per­son­nages tout autant qu’ils les définis­sent. Au même titre que le vête­ment ou que le lieu, l’ob­jet matériel dévoile aus­si un aspect de la femme, un reflet qu’il con­vient d’a­jouter aux autres pour que la sym­phonie soit com­plète. L’ap­parte­ment de Léda dans À dou­ble tour est pour cela par­ti­c­ulière­ment remar­quable : c’est un monde où « mille objets, mille détails acquièrent une indé­ni­able beauté plas­tique » (Let­tres Français­es, 1960). Léda est, d’une part, sys­té­ma­tique­ment reliée aux fleurs de la treille ou de l’in­térieur ; d’autre part, tous les objets de sa mai­son ont une forme ronde : la table, les coussins, les bibelots… et le cer­cle est la forme de la per­fec­tion.

Le rap­proche­ment entre chose et femme que nous pou­vons nom­mer réi­fi­ca­tion de la femme est aus­si intéres­sant : dans Le Beau Serge, Yvonne, la femme de celui-ci, n’est mon­trée qu’en pos­ses­sion d’un bal­ai ou d’un fagot de bois ; sa posi­tion est celle d’une mar­tyre. Méprisée, insultée, humil­iée, c’est pour­tant un objet qui lui donne toute sa dimen­sion : l’hor­loge de la mai­son du cou­ple, qui n’est remon­tée que par elle-même. Yvonne est dès le départ un élé­ment régu­la­teur (même si elle appar­tient à un temps social déter­miné), et sal­va­teur dans l’ac­tion. C’est enfin elle qui don­nera nais­sance à l’en­fant de la réc­on­cil­i­a­tion. On peut aus­si faire état de la réi­fi­ca­tion de la femme par une autre femme : « Ce qui est prou­vé, c’est la voca­tion de Why à être objet, dis­ons sujet docile de qui voudra bien être son maître. » écrit Hen­ry Rabine. En effet, Why devient une sorte d’esclave, de chose, que l’on achète et que l’on pos­sède.

Autre objet récur­rent des films de Claude Chabrol : le miroir. Il con­forte les êtres dans un monde d’ap­parence et d’imag­i­na­tion vaine : pour Thérèse, dans À dou­ble tour, il se fis­sure lors d’une vio­lente dis­pute avec son mari et brise à jamais le pacte famil­ial (tout comme le bou­quet de mariage brûlé d’Em­ma) ; mais face à Léda, Hen­ri déclare : « Je voudrais un miroir pour te détailler », comme s’il por­tait celle-ci sur un piédestal autant qu’il reni­ait sa femme. Alors qu’il est insup­port­able aux autres, le miroir est le reflet de la mag­nif­i­cence pour Léda. Il est aus­si l’emblème de la rival­ité de Julie et de Thérèse : « Tu es bien plus belle que la patronne » se répète l’employée. Pour Emma Bovary, c’est le relais de tous ses fan­tasmes : elle lui par­le comme à une autre, à voix haute : « Comme j’ai été sage ! » dit-elle après un voy­age en ville ; mais c’est surtout l’ad­mirable scène où elle répète « J’ai un amant, j’ai un amant ! » qui mon­tre une Emma prête à n’é­couter que les diva­ga­tions de son esprit volage.

L’ob­jet est aus­si un sym­bole : dans La Femme infidèle et dans Le Bouch­er, les deux Hélène offrent respec­tive­ment à Charles et à Popaul un bri­quet. Par ce geste, elles leur ren­dent leur viril­ité per­due dans la tromperie ou la vio­lence de la guerre. L’ours en peluche d’Hélène Lançon dans Que la Bête meure est l’im­age du fils mort, et lorsque Charles Thénier, père de l’en­fant mort au début du film, le trou­ve, il est soudain pris d’un vio­lent rejet. De même, l’esca­lope du Bouch­er est don­née comme une part de lui-même. L’ob­jet est aus­si un élé­ment de dis­tinc­tion sociale : dans La Céré­monie, Madame Lelièvre fume des Royale. Il s’ag­it enfin du mou­choir sale ren­du à Jeanne par Mélin­da après une panne auto­mo­bile : celle-ci le lui tend comme on donne un tor­chon à sa ser­vante, alors que la postière le jette rageuse­ment.

