La musique est bien con­nue depuis une dizaine d’an­nées : Hong Sang-soo ferait tou­jours le même film. C’est pour­tant faux : si répéti­tion il y a, entre les per­son­nages de réal­isa­teurs égo­tiques, les femmes mys­térieuses ou mali­cieuses qui les remet­tent à leur place, et les longs plans-séquence de repas arrosés où panoramiques, zooms et dézooms se sub­stituent au découpage, le cinéaste trou­ve tou­jours un moyen de dérouter. En dépit des ressem­blances, chaque film ménage ain­si une place qui lui est pro­pre au sein d’une fil­mo­gra­phie tou­jours aus­si sin­gulière.

Pre­mière par­tic­u­lar­ité de La Femme qui s’est enfuie, et non des moin­dres, il s’ag­it d’un film sans soju (mais avec tout de même un peu de mak­ge­ol­li[1]), donc sans ivresse. C’est prob­a­ble­ment à cette inédite absence que tient en par­tie l’at­mo­sphère de sérénité envelop­pant le film. Si chez Hong Sang-soo la con­fu­sion des sen­ti­ments s’il­lus­tre sou­vent par une com­plex­ité dra­maturgique et tem­porelle, La Femme qui s’est enfuie repose sur une struc­ture on ne peut plus claire. Gam-hee (Kim Min-hee encore et tou­jours, quoiqu’un pas­sage dras­tique chez le coif­feur l’ait méta­mor­phosée), seule quelques jours pour la pre­mière fois depuis qu’elle s’est mar­iée il y a cinq ans, rend tour à tour vis­ite à trois anci­ennes amies qui ont quit­té la ville pour la cam­pagne. Trois plans sur des cimes de mon­tagnes font office de char­p­ente au film, mais aus­si de cadence, comme sur le rythme d’une valse apaisée : trois fois Gam-hee s’ex­tasie du paysage et des bien­faits de la cam­pagne, trois fois un garçon vient per­turber la vil­lé­gia­ture de ses plaintes, et trois fois Gam-hee répète qu’elle n’a pas quit­té un seul jour son mari depuis qu’ils sont mar­iés, car selon lui, « les amoureux ne doivent jamais s’éloign­er ». Ce refrain, en apparence amer, évo­ca­tion d’une poten­tielle rela­tion tox­ique lais­sée hors-champ, est tou­jours déclamé avec douceur, comme si Gam-hee n’avait aucun prob­lème. Rien à résoudre, pas d’ob­jec­tif, pas de besoin, au point que l’on se demande si Hong Sang-soo n’est pas par­venu à réalis­er un par­fait film sans drame, sem­piter­nelle obses­sion de cinéastes tels que Jim Jar­musch ou Richard Lin­klater. Le film n’est en revanche pas avare en drô­lerie, notam­ment dans son étrange rap­port à l’an­i­mal, piste nou­velle pour le réal­isa­teur, à tra­vers une his­toire de poules cru­elles, une dis­cus­sion naïve sur le végé­tarisme autour d’un plat de viande, et surtout une scène hila­rante se déroulant sur le pas de la porte de Young-soon (Seo Young-hwa), où l’on voit un voisin se plain­dre de la présence de chats dans la rési­dence, et qui s’achève par un iné­narrable zoom sur un matou dés­in­volte.

Les vagues

Dans le dernier seg­ment appa­raît un autre film sans drame, un film dans le film que Gam-hee va voir deux fois dans le ciné­ma où elle croise une anci­enne amie (et rivale amoureuse). On n’en voit qu’un extrait, une fois en noir et blanc, une fois en couleur : un îlot sableux, des vagues calmes qui peu à peu le recou­vrent, et un enreg­istrement lo-fi d’une boucle d’ac­cords de gui­tare acous­tique en guise de bande-son. Il s’ag­it d’im­ages enreg­istrées sur le tour­nage de Woman on the beach, qu’a réal­isé Hong Sang-soo en 2006, film autrement plus cru­el et tor­turé que celui-ci, qui porte d’ailleurs le titre d’un beau film de Renoir avec Joan Ben­nett, le dernier qu’il réal­isa aux États-Unis, dans la douleur. Que ce morceau de ciné­ma aus­si calme provi­enne d’un film tumultueux atteste – acci­den­telle­ment sans doute – de l’ef­fet d’a­paise­ment de La Femme qui s’est enfuie. Comme avec le boulever­sant Grass, qui sem­blait tis­sé de dif­férents brouil­lons de scé­nar­ios qu’au­rait retrou­vé le cinéaste au fond d’un tiroir, La Femme qui s’est enfuie tire sa beauté de sa grande sim­plic­ité. La matu­rité du ciné­ma de Hong Sang-soo se situe sans doute là, dans la mod­estie d’une méth­ode épurée, pré­cise et pour­tant non­cha­lante. Isolée dans la salle, Gam-hee se sent bien. Nous aus­si.

Notes

Notes
↑1 Le mak­ge­ol­li est un alcool de riz coréen beau­coup plus léger que le soju.