On pour­rait, sans nul doute, rem­plir des pages et tenir des heures autour du débat au sujet de l’adap­ta­tion au ciné­ma, et ce, d’au­tant plus que l’u­nivers geek forme aujour­d’hui la part du lion des pro­duc­tions à gros bud­get. Ain­si, on peut pass­er de folles soirées aux empoignades bru­tales autour de la ques­tion des lib­ertés pris­es par Peter Jack­son par rap­port à la let­tre du Seigneur des anneaux, ou de celles pris­es par Sam Rai­mi par rap­port au canon de l’u­nivers de Spi­der-Man, voire l’ex­em­plaire adap­ta­tion des Trois Brig­ands, ou celle, large­ment moins con­va­in­cante, de L’Éc­ume des jours.

Passeport vers l’écran

Et puis il y a la ques­tion des mythes cul­turels, de ceux qui tran­scen­dent même la notion de clas­siques[1] : ain­si, on n’adapte pas impuné­ment un livre comme Le Petit Prince. Cela, d’au­tant plus que le texte de Saint-Exupéry n’est ni par­ti­c­ulière­ment long, ni par­ti­c­ulière­ment adap­té à une nar­ra­tion ciné­matographique. Et c’est là qu’il faut saluer la pre­mière qual­ité de l’adap­ta­tion de Mark Osborne : faire du sujet du Petit Prince la nar­ra­tion du con­te lui-même. Bob Per­sichet­ti et Ire­na Brignull (qui offi­ci­ait déjà sur les for­mi­da­bles Box­trolls) sig­nent un scé­nario qui fait évoluer en même temps l’été studieux d’une petite fille pressée par sa mère de devenir « une adulte for­mi­da­ble », et son ami­tié avec un vieux bon­homme un peu dingue, qui ne rêve que de partager l’his­toire de sa ren­con­tre dans le désert avec un étrange petit garçon amoureux d’une rose per­due.

Michael Win­ter­bot­tom par­lait de l’adap­ta­tion de Tris­tram Shandy via le prisme de l’hu­mour absurde au lieu de l’adapter directe­ment dans Tour­nage dans un jardin anglais. Mark Osborne choisit celui de la satire sociale douce, façon Pixar, pour racon­ter Le Petit Prince : assez légitime­ment, il lie la fan­tas­magorie de Saint-Exupéry à une satire sar­donique d’un monde dévoré par l’am­bi­tion qui n’est qu’à un pas du nôtre. Ce monde grisâtre, com­par­ti­men­té[2] s’op­pose à la douce folie du vieux bon­homme, sorte d’artiste brut dans le jardin duquel on aperçoit des créa­tions à la tech­nolo­gie poé­tique, brin­que­bal­ants assem­blages entre Calder et Gas­ton Lagaffe. Cette oppo­si­tion, très per­ti­nente, dynamise le réc­it, fait des épisodes du Petit Prince des paus­es rêveuses, réal­isées dans une stop-motion par­ti­c­ulière­ment déli­cate et touchante – tout cela, pour à peine quelques instants, ce qui ne manque pas de les ren­dre d’au­tant plus pré­cieuses.

À travers le miroir

Nan­ti de ces deux piliers, le film avance avec effi­cac­ité, sachant dis­tiller les moments drôles, intimistes, touchants, redonnant une nou­velle vie aux écrits de Saint-Exupéry… jusqu’au moment où il faut tra­vers­er le miroir. Alors que la séquence du pas­sage elle-même est un exem­ple for­mi­da­ble de dynamisme créatif mât­iné d’une poésie caldéri­enne, la créa­tion ex nihi­lo d’une suite inté­grale­ment inédite s’emmêle les pinceaux. Cher­chant dans un univers à la Brazil son inspi­ra­tion, ce Petit Prince, chapitre 2 oscille entre coups de génie graphiques et nar­rat­ifs et mièvrerie gênante – une mièvrerie que la pre­mière par­tie par­ve­nait avec tal­ent à éviter.

Peut-être cela tient-il aus­si à l’ab­sence de la voix si chaleureuse d’An­dré Dus­sol­lier – racon­teur d’his­toires émérite, comme on a pu l’en­ten­dre dans La Légende de Des­pereaux –, qui se fait rare dans cette par­tie (notons en pas­sant que le reste de la pres­tigieuse dis­tri­b­u­tion, vic­time trag­ique de la mode con­sis­tant à choisir des noms célèbres pour leur seule célébrité, manque sans doute un peu de présence[3]). Sans doute cela mon­tre-t-il égale­ment que toutes les adap­ta­tions ne valent pas Les Trois Brig­ands. Mal­gré tout, une grande par­tie du film demeure tout à fait digne de son matéri­au d’o­rig­ine, pour un hymne à l’in­no­cence plus com­plexe qu’un sem­piter­nel « retrou­ver son regard d’en­fant ». On y par­le avec justesse de la soli­tude, de l’amour, de la mort – de ce qu’il faut de courage pour grandir sans oubli­er. Saint-Exupéry approu­verait.

Notes

Notes
↑1 Qui ne sont, rap­pelons-le, rien de plus, éty­mologique­ment, que « ce qui peut être enseigné en classe ».
↑2 Dans une séquence intro­duc­tive qui cite directe­ment un autre beau rêve ciné­matographique, Edward aux mains d’ar­gent.
↑3 Notons que, de façon amu­sante, Mar­i­on Cotil­lard prête sa voix aux quelques phras­es de la Rose van­i­teuse en VF comme en VO. Sans doute est-elle fort qual­i­fiée ?