El Topo fait par­tie de ces Mid­night Movies emblé­ma­tique de la con­tre-cul­ture améri­caine des années 1970. Il fut réal­isé par un out­sider chilien, Ale­jan­dro Jodor­owsky, élève du mime Marceau, fon­da­teur avec Topor et Arra­bal du « théâtre panique », aujour­d’hui instal­lé en Europe et célèbre dans le milieu de la bande-dess­inée de sci­ence-fic­tion pour ses créa­tions cultes – notam­ment Alef-Thau, L’In­cal, dont il a signé les scé­nar­ios. «El Topo», cow-boy bee-gee new-age, est le héros d’un long west­ern situé dans le désert mex­i­cain. On suit pas à pas son par­cours ini­ti­a­tique : sa péri­ode jus­ti­cière, sa péri­ode meur­trière, sa péri­ode de péni­tence, de sain­teté, sa mort. Quelques femmes nues, quelques culs-de-jat­te et man­chots, faux-ongles vio­lets, quelques ren­con­tres-duels avec des illu­minés, un bes­ti­aire foi­son­nant : tout cela fait un fatras sur-inven­tif d’im­ages cultes, kitsch et san­guino­lentes.

Il y a des images de ciné­ma qui sont plus fortes et plus durables que les autres. Cer­taines des images d’El Topo restent de fait d’une très grande puis­sance, trente ans après leur mise en boîte. On peut se l’ex­pli­quer par trois de leurs car­ac­téris­tiques. Pre­mière­ment, Jodor­owsky pra­tique le « plan suff­isant » : chaque plan tra­vaille une idée, qu’elle soit visuelle, sonore ou nar­ra­tive. Autrement dit, chaque plan d’El Topo est à sa manière autonome – ce n’est pas inno­cent : comme une case de bande-dess­inée. Oui, ce qui compte, c’est moins le flux que le choc des images. Prenons trois exem­ples. Visuel. Trois ban­dits sont envelop­pés de sacs blancs, placés con­tre un mur, exé­cutés. Le sang jail­lit des trous per­cés dans les sacs blancs, les ban­dits s’écroulent. Sonore. Pour définir le moment où doit com­mencer un duel au pis­to­let, un bal­lon de bau­druche est jeté à terre, et se dégon­fle en sif­flant. Lorsque le sif­fle­ment stoppe, les adver­saires devront dégain­er. Le long plan sur le bal­lon qui sif­fle incar­ne une pure ten­sion. Nar­ratif. El Topo aban­donne son fils à qua­tre moines habil­lés en noir. Nous sommes en plan frontal : l’im­age de l’en­fant tout nu con­tre les moines devient l’im­age de l’en­fant habil­lé en petit moine, tou­jours con­tre les moines. En deux images, sem­blables à ce détail près, voici racon­tée toute l’en­fance du fils d’El Topo.

Deux­ième­ment, mais on est tou­jours dans cette esthé­tique du choc, Jodor­owsky use à l’in­fi­ni du jeu sur les con­trastes : le bee-gee, très grand – joué par Jodor­owsky lui-même (il con­cocte égale­ment les décors et les cos­tumes) –, couche avec la naine, les caleçons, en soie rouge ou à cœur, con­trastent avec les allures mar­tiales des per­son­nages, le désert – où l’on se promène en para­pluie – se trans­forme en océan, les lap­ins blancs sont dévorés par les cor­beaux noirs, une mare de boue se trans­forme en mare de sang, un tout jeune enfant, l’in­no­cence même, achève un homme à terre – ultime cru­auté, etc. La mise en scène redou­ble ces con­trastes, par son jeu con­stant sur les plongées et les con­tre­p­longées, ses pas­sages brusques des gros plans aux plans larges (soit en cut, soit par des zooms vio­lents) et récipro­que­ment. Qui plus est, Jodor­owsky a un goût pronon­cé pour les mon­tages hétéro­dox­es et frap­pants : mon­tages attrac­tions, mon­tages alternés de séquences dif­férées dans le temps, mon­tage par recadrages avant (par exem­ple d’une bre­bis cru­ci­fiée).