Mais le désir de l’ob­jet vient tout d’abord combler un manque : si Marie pra­tique ses avorte­ments et réclame son argent après qu’une de ses « patientes » a suc­com­bé à son inter­ven­tion, ce n’est pas dans une optique d’é­pargne, c’est avant tout pour pos­séder. Le pre­mier avorte­ment pra­tiqué sur sa voi­sine Ginette (Marie Bunel) une fois achevé, elle lui demande : « Dis-moi, Ginette, le bout de savon qui reste, je pour­rais le garder ? » La chose s’ob­tient en lut­tant, et en trans­gres­sant. Le luxe ne se définit que par la trans­gres­sion : on se sou­vient alors de la scène d’amour entre Luci­enne et Pierre dans Les Noces rouges. Dans un château devenu musée depuis Pros­per Mérimée, les deux amants bat­i­fo­lent dans des draps de soie, au milieu des tableaux de col­lec­tion et des cadavres de cham­pagne. Si le désir d’avoir entraîne par­fois la trans­gres­sion, celle-ci n’est jamais exempte du con­cept de plaisir.

Le mag­a­sin des Bonnes Femmes est ain­si une image de la cage, tout comme la piscine qui est en fait leur aquar­i­um, et l’om­niprésence de la pen­d­ule ampli­fie l’en­nui et la monot­o­nie de leur exis­tence. La pre­mière image de Vio­lette Noz­ière, cette grille de l’ap­parte­ment qui est en fait sa prison est assez com­pa­ra­ble. Cepen­dant, le per­son­nage de Flo­rence (Juli­ette Mayniel) dans Les Cousins, est réelle­ment enfer­mé. À la fin du film, elle est filmée der­rière les bar­reaux de la fenêtre en sous-vête­ments : elle est un objet de foire, certes, mais aus­si une pris­on­nière. Pris­on­nière de Paul, pris­on­nière de son oisiveté et de sa super­fi­cial­ité, elle est l’im­age de la femme soumise, reni­ant sa lib­erté dans le friv­o­le irréfléchi.

Le poste de télévi­sion est un objet plus tardif pour des raisons que l’on com­prend aisé­ment : il sym­bol­ise l’en­nui des cou­ples dans La Femme infidèle et dans Les Noces rouges. Mais c’est dans La Céré­monie qu’il prend une dimen­sion toute par­ti­c­ulière : en entrant dans sa cham­bre, Sophie allume immé­di­ate­ment la télévi­sion et entend « On ne peut être juste si l’on est humain ». Prélude au mas­sacre final, cette phrase con­tient un début d’ex­pli­ca­tion à celui-ci : le désir d’être recon­nu en tant qu’hu­main pour­rait alors bal­ay­er l’ab­sence de jus­tice ou de moral­ité. C’est aus­si au tra­vers du petit écran que l’on entend dans la cham­bre de bonne une émis­sion pour enfant et un cre­do : « Dites non, non, non, non ! » L’écran appa­raît alors comme l’im­age de la puéril­ité de Sophie et de son con­di­tion­nement par de faux appels à la révolte. Elle reste impas­si­ble, tel un ani­mal qui ne com­prend pas, hap­pée par l’im­age qui défile, et cette scène revient péri­odique­ment mon­trant qu’il s’ag­it de l’une des activ­ités prin­ci­pales du per­son­nage.

Claude Chabrol perçoit cet instru­ment non comme un out­il d’in­for­ma­tion ou d’ap­pren­tis­sage mais comme une for­mi­da­ble néga­tion des con­sciences. Cet écran est le seul à pou­voir être regardé sans réflex­ion, sans com­préhen­sion : les autres choses qui néces­si­tent un savoir sont ban­nies par Sophie qui déclare : « J’aime pas les machines. » L’ob­jet est alors presque vivant et doit se com­bat­tre comme un enne­mi de taille, un enne­mi auquel elle ne peut avoir accès, comme elle com­bat ses enne­mis de classe.

La femme dans les rapports sociaux

Claude Chabrol voulait « être à la fois Renoir et Lang ». Comme de nom­breux cinéastes de sa généra­tion, il a revendiqué la référence balza­ci­enne : faire une « comédie humaine », tra­quer les per­son­nages avec un cer­tain expres­sion­nisme, voilà l’ob­jec­tif des films de Claude Chabrol.

