La Belle de Gaza com­mence à la manière de Reprise de Hervé Le Roux : le vis­age d’une anonyme, filmé quelques années aupar­a­vant par Yolande Zauber­man, obsède la cinéaste, qui tente de la retrou­ver pour racon­ter son his­toire. Selon une légende urbaine par­v­enue aux oreilles de la doc­u­men­tariste, la Belle de Gaza – comme la surnomme la cinéaste – se serait échap­pée de l’enclave pales­tini­enne pour rejoin­dre à pied la « bulle » israéli­enne et entre­pren­dre sa tran­si­tion de genre. À mesure que Zauber­man retrace son chemin et inter­roge d’autres femmes trans qui auraient pu la con­naître, la fig­ure énig­ma­tique se mon­tre tou­jours plus insai­siss­able. Loin d’être un pré­texte pour explor­er son sujet – la tran­si­d­en­tité chez les Pales­tiniens –, la quête entre­prise par la cinéaste irrigue surtout le film d’un élan pul­sion­nel. Le désir y est omniprésent : dès le feu d’artifice qui jail­lit à l’ouverture, le film, sans élud­er la pré­car­ité de l’existence des femmes qu’elle filme (les nuits de Tel-Aviv sont loin d’être un havre de paix pour les trans­gen­res pales­tini­ennes), partage leur appétit de jouis­sance. Les con­ver­sa­tions qui s’engagent avec ces per­son­nages à la sen­su­al­ité exac­er­bée (par leur accou­trement et leur manière de se mou­voir) tour­nent ain­si prin­ci­pale­ment autour de la sex­u­al­ité.

La tra­jec­toire sym­bol­ique vers l’émancipation sex­uelle – qui se redou­ble d’un déplace­ment géo­graphique de Gaza à Tel-Aviv – con­duit surtout la cinéaste à son­der la dis­tance qui se creuse entre ces femmes et leur milieu d’origine, et que recoupe la ligne de frac­ture entre les deux peu­ples. L’exil est dou­ble, cor­porel (elles aban­don­nent leurs corps orig­inels) et social – elles se détour­nent de leurs familles, qui bien sou­vent les ont rejetées vio­lem­ment. Le film évite toute­fois d’opposer trop frontale­ment les sociétés israéli­ennes et pales­tini­ennes sur la ques­tion. Le dan­ger qui men­ace l’existence de ces femmes prend davan­tage le vis­age des rôdeurs frus­trés – ces hommes rongés par la honte qui vien­nent épi­er et men­ac­er les femmes trans – que celui de la reli­gion et de ses inter­dits : qu’ils soient pales­tiniens ou israéliens, les harceleurs et les vio­leurs infli­gent les mêmes maux. Dans le dernier mou­ve­ment du film, Zauber­man sem­ble chercher à combler le fos­sé qui sépare tous ces élé­ments con­traires ; la reli­gion et la tran­si­d­en­tité, Israël et la Pales­tine. En témoigne un plan mag­nifique, qui par un étrange jeu de reflet dans l’habitacle d’une voiture fait flot­ter le vis­age d’un fils rejeté, devenu une femme trans épanouie et célèbre à Tel-Aviv, au-dessus de celui de son père, coupable d’avoir été aveuglé par son con­ser­vatisme : l’image les main­tient alors dans deux espaces dif­férents, tout en ménageant la pos­si­bil­ité d’une ten­dresse partagée.