Enfin, le réal­isa­teur développe un imag­i­naire absol­u­ment clos et cohérent. Les motifs géométriques, entre autre, se suc­cè­dent : tri­an­gles, cônes, poly­gones, dodé­caè­dres en allumettes. Il sem­ble égale­ment obsédé par les élé­ments : sable, eau, roche des falais­es et des grottes, feu (par qui l’on s’im­mole) vent qui ne cesse de sat­ur­er la bande-son. Par-dessus tout, le corps est au cen­tre du film, tatoué au fer rouge, fes­sé, cas­tré, tra­ver­sé par les balles, plongé dans le sable, ou dans une orgie au sous-sol d’un saloon, pour faire l’amour. De ce corps, toutes les dif­for­mités sont bien­v­enues : des mutilés (que Jodor­owsky adore faire tomber sous les balles), des nains, des obès­es. Qua­si­ment tous les per­son­nages du film sont d’ailleurs métonymique­ment asso­ciés à un ani­mal-totem, sur le mod­èle d’« el topo », la taupe : cochons noirs, lap­ins, lion, varans, scarabées que l’on suce (man­i­feste­ment c’est une drogue troglodyte assez effi­cace), abeilles.

Bien sûr, le sexe et la ques­tion de la sex­u­al­ité sont omniprésents : une image forte et célèbre du film mon­tre une femme ouvrant en deux une tête de cac­tus, y pas­sant le doigt, puis la langue. Les rap­ports sex­uels dits exo­tiques sont donc con­vo­qués – homo­sex­uels, entre jeune et vieux, entre noirs et blancs, sado­masochistes. Enfin, le corps mourant est essen­tiel dans El Topo, où l’on meurt beau­coup, mais tou­jours de la même manière : brusque­ment, dans des flots de sang. La mort est traitée avec indif­férence mais comme spec­ta­cle, et très sou­vent, Jodor­owsky la fab­rique même au mon­tage, jux­ta­posant une image de la per­son­ne en vie à une image de la per­son­ne en sang, rac­cordées par un bruit de déto­na­tion – la scène où toute une assem­blée joue à la roulette russe, et où c’est finale­ment un enfant qui se tue, en est exem­plaire. Les morts per­me­t­tent alors au réal­isa­teur de fab­ri­quer des visions spec­trales en plan large de champs de cadavres d’hu­mains et d’an­i­maux mêlés. Dans une des toutes pre­mières séquences du film, El Topo tra­verse un vil­lage où la pop­u­la­tion a été inté­grale­ment mas­sacrée.

Donc, une image forte chez Jodor­owsky se car­ac­térise par 1) son autonomie 2) ses con­trastes 3) le ren­voi à un imag­i­naire clos – élé­men­taire, cor­porel. Pré­cisons cepen­dant que le film fonc­tionne sur le principe de la suc­ces­sion plus que de l’en­chaîne­ment. Le héros est poussé par sa maîtresse à assas­sin­er les qua­tre “maîtres”, d’où le Jésus en string, d’où le Russe en four­rure, d’où l’A­borigène au filet à papil­lons. Puis, trahi par elle, il gagne les sphères de la sain­teté, il se dévoue pour une com­mu­nauté de pouilleux en butte au rejet d’un vil­lage empli de bour­geois­es sadiques, déca­dentes (type La Goulue) et racistes. Bref, El Topo va de ren­con­tres en ren­con­tres, ce qui le rend quelque peu répéti­tif. Il faut aus­si met­tre de côté la dimen­sion mys­tique du film, un peu trop appuyée, boud­dhis­to-chris­tique, mât­inée de flower pow­er et agré­men­tée de séquences de transe sous per­cus­sions. Jodor­owsky est paraît-il un spé­cial­iste recon­nu du tarot de Mar­seille : mais c’est en tant que met­teur en scène qu’il s’im­pose dans El Topo.