Vers la fin du film, Zaïn (douze ans) demande au petit Yonas (un an) de rester à un endroit bien pré­cis de la rue où se trou­vent les deux bam­bins livrés à eux-mêmes. Rien à faire : dès que Zaïn s’éloigne, le garçon­net le suit. L’enfant réflé­chit puis noue un bout de ficelle autour de la cheville de Yonas, mais à voir son frère de sang s’échiner à s’affranchir de son entrave, les yeux de l’enfant s’embuent : il sait (et la scène qui suit le con­firme) que la sit­u­a­tion ne peut plus dur­er, que ce corps est trop libre pour que l’on puisse le con­trôler. C’est que Yonas est juste­ment le seul per­son­nage à incar­n­er un désor­dre dans le soit-dis­ant caphar­naüm de Nadine Laba­ki. Quoi que l’on pense du film, quelque chose advient lorsque ce corps qui ne joue pas, mais suit sim­ple­ment ses instincts d’enfant, se trou­ve au con­tact des par­tic­i­pants d’une fic­tion. Un exem­ple : lors d’une scène, Zaïn garde Yonas alors que sa mère est par­tie au tra­vail. Au moment de le nour­rir, le plus petit a le réflexe de pos­er sa main sur la poitrine de son aîné, comme il le ferait pour sig­ni­fi­er à sa mère qu’il est temps de lui don­ner le sein : ce n’est pas grand-chose, mais ce petit geste, à la dérobée, donne tout d’un coup un peu de chair au pro­jet très bal­isé de Laba­ki, qui con­siste à retrac­er la généalo­gie d’un crime (Zaïn poignarde un homme) et d’une déci­sion éton­nante (l’enfant attaque ses par­ents en jus­tice pour l’avoir mis au monde).

Quelle est la final­ité du proces­sus judi­ci­aire et de l’odyssée de l’enfant, entre scènes de débrouil­lardise filmées sur “le vif” et explo­ration de la mis­ère ? “Je souhaite que mes par­ents n’aient plus d’enfants.” Dans la foulée, Zaïn serre la main de Laba­ki elle-même qui, le détail est lourd, incar­ne son avo­cate et se fait donc son porte-voix : on passe sur le relent bour­geois de cette morale (tout de même, les pau­vres devraient y réfléchir à deux fois avant de faire des goss­es), le prob­lème est ailleurs. Non seule­ment le film procède d’un fan­tasme de la pau­vreté où s’af­firme, en dépit des cir­con­stances, un élan posi­tif (comme déjà Yomed­dine, lui aus­si en com­péti­tion), mais il révèle par ailleurs sa vraie visée au détour d’un lap­sus dans le dénoue­ment, lorsque Zaïn, en prison, appelle une chaîne de télévi­sion dif­fu­sant un reportage sur les enfants mal­traités : le “mes­sage” du film se con­fond avec celui du reportage con­sacré à un sujet de société. Ce qui pour­rait faire la sin­gu­lar­ité du film (observ­er des enfants) reste dans les faits tou­jours soumis à un dis­cours, som­maire et dém­a­gogue, plus qu’à un regard de cinéaste.