La bour­geoisie est un vilain défaut

La bour­geoisie se dis­tingue en pre­mier lieu par sa con­di­tion finan­cière : elle est cette grande mai­son, cette soubrette, cette tran­quil­lité appar­ente… il n’est ici fait état d’au­cune pin­grerie, ni même d’un intérêt par­ti­c­uli­er pour l’ar­gent lui-même. Dans La Céré­monie, un invité des Lelièvre cite Niet­zsche : « Il y a chez les gens de bien beau­coup de choses qui me répug­nent et certes non le mal qui est en eux. » Ce ne sont pas telle­ment les vices que peut engen­dr­er la pos­ses­sion de l’ar­gent mais beau­coup plus son util­i­sa­tion ou son sens social que Claude Chabrol fustige. Sans doute cette caté­gorie sociale se définit-elle juste­ment par l’ab­sence de manque, et donc l’ab­sence de préoc­cu­pa­tion prosaïque. Elle ne plane pas dans les hautes sphères de l’in­tel­lect pour autant : nous ver­rons que son appar­ente cul­ture est sys­té­ma­tique­ment tournée en ridicule.

Qu’elle soit grande, moyenne ou petite, la bour­geoisie se car­ac­térise par l’en­fer­me­ment dans un cer­tain nom­bre de valeurs comme la famille, valeurs qu’elle per­ver­tit par sa super­fi­cial­ité. On con­state par ailleurs que les per­son­nes se libérant de ces valeurs bour­geois­es en con­ser­vent tou­jours un tan­ti­net : dans Les Noces rouges, on entend ain­si Luci­enne s’écrier « Tu te rends compte, si on nous décou­vrait, quelle hor­reur ! » Enfin, le dernier dia­logue clôt cette analyse:
Luci­enne: — Ailleurs ?
Pierre: — Nous n’avons jamais cher­ché à par­tir.
(Ce n’est pas l’amour en soi qui est jouis­sif, c’est l’amour au milieu des maris, des épous­es et des chu­chote­ments, milieu qu’ils ne quit­teront jamais.)

Car si les femmes chabroli­ennes sont des femmes d’ap­parence, la bour­geoisie est une sorte de con­cen­tré d’ap­parence : elle n’ex­iste que par et pour le regard des autres, et ne se développe que pour ampli­fi­er l’en­vie qu’autrui éprou­ve à son égard. La dif­férence n’ex­iste pas dans la bour­geoisie : c’est un monde d’u­ni­for­mité et sou­vent de soli­tude, puisque cet univers ne per­met ni l’é­clo­sion d’une véri­ta­ble iden­tité, ni une quel­conque ouver­ture sur le monde qui l’en­toure. C’est cette dis­tance à la réal­ité, cette inca­pac­ité de voir l’évo­lu­tion des mœurs et des sen­ti­ments et de l’ac­cepter qui pré­cip­ite la bour­geoisie vers sa chute.

Ain­si la pre­mière car­ac­téris­tique de cette bour­geoisie est-elle le con­formisme : tous les per­son­nages ont un lieu de vie présentable et, fort sou­vent, une rési­dence sec­ondaire. La pro­priété a fondé cette classe, elle seule la main­tient. Nous avons étudié le culte de l’ap­parence et donc de la super­fi­cial­ité dont elle fait l’ob­jet, nous pou­vons en analyser à présent le vide intel­lectuel : la bour­geoisie ne sou­tient pas vrai­ment une « poli­tique des hau­teurs ». Le plus bel exem­ple de cette fausse cul­ture est sans doute la scène cru­elle du dîn­er de Que la Bête meure : chez la sœur d’Hélène Lançon, mar­iée à Paul Decourt (Jean Yanne), l’apéri­tif com­mence par un faux débat sur le Nou­veau Roman. La scène est d’ailleurs filmée en plan d’ensem­ble, comme si les paroles des con­vives étaient de vul­gaires bruits de fond. Au moment de pass­er à table, Paul lit le poème de sa femme qu’il a volé dans les tiroirs de celle-ci : se tar­guant d’une capac­ité cri­tique et d’une con­nais­sance de la langue, il hum­i­lie son épouse par sa lec­ture à voix haute, sous l’hi­lar­ité qua­si générale. Même le per­son­nage d’Hélène Lançon est un pro­duit de la sous-cul­ture médi­a­tique util­isé par Charles pour par­venir à ses fins. Nous avons ici l’ex­em­ple de la vul­gar­ité se voulant intel­li­gente, de la grossièreté se voulant vérité suprême.

