À la toute fin de la trilo­gie Wives, l’une des trois pro­tag­o­nistes, Hei­drun (Frøy­dis Armand) s’effondre en apprenant que l’idée générale du roman qu’elle avait com­mencé à écrire, qui racon­te com­ment une femme achète le man­teau d’une anci­enne pros­ti­tuée puis décide de pren­dre sa place, a déjà été exploitée par un homme quelques années aupar­a­vant. Mais au fond, qu’importe : comme le pré­cise Kaja (Kat­ja Med­bøe), « il sera dif­férent s’il est écrit par une femme. » Pour la pre­mière fois, la cinéaste com­mente de façon ludique la rela­tion étroite que sa série de films entre­tient avec Hus­bands (1971), réal­isé seule­ment cinq ans avant la sor­tie du pre­mier volet. L’intrigue des trois films prend pour point de départ, comme chez Cas­savetes, une journée par­ti­c­ulière qui a valeur d’exception dans le quo­ti­di­en de trois per­son­nages. Réu­nies tous les dix ans à l’occasion d’une célébra­tion (la réu­nion des anciens d’une école de filles pour les deux pre­miers films, puis l’anniversaire d’une des trois pro­tag­o­nistes pour le dernier), Hei­drun, Kaja et Mie (Anne-Marie Ottersen) déci­dent de ne plus se quit­ter pen­dant vingt-qua­tre heures, lais­sant de côté emploi, mari et enfants. C’est par la fugue que s’opère le dévoile­ment pro­gres­sif de l’intimité des trois amies, et c’est dans cette dialec­tique entre la con­trainte et la lib­erté qu’elles ouvrent une brèche vers leur future éman­ci­pa­tion. Repren­dre Cas­savetes ne sig­ni­fie donc pas, pour Anja Breien, en faire l’imitation servile, se plac­er au nom­bre des épigones : écrivant sous con­trainte pour mieux s’émanciper de son mod­èle, elle a choisi la copie pour creuser, dans les inter­valles du réc­it, une dis­tance cri­tique. Car s’il y a bien une chose qui dif­féren­cie la fuite en avant des épous­es de celle de leurs homo­logues mas­culins, c’est l’empêchement : on ne peut pas réelle­ment s’enfuir lorsqu’on est une femme, encore moins quand on est une épouse.

Dans le pre­mier film, les trois épous­es, qui ont trente ans, s’élancent dans une virée qui pour­rait être sans fin. Leurs attach­es famil­iales et pro­fes­sion­nelles n’apparaissent à l’écran qu’au moment où les trois cama­rades doivent financer la suite de l’escapade, manière de rap­pel­er au spec­ta­teur que les femmes n’ont pas le droit d’ouvrir de compte en banque en 1975. Pour con­tin­uer, il faut tourn­er à son avan­tage les mau­vais­es inten­tions de deux loubards, rede­venir un peu ado­les­cente devant sa mère, telle Kaja sous le regard gêné de ses acolytes, ou, comme Hei­drun, deman­der sa dernière paie en liq­uide, avant d’être licen­ciée. Le film s’achève d’ailleurs sans que l’intrigue ait trou­vé un point de fuite, la cinéaste déci­dant de libér­er le des­tin de ses héroïnes des lim­ites de l’intrigue : Hei­drun relance le mou­ve­ment (dernière réplique : « Faut rester ensem­ble ! On ne peut pas s’arrêter là ! ») quand le film l’interrompt (arrivée soudaine du générique qui annonce avec fra­cas, par un car­ton : « Mais le film s’arrête ici »). Le film, mais pas leurs aven­tures : dès le deux­ième volet, leur grande éva­sion men­ace d’être con­tre­car­rée. C’est alors dans le principe de la séri­al­ité et son poten­tiel alié­nant que la trilo­gie trou­ve sa puis­sance : dix ans plus tard, dans Wives 2, l’échappée spon­tanée se trans­forme en rit­uel, tan­dis que la journée par­ti­c­ulière est trouée par toutes les entrav­es qui n’arrivaient pas à percer la bulle du pre­mier film. Trop con­cernées, à quar­ante ans, par les hommes de leur vie, les amies ne s’enfuient plus par désir, mais par devoir envers cha­cune. Le cen­tre de grav­ité bas­cule : ce ne sont plus les maris qui craig­nent de voir fuir leur femme (l’époux de Kaja l’avait fait porter dis­parue dans le pre­mier volet), mais les trois femmes qui red­outent les sor­ties de cha­cune. La crise de jalousie de Mie envers Kaja et Hei­drun, par­ties dans la nuit rejoin­dre leurs amants respec­tifs, est cer­taine­ment l’une des idées les plus touchantes du film. Le fémin­isme du pre­mier film évolue avec l’époque et l’âge des pro­tag­o­nistes : dans les années 1980, il ne s’agit plus de s’enfuir, mais de se ral­li­er à la cause, même à la cause la plus min­ime, la cause ami­cale, pour ne pas tomber dans un indi­vid­u­al­isme tout aus­si alié­nant – une leçon que la cinéaste développe dans son dernier film, où chaque femme trou­ve un point d’union entre sa pro­pre lib­erté et son quo­ti­di­en, et apprend même aux enfants, devenus grands, à s’émanciper eux aus­si.

La trilo­gie s’achève sur une immense man­i­fes­ta­tion d’étudiants à la télévi­sion et l’idée d’une trans­mis­sion. Loin de la démarche cen­tipède de Cas­savetes, qui con­sis­tait à s’enrouler dans les replis intimes des per­son­nages jusqu’à la crise, Anja Breien part de cette dernière pour s’ouvrir sur un groupe, une époque et une com­mu­nauté, trans­for­mant le drame intime en ques­tion poli­tique. À la fin, Wives 3 se détache pro­gres­sive­ment du groupe de femmes pour se rap­procher de la pop­u­la­tion d’Oslo, de sa jeunesse angois­sée par le pau­vre finance­ment de l’université publique, de ses habi­tants racisés que l’on voit agressés en pleine rue. Manière pour la cinéaste de nous sig­ni­fi­er que l’émancipation des femmes n’était pas une fin, mais seule­ment un com­mence­ment.