Encore une comédie française en ouver­ture du fes­ti­val de Cannes ? Oui, mais pas tout à fait ; ou du moins, si Sal­vadori finit bien par livr­er une recon­sti­tu­tion du Paris des années folles plas­tique­ment plus proche de Klapisch que de Lubitsch (la pho­togra­phie du film n’est pas son fort), son scé­nario vise une sophis­ti­ca­tion plutôt héritée de la comédie hol­ly­woo­d­i­enne des années 1930 et 1940. L’une de ses idées les plus promet­teuses est ain­si emprun­tée à New York-Mia­mi de Frank Capra : un drap qui sépare une cham­bre où un homme et une femme cohab­itent, ligne de démar­ca­tion impro­visée devenant la matrice d’un jeu d’ombres chi­nois­es éro­tiques, mais aus­si une toile de pro­jec­tion fan­tas­ma­tique – com­pren­dre, une allé­gorie du ciné­ma. Pour­tant, cette piste de la mise en abyme ne colle pas vrai­ment à La Vénus élec­trique, qui téle­scope d’autres formes spec­tac­u­laires (l’univers forain) et artis­tiques (la pein­ture) pour trou­ve in fine son cœur créa­teur dans l’écriture ; c’est un film où cha­cun ré-écrit à tour de rôle la trame des événe­ments. Sal­vadori dis­pose ain­si un embranche­ment de men­songes et de faux-sem­blants impli­quant Suzanne (Anaïs Demousti­er), une foraine qui par un con­cours de cir­con­stances s’improvise spirite auprès d’un pein­tre tal­entueux mais dépres­sif, Antoine (Pio Mar­maï), han­té par le sou­venir de sa bien-aimée Irène (Vimala Pons). S’ajoute Armand (Gilles Lel­louche), l’ami marc­hand d’art du veuf qui, sai­sis­sant tout de suite la supercherie, mais aus­si ses ver­tus – en croy­ant entr­er en con­tact avec le fan­tôme de la défunte, Antoine retrou­ve l’envie de pein­dre –, décide d’apporter sa pierre à l’édifice. La mécanique s’embraie pour de bon lorsque Suzanne tombe sur les jour­naux intimes d’Irène, qu’elle par­court en même temps qu’elle apprend à décou­vrir Antoine. Les fauss­es séances médi­um­niques se téle­scopent alors avec des flash­backs épou­sant le point de vue de la morte, de sorte à met­tre Antoine à la croisée de deux regards féminins qui ten­dent peu à peu à se con­fon­dre.

En découle un réseau de cir­cu­la­tions : tout le monde se ment et joue un dou­ble jeu, mais le spec­ta­cle comme le men­songe devi­en­nent la con­di­tion de l’avènement d’une vérité émo­tion­nelle. Sous son ver­nis fan­tas­magorique, La Vénus élec­trique ressem­ble ain­si à un oignon dont la nar­ra­tion s’applique à faire tomber les couch­es, dans un mou­ve­ment qui tient à la fois de la com­plex­i­fi­ca­tion et de la clar­i­fi­ca­tion : chaque nou­velle strate vient appro­fondir le réc­it en même temps qu’elle pré­cise son pro­pos. Le principe ouvre sur quelques trou­vailles de rac­cords, qui per­me­t­tent de jouer sur la porosité des flash­backs et des scènes au présent ; Pons et Demousti­er ten­dent presque au mon­tage à fusion­ner, de la même façon que Suzanne joue à être han­tée par Irène. Dom­mage que cette dynamique se dilapi­de dans un hori­zon essen­tielle­ment scé­nar­is­tique. De manière symp­to­ma­tique, la vue de Suzanne est floutée par les lentilles qu’elle revêt pour mimer ses trans­es. Mais si les plans, qui épousent sa sub­jec­tiv­ité, sont alors flous, le texte, lui, est net : des pages noir­cies à l’encre, ren­fer­mant le « script » qu’Armand con­fie à Suzanne, recou­vrent le cli­max émo­tion­nel dans une surim­pres­sion qui vaut péti­tion de principe – la vie est un roman et le ciné­ma de Sal­vadori, der­rière ses aspi­ra­tions visuelles, tient davan­tage lui aus­si de la lit­téra­ture (et du scé­nario). Finale­ment, La Vénus élec­trique est donc bien une comédie française.