Pour son pre­mier film, Raphaël Neal a choisi d’adapter le roman homonyme de Leslie Kaplan. Le résul­tat ne cherche d’ailleurs jamais à s’en cacher tant le poids du matéri­au lit­téraire est bien vis­i­ble, de l’exposé que cer­tains pour­raient juger un brin trop théorique au goût man­i­feste de la for­mule qui donne aux dia­logues ce car­ac­tère emprun­té. Pour autant, Fever est un film qui doute du début à la fin, capa­ble de remet­tre en cause son dis­posi­tif en cours de route, d’emprunter des chemins de tra­verse ou de suiv­re des per­son­nages pour mieux les aban­don­ner ensuite. De ce refus d’une cer­taine autorité vis-à-vis du spec­ta­teur naît un attachant déséquili­bre, un tiraille­ment qui con­fère au résul­tat une trou­blante hybrid­ité entre film par­lé et livre filmé. Pour­tant, le scé­nario et l’appropriation des espaces par la caméra et le mon­tage sem­blent con­vo­quer de solides références ciné­matographiques : en effet, com­ment ne pas penser à La Corde d’Alfred Hitch­cock au tra­vers de cette sor­dide his­toire de meurtre expéri­men­tal dépourvu de mobile par deux étu­di­ants aisés au charme ambigu ? Com­ment ne pas y voir une référence à Fenêtre sur cour dans l’implication de cette opti­ci­enne, témoin indi­rect fasciné par cette prox­im­ité crim­inelle depuis la vit­rine de sa bou­tique et qui préfère men­er sa petite enquête plutôt que de prévenir les autorités ? C’est que Raphaël Neal laisse lui aus­si libre cours à ses fan­tasmes, se gar­dant bien de juger ses per­son­nages ou d’en faire les représen­tants d’une classe sociale : ce qui stim­ule plutôt le réal­isa­teur, c’est de voir com­ment la pul­sion, l’acte irraison­né qu’on croit pou­voir théoris­er, peut met­tre en bran­le tout un ensem­ble de repères et faire remon­ter à la sur­face toutes sortes de tabous. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le scé­nar­iste s’est alloué en qual­ité de con­seil­lère au scé­nario les ser­vices de Car­o­line Eli­ach­eff, psy­ch­an­a­lyste de for­ma­tion et col­lab­o­ra­trice de Claude Chabrol sur La Céré­monie et Mer­ci pour le choco­lat, deux films où le crime est indis­so­cia­ble d’un rap­port de class­es.

Le crime était presque parfait

Issus d’un milieu social favorisé, bril­lants en cours, pop­u­laires auprès des filles, Damien et Pierre sont deux élèves de lycée à qui tout sem­ble réus­sir. Il est donc dif­fi­cile de com­pren­dre ce qui a pu con­duire ces garçons aux vis­ages d’ange à vouloir expéri­menter le crime par­fait, celui dépourvu de mobile. Eux-mêmes ne sem­blent d’ailleurs pas en avoir pleine­ment con­science, même s’ils y voient man­i­feste­ment le moyen d’expérimenter cette « banal­i­sa­tion du mal » que leur pro­fesseur de philoso­phie leur explique à longueur de cours. De la rhé­torique à la réal­ité, se cache dans ce pas­sage à l’acte le désir plus ou moins con­scient de faire vol­er en éclats le monde auquel ces deux ado­les­cents appar­ti­en­nent et qui char­rie avec lui son lot de non-dits et d’hypocrisies : de la rela­tion adultère de la mère de Damien au rôle du grand-père durant le régime de Vichy en pas­sant par le retour des camps pour la grand-mère de Pierre, la jeune généra­tion ne sem­ble même plus autorisée à croire ce qu’on lui racon­te. Tra­ver­sé par ce dou­ble dis­cours, le film lui-même sem­ble tirail­lé par cette dis­so­nance entre la théorie et l’organique : cela se traduit notam­ment par des digres­sions qui sem­blent plus en dire sur les per­son­nages que les scènes-clés (comme par exem­ple celle où Damien et Pierre lais­sent cours à leur ambiguïté en se trav­es­tis­sant et en se prenant en pho­tos) ou encore par la présence brute et ani­male de la chanteuse Camille dont les com­po­si­tions à la fois dépouil­lées et lan­guis­santes sem­blent sur­gir de l’inconscient col­lec­tif. Ce manque d’unité que cer­tains pour­raient qual­i­fi­er de déséquili­bre con­fère pour­tant à Fever une sincérité, le réal­isa­teur tâton­nant avec des per­son­nages for­cés à l’humilité devant l’ampleur de leur respon­s­abil­ité et de plus en plus tétanisés par la con­séquence de leurs actes. On a même par­fois l’impression de voir deux films en un, comme si deux lec­tures des événe­ments s’offraient à nous. Après tout, quelle preuve irréfutable avons-nous de la cul­pa­bil­ité de Damien et Pierre dans ce meurtre com­mis dans cet immeu­ble parisien ?

Fantasmes

Le par­cours des deux crim­inels devient rapi­de­ment indis­so­cia­ble des pro­jec­tions de Zoé, l’opticienne qui pense avoir tout vu alors qu’elle ne fait que sup­pos­er la respon­s­abil­ité des ado­les­cents après les avoir croisés au mau­vais endroit au mau­vais moment. C’est à tra­vers ce per­son­nage, en retrait dans le roman orig­i­nal et large­ment dévelop­pé ici, que Raphaël Neal sem­ble avoir lais­sé cours à son imag­i­na­tion. Petit trublion frêle mais énergique (incar­née divine­ment par une Julie-Marie Par­men­tier qu’on gag­n­erait à voir plus régulière­ment au ciné­ma), la jeune femme se laisse peu à peu hap­per par le ver­tige du doute : celui de con­naître une vérité ignorée de tous mais aus­si celui d’oser remet­tre en ques­tion une vie plan-plan dans laque­lle elle ne se recon­naît plus. Alors que Damien et Pierre sont pris­on­niers du poids de leur héritage, Zoé ressem­ble davan­tage à une orphe­line qu’il con­vient de con­sol­er. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si sa rela­tion aux autres est mât­inée de ten­dresse, de son petit ami bien­veil­lant à sa col­lègue mater­nelle. Mais c’est pour­tant de ces deux garçons qui n’ont fait que l’apercevoir qu’elle souhait­erait se faire accepter, comme si cette com­plic­ité inat­ten­due lui per­me­t­tait de rejoin­dre un autre groupe, de s’extraire d’un quo­ti­di­en trop ron­ron­nant. Cette ten­ta­tion donne lieu à une trou­blante scène de jeu de piste dans un super­marché où la jeune femme entre comme en transe, coupée momen­tané­ment de la final­ité de ses actes. C’est que le film assume pleine­ment de n’offrir aucune porte de sor­tie : la con­clu­sion en forme de cul-de-sac et qui frus­tr­era prob­a­ble­ment les spec­ta­teurs en quête de morale ne fait que refer­mer la trappe qui s’était ouverte brusque­ment sous les pieds des per­son­nages. Ce n’est pas pour autant que cha­cun revien­dra pais­i­ble­ment à son quo­ti­di­en, lavé de ses pen­sées obscures. Fever est plutôt de ces secrets qu’on tapit au fond de soi par instinct de survie.