Avec son réc­it un brin déroutant et un improb­a­ble cast­ing mêlant incon­nus et vedettes pas­sagères (dont Nadège Beaus­son-Diagne, croisée dans Plus belle la vie, mais aus­si Pat­ti Smith ou Alain Badiou), Film Social­isme reste, dix ans après sa sor­tie, une véri­ta­ble curiosité. Son impor­tance n’est pour­tant pas nég­lige­able, dans la mesure où le film mar­que entre autres le pas­sage de Jean-Luc Godard au numérique, après quelques années à jon­gler entre la vidéo analogique (Histoire(s) du ciné­ma, Vrai faux passe­port) et la pel­licule (Éloge de l’amour, Notre musique). Cette tran­si­tion a allégé les con­di­tions d’en­reg­istrement des images du film, en par­tie glanées sur le tris­te­ment célèbre Cos­ta Con­cor­dia[1]. Film cat­a­stro­phe, né des chutes de ce tour­nage incog­ni­to, n’au­rait pas été pos­si­ble autrement. À l’oc­ca­sion d’un pod­cast con­sacré au mak­ing-of, Paul Gri­vas nous con­fi­ait par ailleurs cette anec­dote : après la pro­jec­tion de Film Social­isme au Fes­ti­val de Cannes en 2010, Steven Soder­bergh aurait exprimé le désir d’en récupér­er les rush­es afin d’en faire un tout nou­veau film. Que dif­férents pro­jets soient envis­agés à par­tir d’un seul et même film con­firme l’ex­trême mal­léa­bil­ité du ciné­ma récent de Godard, qui se sert dans l’His­toire des images avant de l’al­i­menter en retour. Citant et retra­vail­lant directe­ment l’œu­vre des autres depuis les années 1990 (et le tour­nant opéré avec Histoire(s) du ciné­ma), il est en fin de compte logique que d’autres films, tout aus­si com­pos­ites et mon­strueux, puis­sent lui ren­dre la pareille[2]. Mak­ing-of à mi-chemin entre le bêtisi­er et l’archive, moyen-métrage offert en libre accès sur Inter­net, loin des cir­cuits de dis­tri­b­u­tion clas­siques, Film cat­a­stro­phe en est l’ex­em­ple par­fait[3]. Ses hybri­da­tions avant-gardistes, proches du « piratage » (des œuvres, de l’in­dus­trie, des navires) et issues de la prox­im­ité entre les deux cinéastes (Gri­vas fût l’un des mem­bres de la petite équipe der­rière Film Social­isme, et a depuis par­ticipé à la prépro­duc­tion d’Adieu au lan­gage), ne se résu­ment toute­fois pas au seul con­texte entourant son for­mat et sa dif­fu­sion, mais s’avèrent en être un principe fon­da­teur. En amont de cette mon­stra­tion se trou­vent en effet les images « choc » et pixélisées du naufrage du Cos­ta Con­cor­dia, récupérées sur Inter­net ou extraites d’émis­sions frian­des de ce type de téle­sco­page. Elles ouvrent Film cat­a­strophe et annon­cent, par leur car­ac­tère out­ranci­er, une sorte de col­lage par­o­dique, à mi-chemin entre le reportage à sen­sa­tion (avec voix-off d’une glaciale neu­tral­ité) et le film de famille (Gri­vas étant, de fait, le neveu de JLG).

Sauve qui peut

Si ce pro­jet s’af­firme à bien des égards comme le reje­ton farceur du film d’o­rig­ine, il vise dans le même temps à nous ren­seign­er – non sans quelques détours – sur la « méth­ode Godard ». Dans les plis d’une struc­ture volatile de found footage (mon­tage heurté, con­sti­tué d’un ensem­ble de paus­es et d’a­partés), le film atteste de la rigueur du cinéaste à l’in­térieur du caphar­naüm rég­nant sur le paque­bot. Réalis­er un long-métrage sur un tel navire, même pour un met­teur en scène aus­si chevron­né, con­stitue une entre­prise peu aisée impli­quant d’être pré­cis, con­cen­tré et atten­tif au moin­dre détail, mais aus­si de faire preuve d’un cer­tain relâche­ment au regard des per­tur­ba­tions pou­vant inter­rompre le tour­nage à tout moment (cf. ce pas­sager vis­i­ble­ment mécon­tent des nui­sances sonores émis­es par le tour­nage dans un couloir). En dépit de ces dif­fi­cultés, Godard, tou­jours aus­si pré­cis lorsqu’il s’ag­it de posi­tion­ner la caméra, les acteurs ou les acces­soires dans l’e­space, abor­de le tour­nage comme un jeu. Le tra­vail et les traits d’hu­mour finis­sent même par se con­fon­dre, quand le met­teur en scène fait répéter la même ligne de dia­logue à un acteur – l’iné­narrable Mau­rice, qui parvient, de façon assez remar­quable, à l’ex­primer à chaque fois d’une manière dif­férente (ses sail­lies revien­dront plusieurs fois tel un run­ning gag). Plus tard, Godard effectue le tra­jet que doit repro­duire un acteur avant de faire sem­blant de sauter dans une piscine, en vieil oncle blagueur con­scient de ne pas avoir la sil­hou­ette d’un nageur olympique. On y décou­vre JLG dans la peau d’un acteur bur­lesque, jouant de sa mal­adresse physique, de la sym­pa­thie de ses traits ou de son cig­a­re tou­jours en bouche. Sa parole et ses gestes font autant autorité qu’ils font sourire, et ses appari­tions dans le cadre sont sus­cep­ti­bles de ren­vers­er à tout moment la tonal­ité d’une scène. Il en va ain­si du début de Film cat­a­stro­phe, où les témoignages des sur­vivants sont accom­pa­g­nés d’un plan que Godard tra­verse un verre à la main ; ou à la fin, lorsque le cinéaste – dans la scène la plus drôle du film – titube et s’écrase con­tre une vit­re au cours d’une répéti­tion.