La bour­geoisie est aus­si le lieu du ren­verse­ment de la cul­ture : qu’il s’agisse des voy­ages de la biche Frédérique, des lec­tures de Madame Bovary, ces actes ne mènent la pre­mière qu’au désir de supéri­or­ité et la sec­onde au sen­ti­men­tal­isme béat. De même Que la Bête meure est un film sur le refus de la cul­ture qui nie sa nature. Mais c’est sans doute l’ex­em­ple de Made­moi­selle Hélène dans Le Bouch­er qu’il faut retenir : elle entre dans la grotte préhis­torique comme pour y apporter la cul­ture (au sens lévi-straussien du terme) où « il res­pi­rait un sen­ti­ment pro­fond par lequel l’âme la plus grossière devait être impres­sion­née. » Elle représente, en tant que maîtresse d’é­cole venant de la grande ville, affichant des œuvres d’art con­tem­po­rain dans ses pénates, adepte du yoga, cette cul­ture auquel cha­cun n’a pas for­cé­ment accès : mais une fois n’est pas cou­tume, elle en fait un instru­ment de pou­voir afin d’af­firmer sa supéri­or­ité sur Popaul. Ain­si de fac­to, la nature de Popaul, refoulée un temps par la cul­ture, se retourne d’abord con­tre la société, puis con­tre lui-même.

C’est surtout dans le per­son­nage de Mélin­da (décidé­ment, les bour­geois­es ne sont pas à l’hon­neur) que s’in­car­ne ce poli­tique­ment cor­rect cher­chant à mas­quer un pro­fond mépris : elle demande à ses par­ents d’ap­pel­er Sophie par son prénom parce que « bonne, c’est humiliant » et que « c’est un être humain, pas un robot » ; elle traite son père de « fas­ciste », mimant une fausse rébel­lion con­tre l’or­dre établi qui la pro­tège et qu’elle a par­faite­ment adop­té. Elle est née le même jour que Sophie et cherche même une cer­taine con­nivence avec elle : mais le dimanche de son anniver­saire où Sophie part mal­gré les ordres des Lelièvre, son opin­ion change soudaine­ment. Lorsqu’il s’ag­it d’elle-même, elle ne peut accepter le moin­dre man­que­ment à la règle. Les événe­ments s’ac­célèrent d’ailleurs après que Mélin­da a don­né une petite tape sur l’é­paule de Sophie. Enfin, elle est en quelque sorte à l’o­rig­ine du drame, puisque c’est elle qui décou­vre l’anal­phabétisme de Sophie et est la cause du chan­tage funeste. Celle-ci tuera Mélin­da (avec l’en­fant qu’elle porte, sym­bole de la repro­duc­tion d’une caté­gorie sociale) en pre­mier.

Claude Chabrol écrit : « Ce qui car­ac­térise, pour moi, la bour­geoisie, out­re le goût de la pos­ses­sion, c’est le refoule­ment de la bes­tial­ité sous des dehors policés. » Dans cette sphère sociale, la règle n’est pas une valeur morale, elle est un socle de survie et d’en­fer­me­ment, un moyen de cadr­er des âmes qui ne peu­vent qu’im­plos­er ou explos­er.

Les liens du sang : Médée, Clytemnestre et Cornélie

La famille est un lieu de perte et de com­pro­mis­sion : elle n’est plus con­sid­érée comme la seule valeur ou la seule struc­ture à pou­voir cadr­er un indi­vidu et le faire pro­gress­er rationnelle­ment. Le lien du sang dans les films de Claude Chabrol est plus con­sid­éré comme un lien mau­dit voire dégénéré que comme un lien sacré : le cas de Vio­lette Noz­ière est par­ti­c­ulière­ment intéres­sant. La syphilis dont elle souf­fre est-elle con­géni­tale ou acquise ? Son tour­ment est-il causé par le doute sur l’i­den­tité de son père ? Elle est d’ailleurs con­damnée pour avoir brisé les liens du sang en assas­si­nant son père et en ratant sa mère. L’ironie du sort a voulu qu’elle finisse par renaître au sein de la famille petite-bour­geoise qu’elle créera : et c’est cer­taine­ment cette fin inat­ten­due qui a telle­ment plu à Claude Chabrol.

En out­re la famille porte le poids de ses devoirs soci­aux : le rideau de La Femme infidèle s’ou­vre sur les troncs droits et rigides du jardin des Desval­lées pour se pos­er immé­di­ate­ment sur la belle-mère d’Hélène. Celle-ci n’a rien d’an­tipathique, mais sa présence le dimanche est oblig­a­toire. Cela fait par­tie des con­ven­tions qu’Hélène fuit dans les bras de son amant. La belle-famille de Bet­ty est encore pire : après qu’elle a été décou­verte dans les bras d’un jeune esthète par son mari et sa belle-mère, Bet­ty passe devant un véri­ta­ble tri­bunal famil­ial. Tout le monde est au courant de sa faute et assiste au juge­ment : la famille est une sorte d’in­sti­tu­tion dans cette bour­geoisie où l’in­di­vidu n’a pas de droits devant la col­lec­tiv­ité.

