La Céré­monie, con­sid­éré comme l’un des chefs d’œu­vre de Claude Chabrol, serait-il le dernier film marx­iste ? La réponse est dif­fi­cile à don­ner d’emblée tant le film fait preuve de maîtrise dans l’art de l’amoral­ité ironique et du maniement de toutes les tech­niques ciné­matographiques au ser­vice d’une his­toire, et non d’un pro­pos. Bien que les vieux démons de Chabrol soient présents comme des oppo­si­tions, sociales ou sex­uelles, le réal­isa­teur n’a prob­a­ble­ment jamais lais­sé autant de place à la réflex­ion, à la sur­prise, pour cer­tains au malaise.

Rien n’est véri­ta­ble­ment sta­ble dans la pein­ture chabroli­enne. Cepen­dant, La Céré­monie pré­vaut tout d’abord pour ses remar­quables por­traits de femmes et de classe. Com­mençons par les deux per­son­nages prin­ci­paux, deux joyeuses luronnes inter­prétées par San­drine Bon­naire (Sophie la bonne) et Isabelle Hup­pert (Jeanne). La pre­mière arrive par le train pour tra­vailler chez les Lelièvre, la sec­onde est postière et déteste déjà la famille de nota­bles du coin. La Céré­monie racon­te l’his­toire de deux filles qui devi­en­nent sœurs d’ap­parence et de (non) juge­ment et se liguent con­tre les apparences et les juge­ments des Lelièvre. C’est d’abord dans la pré­ci­sion des per­son­nages que Chabrol fait mouche.

Le niveau social des deux femmes transparaît en pre­mier lieu par le lan­gage fam­i­li­er : en témoigne la chan­son de la Jeanne : « Il court, il court, le furet… il fourre, il fourre, le curé… » On retrou­ve cette fonc­tion révéla­trice du lan­gage chabrolien qui, avec l’ap­parence physique et l’en­vi­ron­nement de la femme, porte le sens de son action et son évo­lu­tion. Comme bien des films de Chabrol, la dynamique nar­ra­tive de La Céré­monie est donc ce duo, duo pointilleux, empli de détails sig­ni­fi­cat­ifs. Dans le reg­istre du dou­ble social, Sophie est habil­lée comme une enfant qu’elle est restée, ne pou­vant évoluer intel­lectuelle­ment à cause de son anal­phabétisme. Elle a des gants à motifs, des chemis­es ros­es de petite fille, des pulls à grands car­reaux comme on n’ose en porter que lorsqu’on vous y oblige, des vête­ments dépareil­lés qui met­tent en relief sa puéril­ité. Elle attend d’être trou­vée et le sera par Jeanne : comme sou­vent, l’élève dépasse le maître puisque c’est Sophie qui con­duit au drame final, tout comme la frange der­rière laque­lle elle se cache dans les pre­mières scènes laisse place à un vis­age lisse, con­va­in­cu et sûr de lui-même. Le vête­ment, miroir de la beauté ou tunique de Nes­sus, témoin de toutes les évo­lu­tions des per­son­nages féminins, au même titre que l’ac­tion ou la parole, fait par­tie des don­nées sen­si­bles du film. Rap­pelons la phrase de Nabokov à pro­pos de l’au­teur de Madame Bovary que Chabrol con­naît bien : « La bour­geoisie pour Flaubert, est un état d’e­sprit, pas un état de finances. »

Toute sorte de sym­bol­es soci­aux sont égale­ment présents dans le film : la seule à avoir un véri­ta­ble emploi est le per­son­nage de Jeanne, qui exerce la fonc­tion de postière dans le vil­lage. Mais on ne voit celle-ci que peu à son bureau de poste, et le tra­vail n’a voca­tion dans le film qu’à entretenir sa para­noïa en ouvrant le cour­ri­er des Lelièvre, la famille bour­geoise locale chez qui tra­vaille Sophie. Ain­si le tra­vail n’ap­pa­raît pas comme absol­u­ment néces­saire ou alié­nant : il n’est pas non plus un fac­teur d’in­té­gra­tion sociale. Nous avons donc affaire à des femmes actives mais non à des femmes laborieuses. L’ex­clu­sion de ces femmes découle de leur non-appar­te­nance à un milieu ou de leur exclu­sion de celui-ci : leur par­cours est déter­miné par la volon­té de se fray­er un chemin dans les rangs des Patriciens, au demeu­rant peu envi­ables car tout autant images de déca­dence. Pour Jeanne et Sophie, la recon­nais­sance passera par un bain de sang, la vic­toire par la supéri­or­ité physique. On le voit bien lorsque Sophie et Jeanne déchirent avec vio­lence les vête­ments de Mme Lelièvre : l’ap­parence est en quelque sorte la pre­mière nature de cette sphère sociale. Pour trou­ver leur être, il suf­fi­rait de les regarder. Mais la soumis­sion à l’ob­jet entraîne la perte du juge­ment, qui inter­dit toute lib­erté.

