La volon­té d’aborder une société par le biais de l’intime n’est pas neuve dans le ciné­ma de Yolande Zauber­man, c’est même une con­stante depuis son pre­mier long-métrage, Clas­si­fied Peo­ple (1987), tourné en Afrique du Sud. La réal­isatrice s’intéresse cette fois à une forme d’apartheid plus sournoise en inter­ro­geant des Israéliens issus de la majorité juive ou de la minorité arabe (un Israélien sur cinq), sur la pos­si­bil­ité pour eux d’envisager une rela­tion extra-com­mu­nau­taire. Inter­ro­ga­tion qui prend la forme de la ques­tion-titre, ou de son corol­laire, « would you have sex with an Israeli Jew ? ».

Réfu­tant l’idée qu’un sujet grave appelle une forme empesée, Yolande Zauber­man prend le par­ti-pris inverse et dis­simule son pro­pos sous un masque de dés­in­vol­ture. En plus de ren­con­tres organ­isées, le film est le fruit de déam­bu­la­tions dans les nuits de Jérusalem et Tel-Aviv et des ren­con­tres for­tu­ites que celles-ci ont provo­quées. Avec une petite caméra, un enreg­istreur audio et une lampe torche, la réal­isatrice capte sans façons les réac­tions des hommes et des femmes qui croisent son chemin alors qu’elle leur pose inlass­able­ment l’un ou l’autre des ver­sions de la grande ques­tion.

Ce micro-trot­toir sans fin aurait pu s’avérer rapi­de­ment las­sant, pour­tant ce n’est pas le cas. Comme le « êtes-vous heureux ? » par lequel Marce­line Lori­dan inter­pel­lait les pas­sants parisiens dans Chronique d’un été, la ques­tion indis­crète de Yolande Zauber­man prend les noc­tam­bules par sur­prise. Plus que ne l’aurait fait une ques­tion directe­ment poli­tique, elle les force à révéler très net­te­ment quelque chose d’eux-mêmes – ne serait-ce que par ce qui naît soudain dans leurs regards ou par leurs atti­tudes cor­porelles. Les entre­tiens plus pré­parés n’ont pas la même saveur, mais restent prenants en ce qu’ils nous pro­jet­tent dans le quo­ti­di­en de ces Israéliens, nous font com­pren­dre la façon dont ils vivent la sit­u­a­tion au plus pro­fond d’eux-mêmes. Le con­flit que la plu­part d’entre nous, spec­ta­teurs français, ne con­naît que de façon assez abstraite prend soudain corps dans les his­toires que les un(e)s et les autres con­fient à la caméra.

Der­rière l’atmosphère noc­turne que la réal­isatrice a choisie pour son film et sa ponc­tu­a­tion par des plans d’anonymes réu­nis dans des bars et autres boîtes de nuit, on devine un attache­ment au fan­tasme qu’Israéliens juifs et Israéliens arabes pour­raient tomber amoureux sans con­naître l’identité de l’autre, venant ain­si prou­ver que les iden­tités n’ont pas d’importance et que la paix est pos­si­ble. Les témoignages recueil­lis ori­en­tent pour­tant le pro­pos dans une direc­tion plus réal­iste. La sen­su­al­ité que la réal­isatrice met en exer­gue dans ses images est peu présente en elle-même dans les dis­cours de cha­cun. Elle sem­ble tou­jours découler de l’altérité, de façon par­fois volon­tariste : l’autre est désiré en tant qu’autre, parce que l’on a envie de se croire pio­nnier de la réc­on­cil­i­a­tion ou sim­ple­ment de bris­er une règle. Aucune de ces rela­tions taboues ne voit le jour sans avoir été ren­due pos­si­ble au préal­able par une indépen­dance d’esprit bien trem­pée. Une jeune fille avoue d’ailleurs avec lucid­ité que même si elle aimerait pou­voir envis­ager une telle rela­tion, les Arabes ne sont pas les bien­venus dans les lieux de sor­tie qu’elle fréquente, y com­pris à ses pro­pres yeux : « on ne veut pas les voir ». Pour la minorité arabe en par­ti­c­uli­er, c’est bien d’être vis­i­ble aux yeux de l’autre qu’il est d’abord ques­tion.

Pour mod­este que soit le film de Yolande Zauber­man, aus­si bien sur le plan formel que dans la con­struc­tion de son pro­pos, les ques­tions ingénues de la réal­isatrice auront su pro­duire des moments de ciné­ma rares. Peut-être auront-ils de sur­croît, pour cer­tains Israéliens, quelque chose d’encourageant.