Malavi­da organ­ise depuis le 31 mars une rétro­spec­tive con­sacrée à Anja Breien, d’abord avec la ressor­tie de la trilo­gie Wives, réponse fémin­iste au célèbre Hus­bands de Cas­savetes. Les trois films cette fois-ci mis en avant, réal­isés entre 1971 et 1981, frap­pent par leur grande hétérogénéité : l’étude crim­inelle (Le Viol), la fable his­torique (La Per­sé­cu­tion) et le drame famil­ial (L’Héritage). Les sujets de prédilec­tion de la réal­isatrice (la con­di­tion fémi­nine, les iné­gal­ités sociales, le sys­tème pénal) rat­tachent son œuvre à un ciné­ma que l’on pour­rait qual­i­fi­er de poli­tique. Mais com­ment rap­procher le des­tin d’un jeune homme pour­suivi pour vio­lences sex­uelles de celui d’une femme accusée de sor­cel­lerie au début du XVI­Ie siè­cle ou d’une famille bour­geoise ? S’il y a une pen­sée poli­tique dans la fil­mo­gra­phie d’Anja Breien, elle n’est pas à chercher dans une galerie de per­son­nages types ou dans un regard âpre sur le monde ; il faudrait plutôt la saisir dans un style où pri­ment une absence de psy­cholo­gie, un attache­ment pro­fond aux con­di­tions matérielles d’existence et une atten­tion fine aux struc­tures dans lesquelles s’inscrivent les indi­vidus.

Les choses

Pre­mier film de la réal­isatrice, Le Viol, sous-titré Le Cas Anders, mar­que égale­ment le début de la « nou­velle vague norvégi­en­ne ». Le coup de force de ce galop d’essai tient à la rup­ture de la con­ti­nu­ité tem­porelle du réc­it. Après une séquence d’exposition présen­tant suc­ces­sive­ment le viol d’une femme bour­geoise dans la neige (sans que le vis­age du crim­inel ne soit jamais révélé) et la vie quo­ti­di­enne d’Anders (Svein Sturla Hungnes), un jeune ouvri­er qui devient le sus­pect prin­ci­pal, le film super­pose la chronique linéaire de l’enquête et le compte-ren­du rétro­spec­tif du procès qui en découle. Un tel choix de mise en scène, qui met en par­al­lèle le tra­vail de la police et le juge­ment du tri­bunal, trans­forme le film de procès clas­sique en une sub­tile étude qui vise à met­tre en évi­dence la par­faite équiv­a­lence entre les deux insti­tu­tions. En employ­ant le même régime de plans dans les deux fils du réc­it, la cinéaste met en évi­dence une série d’objets sur laque­lle se fonde l’ensemble de l’affaire. Les pages du Code pénal, filmées en plan fixe, s’égrènent par ailleurs au fil du réc­it, pour insis­ter sur la dimen­sion matérielle de la loi. Du côté de l’enquête, la caméra s’attarde sur une suite de pièces à con­vic­tion : une empreinte de bottes « Tiger » par­faite­ment moulée dans la neige, une tenue pour l’hiver récem­ment lavée, des portes jar­retelles ros­es et une culotte turquoise mac­ulée de deux petites tach­es gris-blanc à l’entrejambe. Les preuves for­ment au fur et à mesure de l’enquête une guir­lande de signes à deux bat­tants : tan­dis que le jury voit en elle une rai­son de punir (ou de ne pas le faire), le spec­ta­teur n’aperçoit que la matière muette des objets qui défi­lent sous son regard. Même si les films suiv­ants de Breien seront moins empreints d’une esthé­tique doc­u­men­taire, ils mis­eront tou­jours sur cette dis­tance cri­tique entre les mots et les choses. La séquence d’ouverture de L’Héritage, où est filmée en caméra sub­jec­tive la mai­son vide d’un grand indus­triel tout juste décédé, fait des objets le fer­ment d’une biogra­phie mythi­fi­ante qui sert à mas­quer un lourd secret famil­ial. De la même manière, c’est la pos­ses­sion d’herbes médic­i­nales qui fera d’Eli Laup­saud une sor­cière aux yeux des vil­la­geois fana­tiques de La Per­se­cu­tion.