Ain­si la famille a‑t-elle con­sti­tué un entraîne­ment pour les per­son­nages : Jeanne et Sophie se rap­prochent l’une de l’autre en se con­tant leurs respec­tives «erreurs de jeunesse». Bien que l’« on n’ait rien pu prou­ver », on sait que Jeanne a tué sa fille anor­male et que Sophie a assas­s­iné son père au gaz. La famille est tou­jours un lieu de manque, manque d’amour prin­ci­pale­ment. C’est au sein de la famille que nais­sent les rancœurs sociales ou affec­tives. Vio­lette Noz­ière tue son père qu’elle méprise et est con­damnée par la société pour avoir tranché le « nœud de vipères » du lien famil­ial. L’u­nivers famil­ial pos­sède donc une dual­ité : l’ab­sence de réelle affec­tion dans celui-ci est à l’o­rig­ine de bien des mal­heurs, mais la famille en tant que con­cept sem­ble déca­dente. Elle sem­ble être aus­si une lim­ite, dans la mesure où elle représente la tra­di­tion et un passé révolu : lorsque Paul dit à Charles dans Les Cousins, « Ton père et ma mère sont des cons », il démon­tre que ces deux per­son­nes ne font pas par­tie du même monde, sont les ten­ants d’une anci­enne époque aujour­d’hui rejetée. Enfin, À dou­ble tour s’achève sur ces mots : « Per­son­ne. Elle n’avait ni par­ent ni ami. » Léda ne fait pas par­tie de ce monde en ruine, celui où la famille dépasse l’in­di­vidu : elle existe en elle-même, ce qui ne sera jamais le cas de Thérèse.

Au milieu de ces turpi­tudes famil­iales, il faut met­tre en valeur une fig­ure récur­rente, var­iée et essen­tielle qui est celle de la mère. Qu’elle soit aimante, indigne ou meur­trière, sa fonc­tion de mère est tou­jours cen­trale dans son per­son­nage. Comme l’écrit Joël Mag­ny : « L’en­fant n’oc­cupe qu’ex­cep­tion­nelle­ment une place cen­trale (…) mais sa présence est tou­jours cap­i­tale et sig­ni­fica­tive. » On serait ten­té d’a­jouter : son absence aus­si.

La mère n’est pas, tant s’en faut, automa­tique­ment une marâtre humiliant toutes les Cen­drillon de pas­sage : on remar­que que le lien par­ti­c­uli­er entre mère et fille est sou­vent mis en relief. Dans Les Noces rouges, la fille de Luci­enne, Hélène, est aus­si proche de sa mère qu’elle est dis­tante de son beau-père : mais une fois de plus, les liens du sang se défont à la fin du film. Pour inno­cen­ter la mère qu’elle imag­ine et qu’elle voudrait irréprochable, Hélène envoie une let­tre d’ex­pli­ca­tion à la police : loin de la blanchir, elle l’ac­cuse. C’est parce qu’elle ne la sup­port­erait pas impar­faite et menteuse qu’Hélène donne sur un plateau la vérité à la police. Il est assez curieux de voir que le rap­port mère/fille, s’il est priv­ilégié, n’est pas pour autant au-dessus des lois du drame. Le garçon est con­sid­éré comme un futur tra­vailleur, donc un futur salaire : bien au con­traire, la fille est une sorte de luxe qui pour­ra éventuelle­ment réus­sir ce que sa mère a raté.

Les rela­tions pas­sion­nelles entre mère et fils sont par exem­ple dévelop­pées dans À dou­ble tour : Richard, le fils de Thérèse Mar­coux, est un fou notoire ; ce n’est pas telle­ment le meurtre en lui-même qui per­met de l’af­firmer, il en faut plus pour Claude Chabrol pour être fou, mais plutôt ce qui suit. En pre­mier lieu, Richard appa­raît comme le pro­to­type du fils dégénéré, une sorte d’ec­to­plasme efféminé poussé au meurtre par une mère abu­sive. Il fait hurler la Tétralo­gie, sa voix est légère­ment aiguë comme si elle cher­chait à devenir plus fémi­nine, sa démarche est rigide, ses remar­ques aus­si. Thérèse est ain­si l’im­age de la mère cas­tra­trice (comme celle des Cousins) : elle l’a empêché de devenir homme et d’en avoir les car­ac­téris­tiques. On com­prend que sa haine de la Beauté rejoigne sa pro­pre laideur. Ses paroles, pronon­cées dans l’ap­parte­ment de Léda avant le meurtre de celle-ci sont ain­si par­ti­c­ulière­ment mar­quantes :