Le par­cours des deux com­pars­es est soli­taire. Il s’ag­it de femmes de tête, cen­tres du drame, dont le prin­ci­pal moteur de l’ac­tion est l’en­vie, la jalousie de ce que l’autre a et qu’elles n’ont pas. Et quoiqu’elles fassent pour faire par­tie des hap­py few, leur action est presque légitimée puisqu’elles n’ont aucun moyen de s’in­té­gr­er à une société qui les laisse de côté. Comme beau­coup des fig­ures des films de Chabrol des trois dernières décen­nies, les deux meur­trières sont avant tout des mar­ginales : la résis­tance aux événe­ments, aux lois sociales et insti­tu­tion­nelles, voilà leur déf­i­ni­tion. Mais, l’in­térêt de La Céré­monie réside aus­si dans sa force dra­ma­tique amorale que l’on a rap­proché depuis d’un Match Point : il y existe une dialec­tique de ren­verse­ment sys­té­ma­tique entre le bien et le mal. Le spec­ta­teur com­prend le geste (com­pren­dre n’é­tant pas excuser) car le film est une danse sac­ri­fi­cielle menant au mas­sacre. Jeanne et Sophie ne font pas la dif­férence entre les deux con­cepts : c’est presque un sujet de plaisan­terie entre elles. Après qu’elles se sont plus ou moins avouées leurs deux pre­miers crimes, Jeanne s’écrie en allant apporter son « aide » aux œuvres de la paroisse : « On va aller faire le bien, ça nous chang­era ! » Cette réplique, lancée à l’emporte-pièce, mon­tre bien la tour­nure d’e­sprit de Jeanne : elle con­naît l’ex­is­tence du bien et du mal, mais ne sait pas les dis­tinguer, ou juger de la moral­ité d’un acte. Elle con­naît les mots, pas leur sig­ni­fi­ca­tion. Elle ne pense qu’en ter­mes de con­cur­rence et de hiérar­chie sociale.

La hiérar­chie, juste­ment, est la base du con­flit entre le duo et les Lelièvre : out­re le sym­bole chabrolien de la mai­son provin­ciale, il est d’abord cul­turel. Jeanne répond à Mélin­da (Vir­ginie Ledoyen, la fille des employeurs de Sophie) qui vient de tomber en panne d’essence : « J’aime pas la mécanique (…) moi c’est plutôt la poésie. » De même, lorsqu’elle entre chez les Lelièvre, elle s’ex­clame : « Tous ces bouquins ! Moi qu’adore lire ! » Mais ce rap­port à la cul­ture est ambigu : elle les attire et les rebute comme sym­bole du plus riche. Ain­si, la lec­trice Jeanne tir­era-t-elle son dernier coup de fusil dans la bib­lio­thèque des Lelièvre. Le poste de télévi­sion prend enfin une dimen­sion toute par­ti­c­ulière : en entrant dans sa cham­bre, Sophie l’anal­phabète cachée allume immé­di­ate­ment la télévi­sion et entend « On ne peut être juste si l’on est humain ». Prélude au mas­sacre, cette phrase con­tient un début d’ex­pli­ca­tion : le désir d’être recon­nu en tant qu’hu­main pour­rait alors bal­ay­er l’ab­sence de jus­tice ou de moral­ité. Tou­jours dans le reg­istre de la dis­tinc­tion sociale, Chabrol a défi­ni ain­si le per­son­nage de Sophie l’anal­phabète : « C’est l’idée maîtresse du film qui s’af­firme ici : l’in­ca­pac­ité de lire est présen­tée comme une souf­france du regard, la douleur vis­cérale de Sophie, exclue du monde, de ceux qui peu­vent maîtris­er, domin­er, ce qu’ils voient. » Du ciné­ma donc.

C’est aus­si au tra­vers du petit écran que l’on entend dans la cham­bre de bonne une émis­sion pour enfant et un cre­do : « Dites non, non, non, non ! » L’écran appa­raît alors comme l’im­age de la puéril­ité de Sophie et de son con­di­tion­nement par de faux appels à la révolte. Elle reste impas­si­ble, tel un ani­mal qui ne com­prend pas, hap­pée par l’im­age qui défile, et cette scène revient péri­odique­ment mon­trant qu’il s’ag­it de l’une des activ­ités prin­ci­pales du per­son­nage. Claude Chabrol perçoit cet instru­ment non comme un out­il d’in­for­ma­tion ou d’ap­pren­tis­sage mais comme une for­mi­da­ble néga­tion des con­sciences. Cet écran est le seul à pou­voir être regardé sans réflex­ion, sans com­préhen­sion : les autres choses qui néces­si­tent un savoir sont ban­nies par Sophie qui déclare : « J’aime pas les machines. » L’ob­jet est alors presque vivant et doit se com­bat­tre comme un enne­mi de taille, un enne­mi auquel elle ne peut avoir accès, comme elle com­bat ses enne­mis de classe. Un objet que seul le ciné­ma peut d’ailleurs expliciter.

