« Une longue médi­ta­tion sur la con­quête de l’e­space, les mis­es à feu qui ne vont nulle part, le rêve d’I­care encap­sulé par les Russ­es et les Améri­cains, le vis­age défait par l’ape­san­teur des cos­mo­nautes accélérés, la cat­a­stro­phe qui n’en finit pas de venir. »[1] C’est par ces mots que Serge Daney évo­quait, en 1983, Notre siè­cle d’Ar­tavazd Pelechi­an, moyen-métrage qui reve­nait sur cent ans d’en­vols et d’ex­pédi­tions aéri­ennes, des pre­miers avions au vais­seau spa­tial de Gagarine. Réputé pour ses doc­u­men­taires lyriques et avant-gardistes, sans voix-off ni con­tex­tu­al­i­sa­tion des images, le cinéaste arménien nous revient après vingt-sept ans d’ab­sence avec La Nature, com­mande de la Fon­da­tion Carti­er dont le sujet se trou­ve être juste­ment cette cat­a­stro­phe inter­minable dont par­lait Daney. Il faut dire que le ciné­ma de Pelechi­an n’a cessé d’an­non­cer ce film-ci, une orai­son funèbre par laque­lle l’Hu­man­ité con­tem­ple, impuis­sante, sa pro­pre chute[2]. Des paysans étaient emportés par les eaux dans Les Saisons, des voitures par leur déli­rante vitesse dans Notre siè­cle, un cortège de voyageurs vers l’ob­scu­rité d’un tun­nel dans le sub­lime Fin, film de train han­té par un siè­cle de géno­cide.

Film catastrophe

Fukushi­ma, le tsuna­mi de 2004, l’oura­gan Kat­ri­na ou le typhon Haiyan ont tous été filmés et sont aujourd’hui vis­i­bles en quelques clics. Notre siè­cle – le XXIe – serait celui d’une cat­a­stro­phe spec­tac­u­laire au sens pre­mier du terme, un cat­a­clysme qui « s’of­fre aux regards ». C’est la con­séquence pre­mière de l’Anthropocène : regarder les Hommes tomber et voir la nature, longtemps mal­menée, envoy­er ses Néréides pour con­tre-atta­quer. Dans La Nature, inté­grale­ment con­sti­tué de vidéos de désas­tres écologiques glanées sur Inter­net, l’événement spec­tac­u­laire compte ain­si autant que le regard qui en est le témoin : au milieu du film, l’impressionnante crue d’un fleuve au Japon est enreg­istrée en un long plan-séquence par un filmeur silen­cieux, paralysé par ce mou­ve­ment destruc­teur qu’il ne peut que suiv­re et regarder[3]. Film cat­a­stro­phe sans con­ces­sion, La Nature livre un enchaîne­ment de crises et de mal­heurs que nul ne sem­ble pou­voir atténuer ni empêch­er. Pelechi­an mène en quelque sorte une relec­ture rad­i­cale du dis­as­ter movie hol­ly­woo­d­i­en. Aucun héros ne vient ici sauver une poignée d’élus du triste sort auquel sem­ble vouée l’hu­man­ité, le mon­tage se lim­i­tant à enchaîn­er les séquences dévas­ta­tri­ces sans livr­er un seul instant de bravoure[4]. Dans un extrait où un tsuna­mi est en train de ray­er de la carte un vil­lage entier, une famille se retrou­ve par exem­ple piégée par les flots : jusqu’à faire de la scis­sion une véri­ta­ble logique de mon­tage (nous y revien­drons), Pelechi­an garde à l’image leur sépa­ra­tion lorsque quelques mem­bres du groupe sont emportés par le courant, les mains ten­dues en direc­tion de leurs proches.

La Nature est à cet égard un film très som­bre, for­cé­ment ter­ras­sant, dont l’intense noir et blanc n’a d’ailleurs pas pour seul but d’unifier graphique­ment les séquences, mais aus­si d’inscrire chaque vision dans le champ de l’archive. Bien que les images soient pour la plu­part assez récentes[5], elles don­nent à voir un présent con­damné qui ferait déjà par­tie inté­grante du passé – comme les frag­ments d’un monde per­du rejouant les grands cat­a­clysmes mythologiques (le Déluge, l’At­lantide, Pom­péi). C’est le type de décalage que tra­vaille égale­ment un cinéaste comme Jacques Per­con­te, dont le dernier film, Avant l’effondrement du Mont Blanc, s’ouvre sur une anci­enne pho­togra­phie en noir et blanc du plus haut som­met des Alpes. La Nature débute de la même manière, avec une série de plans aériens autour de pics mon­tag­neux, avant de s’af­faiss­er par la suite, par­tant de la pointe des monts rocheux pour attein­dre le souf­fle mag­ma­tique des vol­cans aqua­tiques. Une mise en scène de la pesan­teur déjà présente dans Notre siè­cle (le décol­lage puis la chute d’une Human­ité qui rêve de s’envoler) ou dans Les Saisons (les paysans qui déva­lent une colline à vive allure), et qui se trou­ve ici inten­si­fiée par l’entremise d’un mon­tage lourd et écras­ant, où chaque coupe est syn­onyme d’une frac­ture. Au mitan du film, le mon­tage d’une séquence orageuse suit en ce sens le rythme des éclairs, pas­sant d’un plan à l’autre à chaque jail­lisse­ment de la foudre. Une dynamique de mon­tage qui prend de nom­breuses formes tout au long du film : un vol­can qui entre en érup­tion, un bâti­ment qui s’effondre, une plaque ter­restre qui se détache ou une immense vague qui s’écrase sont autant de moyens pour Pelechi­an d’insérer un nou­veau plan au milieu de séquences striées de béances.