« Quand on vous voit, on com­prend que le fait d’être con­tre vous est une erreur (…) ma mère (…) quand je vous vois, je réalise qu’elle n’est pas très belle, pas très bonne, pas très généreuse, pas très bril­lante (…) je vous déteste. Quand je m’ob­serve, ce n’est pas moi que je vois, c’est ma mère (…) je suis hideux, tout est igno­ble dans ce vis­age, il n’y a rien pour le sauver, c’est le vis­age d’un mort vivant, la néga­tion, la laideur. »

On remar­que que la mère indigne n’est pas vrai­ment présente dans le ciné­ma de Claude Chabrol : certes, on ne peut voir Emma Bovary comme une mère mod­èle ou Marie, l’a­vor­teuse, comme un parangon d’é­d­u­ca­trice. La pre­mière a un enfant parce que cela se fait : la petite Berthe (prénom qu’elle avait enten­du au bal) est immé­di­ate­ment mise chez sa nour­rice. Elle est un jou­et, un objet du monde onirique qu’Em­ma s’est con­stru­it : et lorsque Berthe n’est plus à la hau­teur des étoffes, elle lui assène un « Laisse-moi donc (…) c’est une chose étrange comme cette enfant est laide ! » en la repous­sant vive­ment. De même, Marie laisse ses enfants seuls, pen­dant qu’elle oublie le prosaïque de l’ex­is­tence sur l’é­paule de son amant. Mais ce ne sont pas des Madame Lep­ic ; elles sont sim­ple­ment d’un égoïsme qui est explic­a­ble s’il n’est excus­able.

Des femmes et des hommes

L’amour à mort

Dans les films de Claude Chabrol, quand on aime, on tue. Sa déf­i­ni­tion, très par­ti­c­ulière au demeu­rant, exclut la romance ou le sen­ti­men­tal­isme : il n’est ici pas ques­tion de prom­e­nades sur les plages de France ou de bais­ers pas­sion­nés au coin du feu. L’amour entraîne tou­jours le dépasse­ment d’une lim­ite, sociale ou morale, il n’est jamais sim­ple, limpi­de ou niais.

On assiste donc sou­vent à la lutte de l’amour con­tre la société ou con­tre un tiers, l’amour de soi comme l’amour de l’autre. Dans À dou­ble tour, Hen­ri doit sur­mon­ter la pesan­teur sociale représen­tée par son épouse pour vivre avec Léda : celle-ci meurt de cette pesan­teur. La Femme infidèle ne retrou­ve son mari Charles qu’après le meurtre de l’a­mant Vic­tor : c’est par le meurtre que l’amour retrou­ve toute son essence. C’est dans la vio­lence que l’amour s’ex­prime et qu’il trou­ve son aboutisse­ment : il ne vient pas à l’idée de Luci­enne et Pierre de pren­dre un avion et d’aller vivre en paix leurs Noces rouges ; il n’y a pour eux que le meurtre du mari qui puisse les libér­er. L’amour est un exem­ple de cette soif de lib­erté qui enferme les per­son­nages dans un étau, de leur pro­pre chef. On pour­rait y voir une déf­i­ni­tion de la pas­sion qui égare les sens et fait per­dre la rai­son.

On ne peut étudi­er l’amour sans en analyser une des car­ac­téris­tiques : le sexe. L’amour physique est très sou­vent évo­qué (il est peu mon­tré) dans ces films, pour la bonne rai­son qu’il est la réal­i­sa­tion pre­mière de la vio­lence. On le voit dans Les Noces rouges où Luci­enne et Pierre s’ar­rachent, tels deux ani­maux, leurs vête­ments en se répé­tant « Je t’aime. » Le sexe donne aus­si un pou­voir sur l’autre : la supéri­or­ité de Frédérique sur Why vient aus­si de la vir­ginité de celle-ci, Frédérique devenant une sorte d’ini­ti­atrice aux plaisirs de la chair. Le sexe a une impor­tance toute par­ti­c­ulière dans Le Bouch­er. Com­mençons par ces répliques :

Popaul : — Jamais faire l’amour, ça rend dingue.
Hélène : — Le faire, ça rend dingue aus­si.

L’acte sex­uel est directe­ment relié à la guerre pour Popaul ; il vio­le d’ailleurs la plu­part de ses vic­times : il a cette obses­sion du sang qu’il a vu couler en Indo­chine, elle a en tête ce cha­grin d’amour qui l’a fait émi­gr­er. L’amour physique est la plus grande vio­lence qui existe pour lui, puisqu’il est le don de soi par excel­lence tout autant que l’ac­cep­ta­tion de l’autre. Le refus de son bais­er par Made­moi­selle Hélène revient à le refuser, lui : le jeu qu’elle a organ­isé autour de lui n’est pas la cause de sa folie, mais l’o­rig­ine de sa mort.