Véri­ta­ble com­bat de coqs, La Céré­monie est un mon­tage ser­ré de petites luttes insi­dieuses : chaque scène, chaque plan fait état de cette lutte des class­es en usant du par­al­lèle entre les deux bor­ds représen­tés, et de l’im­pos­si­ble réu­nion de ceux-ci : la con­fronta­tion humaine est con­stante, dans l’ab­so­lutisme de la con­science de classe ‑les reven­di­ca­tions des unes et des autres‑, dans la fausse gen­til­lesse — surtout au tra­vers du per­son­nage de Mélin­da, la fille Lelièvre que incar­ne ce poli­tique­ment cor­rect cher­chant à mas­quer un pro­fond mépris. Elle demande à ses par­ents d’ap­pel­er Sophie par son prénom parce que « bonne, c’est humiliant » et que « c’est un être humain, pas un robot » ; elle traite son père de « fas­ciste », mimant une fausse rébel­lion con­tre l’or­dre établi qui la pro­tège et qu’elle a par­faite­ment adop­té. Elle est née le même jour que Sophie et cherche même une cer­taine con­nivence avec elle : mais le dimanche de son anniver­saire où Sophie part mal­gré les ordres des Lelièvre, son opin­ion change soudaine­ment. Lorsqu’il s’ag­it d’elle-même, elle ne peut accepter le moin­dre man­que­ment à la règle. Les événe­ment s’ac­célèrent d’ailleurs après que Mélin­da a don­né une petite tape sur l’é­paule de Sophie (la con­fronta­tion est aus­si physique). Enfin, elle est en quelques sorte à l’o­rig­ine du drame, puisque c’est elle qui décou­vre l’anal­phabétisme de Sophie et est la cause du chan­tage funeste. Mélin­da (avec l’en­fant qu’elle porte, sym­bole de la repro­duc­tion d’une caté­gorie sociale) sera d’ailleurs sa pre­mière vic­time. Ain­si la famille a‑t-elle con­sti­tué un entraîne­ment pour les per­son­nages : Jeanne et Sophie se rap­prochent l’une de l’autre en se con­tant leurs respec­tives « erreurs de jeunesse ». Bien que l’« on ait rien pu prou­ver », on sait que Jeanne a tué sa fille anor­male et que Sophie a assas­s­iné son père au gaz. La famille est tou­jours un lieu de manque, manque d’amour prin­ci­pale­ment. C’est au sein de la famille que nais­sent les rancœurs sociales ou affec­tives, et dans le con­flit physique qu’elles meurent.

Titre éton­nant, La Céré­monie est un film sur le rit­uel social, une danse macabre, une action pro­gres­sive et soutenue que rien ne pour­ra empêch­er : il s’ag­it de cette inéluctable évo­lu­tion des deux per­son­nages féminins, Jeanne et Sophie, vers le mas­sacre. Une céré­monie a un début et une fin, quelles qu’en soient les modal­ités. Elle a aus­si une logique, une rai­son d’être. Tout au long du film, on assiste à l’im­pa­ra­ble mon­tée du désir de revanche sociale chez les deux com­pars­es : en pre­mier lieu, appa­raît le change­ment de Sophie qui se rap­proche de Jeanne et en épouse les idées ; puis vient le temps de la désobéis­sance de Sophie, jusqu’à la tape sur l’é­paule que lui donne Mélin­da qui entraîne l’ac­céléra­tion du proces­sus. Claude Chabrol déclare lui-même : « J’ai pen­sé à la céré­monie parce que les deux femmes con­sid­èrent cet acte comme une exé­cu­tion cap­i­tale, c’est-à-dire la puni­tion d’une faute dans une société déter­minée. » En effet, comme on coupait les cheveux des femmes ou le col de veste des con­damnés, elles déchirent tout d’abord les vête­ments des Lelièvre, puis arrosent leur lit de choco­lat chaud, comme pour salir le sym­bole de la repro­duc­tion d’une société. En somme, elles les exé­cu­tent en bonne et due forme, ce qui définit l’ac­tion finale non pas comme le résul­tat d’une démence pas­sagère, mais bien d’un acte con­stru­it et maîtrisé, et donc, d’un acte bien plus dérangeant.