Démonter

Cette per­spec­tive per­for­ma­tive du mon­tage, où la coupe finit par fig­ur­er la cat­a­stro­phe, est à met­tre en par­al­lèle d’un texte théorique de Pelechi­an resté célèbre, « Le mon­tage à Con­tre­point, ou la théorie de la dis­tance », dans lequel il définis­sait ain­si sa pra­tique : « l’ac­cent prin­ci­pal du mon­tage réside moins dans l’assem­blage des scènes que dans la pos­si­bil­ité de les dis­join­dre, non dans leur jux­ta­po­si­tion mais dans leur sépa­ra­tion. Il m’est apparu claire­ment que ce qui m’intéressait avant tout n’était pas de réu­nir deux élé­ments de mon­tage, mais bien plutôt de les sépar­er en insérant entre eux un troisième, cinquième, voire dix­ième élé­ment »[6]. La Nature en offre une mise en forme directe, qui embrasse toute la poly­sémie de deux notions chères au cinéaste : le mon­tage « à con­tre­point » et le mon­tage « à dis­tance ». La pre­mière est entre autres une affaire de musique et de con­traste. Dans le sil­lage du Livre d’image, de la musique clas­sique (Mozart, Beethoven, Chostakovsky) répond aux cris de dés­espoir et à la cacoph­o­nie des élé­ments[7], tan­dis que l’alternance graphique entre la haute et la basse réso­lu­tion par­ticipe pleine­ment d’une logique con­tra­pun­tique. Con­cer­nant la sec­onde, il est ques­tion d’écarter dans le temps deux images ana­logues (comme cette même explo­sion vol­canique qui resur­git à maintes repris­es), mais aus­si de nous met­tre « à dis­tance » d’événements privés de leur con­texte (ni dates ni inscrip­tions ne nous per­me­t­tent de définir pré­cisé­ment la prove­nance des images).

Si dans cette optique le mon­tage de Pelechi­an sem­ble suiv­re une mécanique bien huilée, son pen­chant pour la rup­ture et l’irrégularité écarte le risque d’un sys­tème figé. Dans la deux­ième moitié du film, envers baroque et déstruc­turé de la pre­mière, le cinéaste opère en effet plusieurs écarts ain­si que de brusques change­ments d’intensité. La bande-son y est vio­lem­ment coupée (un fra­cas orageux qui soudain laisse place au silence), quand plus tard un plan se répète, s’in­ter­rompt, resur­git sans rai­son appar­ente (la même image d’une vague qui s’immisce entre des scènes de tor­nades). Dans sa glob­al­ité, le mon­tage de La Nature suit donc plusieurs dynamiques (le con­tre­point, la dis­tance, la rup­ture) qui entrent par­fois en con­flit. Cette dis­par­ité n’est autre que la mise en forme de ce à quoi le film fait écho : une frac­ture dans l’ordre du monde, le deuil de l’harmonie et la vic­toire du chaos[8]. Qu’un cinéaste du siè­cle dernier sorte ain­si du silence pour témoign­er d’un tel déchire­ment n’en est que plus fort et mar­quant.

Notes

Notes
↑1 Serge Daney, « À la recherche d’Arthur Pelechi­an », Libéra­tion, 11 août 1983, disponible ici en ver­sion anglaise : http://sergedaney.blogspot.com/2012/07/in-search-of-arthur-pelechian.html
↑2 C’est la même dimen­sion prophé­tique qui nimbe d’une aura mor­tifère le Film social­isme de Jean-Luc Godard (cf. Film cat­a­stro­phe de Paul Gri­vas, sor­ti plus tôt cette année).
↑3 Dans Notre siè­cle, cette pul­sion scopique se trou­ve dans l’enregistrement col­lec­tif des explo­rations spa­tiales (badauds armés d’appareils pho­tos, grands stu­dios cha­peau­tant la dif­fu­sion de l’alunissage, etc.).
↑4 On pense notam­ment à The Impos­si­ble de Juan Anto­nio Bay­ona, qui met en scène le tsuna­mi de 2004 en se focal­isant sur le des­tin mirac­uleux d’une famille de touristes améri­cains.
↑5 On recon­naît quelques extraits issus des films Dis­ney Nature, mais aus­si des ban­des démo du vidéaste améri­cain Dustin Far­rell, déjà évo­quées ici.
↑6 Artavazd Pelechi­an, « Le mon­tage à Con­tre­point, ou la théorie de la dis­tance » in Traf­ic n°2, 1992.
↑7 Sur la dynamique con­tra­pun­tique à l’œu­vre dans le film de Godard : voir « La main et le con­tre­point », notre cri­tique du film lors de sa présen­ta­tion à Cannes en 2018.
↑8 Un grand effon­drement qui est aus­si syn­onyme d’un recom­mence­ment, d’un nou­veau « cycle », comme en témoigne l’épilogue du film, où défi­lent des images d’une plaine marécageuse à l’apparence utopique.