La danse

Mal­gré la grande diver­sité des réc­its qui com­posent l’œuvre d’Anja Breien, il est pos­si­ble de saisir une forme d’unité dans l’intérêt qu’elle porte à des indi­vidus isolés face à des com­mu­nautés menaçantes. Ain­si du Cas Anders, qui con­stitue en quelque sorte une cri­tique du sys­tème judi­ci­aire norvégien, et de La Per­sé­cu­tion, inspirée d’une véridique chas­se aux sor­cières, mais aus­si de L’Héritage, qui sem­ble à pre­mière vue mar­quer un pas de côté dans sa fil­mo­gra­phie. C’est pour­tant dans ce film qu’elle développe ce motif avec le plus de finesse. Le réc­it est des plus sim­ples : les secrets enfouis d’une famille bour­geoise remon­tent pro­gres­sive­ment à la sur­face lorsqu’elle doit faire le partage de l’héritage du patri­arche récem­ment dis­paru. Sans que le film n’abatte immé­di­ate­ment ses cartes, deux per­son­nages se détachent peu à peu du groupe : le pre­mier fils, Jon (Espen Skjøn­berg) et sa plus jeune fille, Han­na (Häge Juve). La dif­férence de traite­ment des per­son­nages ne repose pas ici sur leur impor­tance scé­nar­is­tique ou sur le temps qui leur est accordé, mais sur les mou­ve­ments de caméra. Dans une séquence ryth­mée par un air de l’opéra de Rossi­ni La Pie voleuse, la col­lecte d’objets de la mai­son famil­iale se trans­forme momen­tané­ment en bal­let dans une série de plans fix­es fil­mant avec soin la légèreté de chaque mou­ve­ment, jusqu’à ce que la caméra se con­cen­tre sur Han­na, qui regarde longue­ment le por­trait du défunt. Le plan fixe s’interrompt pour suiv­re pen­dant quelques sec­on­des la déam­bu­la­tion de la jeune fille pen­sive. La mise en scène dis­tille ces quelques élé­ments pro­lep­tiques (la jeune fille est, évidem­ment, l’objet d’un lourd secret qui ne sera révélé que dans les dernières min­utes du film) sans jamais appuy­er sur ses effets, comme si les gestes seuls suff­i­saient à dire ce qui est tu. Un indi­vidu isolé, chez Anja Breien, c’est celui qui ne parvient pas à suiv­re la choré­gra­phie du groupe. Seul l’amour change briève­ment la donne. Dans l’unique scène d’harmonie amoureuse de La Per­se­cu­tion, Eli et Aslak (Bjørn Skages­tad) adoptent le même rythme dans de longs plans qui accom­pa­g­nent douce­ment le cou­ple.

Les spectres

Dans un ciné­ma jonché d’indices et de signes muets, où l’intériorité des per­son­nages n’est jamais révélée, assign­er un sens trop fort à la matière con­stitue un acte destruc­teur. C’est une série d’objets qui actera le délite­ment des liens famil­i­aux de L’Héritage ou qui hantera Anders dans Le Viol, juste avant la scène finale, lorsqu’il pousse un dernier cri d’angoisse. De han­tise, il en est aus­si ques­tion dans La Per­sé­cu­tion. Comme dans L’Héritage, la cinéaste part d’un réc­it rel­a­tive­ment sim­ple : en 1630, une jeune femme est vic­time de la panique générale d’un vil­lage et finit brûlée pour sor­cel­lerie. Mais c’est le chef d’accusation qui con­stitue la grande orig­i­nal­ité du film : dans une scène cen­trale, qui mar­que un point de bas­cule, Aslak voit sa bien-aimée dans un mirage, en plein milieu de la plaine déserte. Manip­ulé par les rumeurs, le jeune homme perçoit dans cette vision amoureuse une man­i­fes­ta­tion sur­na­turelle. Eli est en somme accusée d’être une sor­cière parce que son amant juge qu’il a été envouté par elle. L’apparition creuse ain­si le tombeau de la jeune femme aux deux tiers du film : vivante, elle hante déjà les con­sciences comme un spec­tre. Une autre scène bril­lante révèle la per­ver­sité d’un regard qui trans­forme tout ce qu’il voit en signe dévas­ta­teur, lorsque des vil­la­geois retrou­vent un homme gelé dans un bloc de glace et l’interprètent comme un présage divin. Le réal­isme d’Anja Breien con­traste alors avec le dis­cours de ses per­son­nages, qui se con­sument à en dire trop, ou pas assez sur ce qu’ils regar­dent.