La frus­tra­tion est bien sou­vent à l’o­rig­ine du trou­ble : la pudeur de Charles Desval­lées entraîne sa femme à pren­dre un amant. Le pou­voir sex­uel du mari lui est ren­du après le meurtre de celui-ci. De même, Luci­enne jus­ti­fie sa tromperie à Paul : « Surtout que j’aime beau­coup faire l’amour avec lui… il faut bien que quelqu’un me le fasse ! » Et la robe de Luci­enne est une sec­onde fois déchirée pour les besoins du meurtre, comme si leur amour menait inéluctable­ment à la mort. Le Bouch­er meurt des inter­dits que la représen­tante des insti­tu­tions et d’une espèce de sagesse ori­en­tale pose. Les struc­tures sen­ti­men­tales du monde chabrolien se révè­lent alors d’un pes­simisme noir. Mais le sexe est aus­si l’ac­tiv­ité de la bour­geoisie chabroli­enne. Refoulé ou exalté, il en con­stitue un des cen­tres nerveux, comme l’ex­plique le réal­isa­teur : « C’est une société en dérive qui se fab­rique des prob­lèmes de cul, car elle n’a pas de prob­lèmes de fric. »

Les héroïnes et les « tau­reaux blessés »

Si l’homme n’est pas réelle­ment un enjeu entre les femmes (sauf dans Les Bich­es, et encore, l’en­jeu est plus la survie que l’homme), il est présent dans tous les films. San­drine Bon­naire a déclaré à pro­pos du réal­isa­teur : « Chabrol adore les femmes. À ses yeux, elles sont des vic­times, donc des héroïnes. » Le réal­isa­teur s’évertue en fait à démon­ter le point de vue de cer­tains hommes, relayé par le patron des Bonnes Femmes dans cette réplique qu’il dit à Jacque­line : « Vous tra­vaillez main­tenant… vous êtes une femme. » Mais déjà, on sent que Claude Chabrol ne veut pas démon­tr­er une inféri­or­ité fémi­nine : car la femme sort grandie de ces tâch­es. Lorsqu’elle est totale­ment asservie comme la Flo­rence des Cousins, c’est parce qu’elle le veut. C’est même sa seule volon­té. La femme accepte comme fatal­ité cer­taines con­di­tions, mais s’en libère assez vite par le rêve pour Marie, le men­songe pour Vio­lette, l’il­lu­mi­na­tion pour Yvonne…

Si la femme est bien sou­vent insultée et humil­iée, la scène de dîn­er dans Que la Bête meure est par­ti­c­ulière­ment atroce sur ce point. Il faut bien avouer que les hommes qui entourent les femmes avec, certes, un grand courage et par­fois une belle abné­ga­tion, ne sont ni de la plus grande finesse, ni de la plus grande intel­li­gence, même s’ils ne sont pas fon­cière­ment mau­vais. Lorsque Jacque­line, une des Bonnes Femmes se demande : « Est-ce que les hommes nous espèrent autant que nous ? », on serait ten­té de lui répon­dre qu’ils ne l’e­spèrent pas, qu’ils la veu­lent.

La femme doit maintes fois faire face à la médi­ocrité absolue de la gent mas­cu­line. Dans Les Bonnes Femmes, on ne pour­rait recenser toutes les grossièretés pronon­cées par Albert et Mar­cel qui hurlent par exem­ple sur le boule­vard Richard Lenoir : « À nos qué­quettes, petites Parisi­ennes ! », puis le très emblé­ma­tique « Par­don, on oublie par­fois qu’on est avec une fille » du motard. Le mari de Luci­enne ne trou­ve qu’à lui dire : « Je veux que ma femme m’at­tende », avant de mon­ter dans une cham­bre séparée de la sienne. On com­prend presque pourquoi elles sont si volages ! Le plus bel exem­ple de cette médi­ocrité reste le per­son­nage de Charles Bovary : il a épousé une femme qui « au cou­vent fai­sait sem­blant de s’é­vanouir pour se faire dor­lot­er », une femme qui porte sur son front ses rêves roman­tiques. Lorsqu’il apprend à Emma qu’ils sont invités à un bal dans le grand monde de la région, il lui pré­cise « tu sais, celui qui avait un abcès à la bouche. » On mesure alors le fos­sé infran­chiss­able entre les deux époux, l’une porté sur l’onirisme, l’autre ayant le quo­ti­di­en pour seul méti­er.