De ce décalage entre les facéties de JLG et l’am­pleur du désas­tre qu’il a prophétisé, Gri­vas extrait un sem­blant de comédie noire, où de nom­breuses cor­re­spon­dances for­ment un film con­sti­tué de boucles et de répéti­tions. Il en est une qui, de toute évi­dence, ne passe pas inaperçue : en ne retraçant que la pre­mière par­tie de Film Social­isme sur le bateau (la deux­ième, avec un âne et un lama autour d’une sta­tion essence, est absente), Film cat­a­stro­phe rejoue la par­ti­tion du Titan­ic de James Cameron, avec ses aller-retours en ascenseur et ses soirées dansantes. Godard et son équipe explorent cet antre du con­sumérisme kitsch et pail­leté, où la loterie est annon­cée dans les hauts par­leurs entre deux con­férences sci­en­tifiques sur l’o­rig­ine de la géométrie. Les pas­sagers mènent désor­mais la vie des nan­tis du fameux navire, les piz­zas ont pris la place des saumons pochés et les stro­bo­scopes ont rem­placé les chan­de­liers au-dessus des tables à dîn­er – avant que tout ne finisse bien sûr en scènes de panique et en assi­ettes brisées. À ce bégaiement thé­ma­tique (la folie des grandeurs qui mène à la cat­a­stro­phe) s’a­joute un autre dédou­ble­ment, entre cette fois-ci le mak­ing-of et le film qu’il doc­u­mente. Bien que Gri­vas s’avère par­fois hési­tant dans ses effets (il faut le soulign­er : cer­tains trucages, comme ce finale en avance rapi­de, son­nent comme de petits clins d’œils un brin super­fi­ciels), la mise en abyme, indis­so­cia­ble du genre dans lequel il s’in­scrit, se propage par les miroirs, les écrans et les vit­res qui ornent le paque­bot[4]. Reflets de la dupli­ca­tion général­isée des images de Film Social­isme, ces sur­faces offrent ici un con­trechamp qui per­met d’in­té­gr­er avec finesse le mak­ing-of à l’in­térieur du film d’o­rig­ine, pour révéler la fab­rique d’un ciné­ma infil­tré, tapi dans les recoins d’un lieu ten­tac­u­laire où il n’est pas recon­nu (Godard et Pat­ti Smith errent incog­ni­to). Ain­si, dans une scène où un homme allongé sur son lit dis­cute avec sa petite-fille devant un miroir, Godard s’at­tèle à posi­tion­ner le mieux pos­si­ble la jeune actrice, avant d’apparaître lui-même à l’ar­rière-plan, dans le miroir où elle est cen­sée se refléter. Le cadre reste celui choisi à l’o­rig­ine pour Film Social­isme ; quant à son envers, le mak­ing-of du plan en ques­tion, il s’in­vite dans le champ sans don­ner à voir la scène « sous un autre angle ». De quoi résumer au fond la manière dont Paul Gri­vas doc­u­mente le tra­vail de Jean-Luc Godard : si Film cat­a­stro­phe peut être sim­ple­ment envis­agé comme un mali­cieux gref­fon de Film Social­isme, c’est qu’il embrasse sans com­plexe son statut de film d’après un autre film, tirant de cette humil­ité (qui n’est jamais un efface­ment déférent) une brève réflex­ion, joueuse et joyeuse, sur la pra­tique du ciné­ma en général et du mak­ing-of en par­ti­c­uli­er.

Notes

Notes
↑1 La pre­mière moitié de Film Social­isme fut tournée en 2009 lors de deux croisières en Méditer­ranée à bord du Cos­ta Con­cor­dia. En jan­vi­er 2012, le même bateau talonne un récif côti­er près de l’île de Giglio, au large du lit­toral Sud de la Toscane. 33 per­son­nes sont décédées lors du naufrage.
↑2 En plus de Film cat­a­stro­phe, on peut compter, par­mi les œuvres récentes nées des films de Jean-Luc Godard, ceux de Fab­rice Arag­no (Quod erat demon­stran­tum, Libre balade dans le Gai Savoir, Pous­sières), les dif­férentes formes pris­es par Le Livre d’image lors du par­cours qui lui a été con­sacré aux Théâtre Nan­derre-Amandiers, ou encore le court-métrage Vent d’ouest, œuvre de faus­saire réal­isée par le col­lec­tif Lundi­matin.
↑3 Pour voir le film en ligne gra­tu­ite­ment : https://www.filmcatastrophe.com/film‑1
↑4 On songe alors à d’autres miroirs : ceux dis­posés dans les loges du théâtre Nan­terre-Amandiers au fil du par­cours con­sacré au Livre d’im­age, où Film cat­a­stro­phe était entre autres pro­jeté.