Cinéaste, scé­nar­iste de BD, tireur de tarot de Mar­seille, chamane… Avec autant d’ac­tiv­ités, il n’est guère sur­prenant qu’Ale­jan­dro Jodor­owsky ait lais­sé pass­er vingt-trois ans entre son précé­dent film Le Voleur d’arc-en-ciel (qui a tout de même la répu­ta­tion d’être son moins per­son­nel) et celui-ci. Or il n’est pas cer­tain que le temps ait joué en sa faveur, tant sa capac­ité d’évo­ca­tion par l’im­agerie sem­ble s’être momi­fiée en une appli­ca­tion de vignettes dévi­tal­isées.

La Dan­za de la Real­i­dad est le pre­mier film de Jodor­owsky à pré­ten­tion auto­bi­ographique, con­tant une part de son enfance — les années 1930–40 — dans un milieu plutôt hos­tile : le vil­lage chilien de Tocopil­la où l’on n’ap­pré­cie guère les orig­ines juives de la famille, et des par­ents qui se déchirent pour faire du petit une créa­ture à leur image. Cepen­dant, c’est fidèle­ment au style qu’on lui con­naît que Jodor­owsky trans­forme cette inspi­ra­tion du réel en con­te fan­tas­magorique nour­ri aux allé­gories et métaphores visuelles, quitte à s’in­cruster lui-même dans le cadre en con­teur et philosophe com­men­tant son pro­pre passé. Un peu trop fidèle­ment, sans doute. Quand, dans d’autres de ses films (on pense surtout à l’ex­cel­lent San­ta San­gre), ses trou­vailles de mise en scène par­ve­naient à innerv­er l’im­age, à lui com­mu­ni­quer un car­ac­tère prim­i­tif où scènes et per­son­nages sem­blaient sor­tis de la mytholo­gie d’une âme tor­turée, elles s’im­posent ici sans jamais faire ressen­tir leur néces­sité pour racon­ter quelque chose.

Les infortunes de la fidélité

Passe encore que le cou­ple parental repro­duise une dichotomie déjà vue, dans San­ta San­gre encore (papa nie la spir­i­tu­al­ité et prône une dis­ci­pline de fer; maman est douce, mys­tique, et a ici la par­tic­u­lar­ité de ne par­ler que par des chants lyriques). L’en­nui est que ni lui, ni elle, ni aucun per­son­nage (pas même l’en­fant cen­sé être l’al­ter ego du cinéaste : un comble) ne parvient à exis­ter comme tel — un per­son­nage : Jodor­owsky les voue à porter leur lot d’im­agerie, telles des mar­i­on­nettes dont la vie serait un acces­soire. Cela en devient d’au­tant plus pénible que la plu­part de ces trou­vailles visuelles relèvent de l’il­lus­tra­tion redon­dante, du surligne­ment d’idées qu’une mise en scène plus affûtée eût pu tra­vailler sans en faire des tonnes, et qui font plus remar­quer la main­mise de l’au­teur que sa sincère vision des choses. Le vil­lage est-il habité par une pop­u­la­tion anonyme que le cinéaste ne fera pas inter­venir ? Il les affu­ble de masques sans traits. Des garçons se mas­turbent-ils dans un coin et moquent-ils Ale­jan­dro pour sa cir­con­ci­sion ? Jodor­owsky leur met en main des manch­es en bois, et for­cé­ment Ale­jan­dro tient le sien dans le mau­vais sens. Le père met-il en déroute un pelo­ton de jeunes nazis ? La scène est bruitée avec des bruits de griffes, et les vic­times tombent en pous­sant des cris de bébés, sig­nifi­ant que sous les brutes se cachaient des gamins imma­tures… Etc.

Jodor­owsky étale ses effets à tel point que son his­toire est vidée de sa force d’évo­ca­tion, puisque celle-ci tend à s’ex­ercer au-dessus de l’his­toire. C’est d’au­tant plus dom­mage qu’à mi-chemin, après avoir suivi la lutte du petit garçon pour sa per­son­nal­ité, le film bifurque vers une piste au moins aus­si intéres­sante: celle du père, Juif dén­i­gré et ral­lié au stal­in­isme, mais qui, à la faveur d’un mir­a­cle puis d’un hand­i­cap qu’on sup­pose psy­cho­so­ma­tique, vivra un cal­vaire fait de reniements suc­ces­sifs de ses engage­ments. Il y a là matière à un regard — ironique (comme le plan réu­nis­sant le désar­roi du père frap­pé du hand­i­cap et le cha­grin de l’homme qu’il devait tuer), sinon réflexif — sur la fidél­ité aux idéolo­gies, qui dépasserait alors la recon­sti­tu­tion imagée du passé. Mais le cinéaste s’ap­plique telle­ment à faire de ce per­son­nage une vic­time gri­maçante por­tant sa métaphore dans ses mains comme une croix que la portée poten­tielle de son aven­ture butte con­tre une pat­te Jodor­owsky aus­si écras­ante que desséchée.