Il serait cepen­dant mal­hon­nête de faire de ces femmes des saintes qui sup­por­t­ent avec courage la bassesse de leur mari : elles ne sont pas ten­dres non plus. Emma, Luci­enne, Marie et toutes les Hélène se jouent de leur mari ou des hommes qui les entourent. Elles les repoussent : Marie et Emma ne cessent de leur répéter « Laisse-moi ! » Il est cer­tain que les femmes se ven­gent à leur manière de la médi­ocrité de leur con­joint. On retien­dra cette phrase de Marie au retour de son guer­ri­er de mari : « Les hommes qui per­dent la guerre, ça devient méchant comme un tau­reau blessé. » Il ne faut pas oubli­er non plus que la femme (même si elle a ses raisons) pousse au meurtre, si elle n’en com­met pas elle-même. Les hommes ne sont pas mar­tyrisés par les femmes : mais étant légère­ment impul­sives, elles ne peu­vent se con­tenter d’un statu quo ou d’une petite vie. Soit elles les changent (comme Paul dans Les Bich­es et surtout Charles dans La Femme infidèle), soit elles les tuent.

Peut-on dire que dans les films de Claude Chabrol, la femme est l’avenir de l’homme ? Elle est un avenir dans un monde d’hommes comme le souligne l’av­o­cat de Julie dans Les Inno­cents aux mains sales :

L’av­o­cat: — Oh ! L’in­con­séquence des femmes !
Julie: — Quand j’ai voulu tuer mon mari, on ne m’a rien fait, et quand j’ai tout fait pour le sauver, on va me punir !
L’av­o­cat: — Ce sont les méan­dres de la jus­tice. (…) La vérité, c’est ce que les gens veu­lent croire, et n’ou­bliez pas que c’est la jus­tice faite par les hommes, pour les hommes.

La lutte de la femme prend alors une tout autre tour­nure, puisqu’elle com­bat aus­si l’in­com­préhen­sion et l’in­jus­tice. Alors que les pre­mières femmes sem­blent abattues par la déri­sion mas­cu­line, les suiv­antes sont vouées à l’échec par leur autori­tarisme. « Elles étaient dans le bain, on essaie de leur enfon­cer la tête sous l’eau (…) l’idée de l’aquar­i­um est une idée qui m’ob­sède beau­coup ; c’est la plus juste représen­ta­tion de la vie humaine. », comme l’écrit André S. Labarthe. La femme chabroli­enne serait-elle alors une sorte de représen­tante de la con­di­tion fémi­nine ?

Conclusion

Peut-on vrai­ment don­ner aux films de Claude Chabrol une dimen­sion révo­lu­tion­naire ? Il déclare : « J’ai tou­jours essayé de faire des films qui, dans mon esprit, cor­re­spondaient aux points intéres­sants et aux points faibles de l’époque. » De même, le réal­isa­teur explique que la lutte des class­es est sans doute la con­tin­u­a­tion de l’éter­nel com­bat entre bien et mal : La Céré­monie est-il pour autant un film révo­lu­tion­naire ? Cela est dis­cutable : la révo­lu­tion sup­poserait un engage­ment de la part du réal­isa­teur. Or ce film est l’ex­em­ple même de la neu­tral­ité du créa­teur. Il ne juge pas, et laisse au spec­ta­teur (un peu mal à l’aise) le soin de se faire son pro­pre juge­ment.

Il est tout aus­si cer­tain que la femme se pose tout d’abord en vic­time de cette société (au temps des Bonnes Femmes) pour laiss­er place pro­gres­sive­ment à la fig­ure d’une véri­ta­ble com­bat­tante. Si son com­bat échoue, elle ne peut lui sur­vivre, comme l’ex­plique Isabelle Hup­pert à pro­pos de Madame Bovary : « C’est un per­son­nage dont le des­tin est une métaphore de cer­taine con­di­tion fémi­nine et de son indig­na­tion (…) elle n’a pas les moyens de s’af­franchir, et c’est pour cela qu’elle en meurt. » Cela ne fait pas de Claude Chabrol un fémin­iste : il place la femme au cen­tre de la société, la fait évoluer avec son temps, mais elle garde sa par­tic­u­lar­ité, sa féminité. Comme le réal­isa­teur le dit lui-même avec humour : « Je ne com­prends pas le M.L.F. qui voudrait que les femmes soient les égales des hommes. Je ne com­prends pas qu’on ait envie de devenir l’é­gale d’un porc ! »