Pon­ti, Felli­ni, Ekberg, Vis­con­ti, Schnei­der, De Sica, Loren ! Tout ce beau monde au ser­vice de l’Italie, vraie pro­tag­o­niste de Boc­cace 70. Trois sketch­es pour illus­tr­er les vis­ages dis­parates d’un même pays où les valeurs sont de rigueur et leur respect est tout sauf rigoureux. Drame comique ou comédie dra­ma­tique ?

Lorsque l’on passe en revue les gen­res ciné­matographiques, il y en a un qui reste sou­vent oublié : le film à sketch­es, dont la mul­ti­plic­ité lui per­met de nav­iguer au milieu de tous les autres. Et pour cause, l’étude des gen­res dérive de sa matrice thé­ma­tique améri­caine, tan­dis que celui dont il sera ques­tion ici – encore qu’il con­ti­enne les car­ac­téris­tiques pro­pres à ladite dénom­i­na­tion – con­nut sa gloire prin­ci­pale­ment en Ital­ie. Décidé­ment les années 1960 auront été une péri­ode de renou­velle­ment et de cham­boule­ment total pour ce pays qui ne se limi­ta pas à l’industrialisation, mais com­mença aus­si à exiger les évo­lu­tions soci­ologiques qui vont avec. Boc­cace 70 nous en mon­tre quelques-unes à tra­vers le regard lucide de trois réal­isa­teurs : Fed­eri­co Felli­ni, Luchi­no Vis­con­ti et Vit­to­rio De Sica. Ce pro­gramme chargé fut voulu par Car­lo Pon­ti, pro­duc­teur phare dont il suf­fit de citer Blow Up (M. Anto­nioni ; 1964) ou Le Mépris (J.L. Godard ; 1963) pour don­ner un aperçu de sa for­tune et de son flair. L’idée, elle, était de Cesare Zavat­ti­ni, dont la renom­mée n’a rien à envi­er à celle de son pro­duc­teur puisqu’il fut le scé­nar­iste de Bel­lis­si­ma (L. Vis­con­ti ; 1951) ou encore de Mariage à l’italienne (V. De Sica ; 1964).

De son côté, Boc­cace n’a bien sûr rien fait directe­ment si ce n’est qu’il a inspiré le thème du film avec Il Decameron, mon­u­ment de la lit­téra­ture ital­i­enne. Il y est ques­tion d’une dizaine de jeunes gens qui se réu­nis­sent dans une vil­la loin de la cour flo­ren­tine pour échang­er des his­toires salaces où argent, éro­tisme et farce sont au ren­dez-vous. L’humour caus­tique et l’ouverture d’esprit de l’auteur face aux mœurs se retrou­vent dans le film et four­nissent même sa clé de lec­ture. Car si ce n’est pas un film d’époque, Boc­cace 70 nous donne bien un descrip­tif assez emblé­ma­tique de l’Italie du boom économique. D’entrée, remar­quons l’astuce d’évoquer le célèbre écrivain pour faire pass­er la cri­tique d’une société moral­isatrice qui vis­i­ble­ment n’a pas beau­coup évolué depuis l’obscurantisme moyenâgeux. La cen­sure démoc­rate-chré­ti­enne est dans la ligne de mire de nos réal­isa­teurs, rai­son pour laque­lle le 70 fut ajouté afin d’indiquer ironique­ment la décen­nie où ce film aurait pu exis­ter sans inter­dits – crédi­tons et remer­cions encore une fois Car­lot­ta Films qui nous a offert une édi­tion du film avec des bonus fort intéres­sants aux­quels nous fer­ons appel par la suite.

Les Tentations du Dr Antonio, F. Fellini

Cela com­mence en trombe avec le pre­mier épisode : Ani­ta Ekberg, Nino Rota, Rome… Un air de déjà-vu après La Dolce Vita tourné juste avant. Nous pour­rions même nous avancer davan­tage puisque ce sketch sem­ble vouloir com­pléter le film précé­dent et répon­dre à ses nom­breux détracteurs. Le Dr Anto­nio (Pep­pino De Fil­ip­po) est un fer­vent défenseur de la morale catholique qui s’oppose à une énorme affiche pub­lic­i­taire où Ani­ta Ekberg vante les mérites du lait dans une pose aus­si sug­ges­tive que sa tenue. Il ressem­ble prob­a­ble­ment à tous ces fana­tiques qui demandaient le ban­nisse­ment de Felli­ni à l’époque. Heureuse­ment le réal­isa­teur a de l’humour et tourne l’affaire dans la déri­sion pro­pre à son délire. La voix coquine d’une petite fille ouvre le film sur des plans nous mon­trant Rome dans toute sa splen­deur esti­vale : des gens en péda­lo sur le Tibre, un péplum en tour­nage, des man­nequins qui pren­nent la pose et puis… des religieux bien évidem­ment ! En rouge, en blanc, en noir ou avec les cha­peaux et cor­nettes les plus excen­triques. Sans par­ler des familles endi­manchées pour la messe qui vont entour­er le Dr Anto­nio tout au long du film. Une présence saute aux yeux dans ce drôle de monde : une Ani­ta énorme appa­raît sur les pan­neaux qui pla­nent dans le ciel comme ce Christ sus­pendu à une grue au début de La Dolce Vita. Voilà la divinité de Felli­ni. Elle ne va pas tarder à sor­tir de son cadre pour s’incarner, majestueuse, dans celui de notre écran, après que le Dr Anto­nio l’a mau­dite aux rythmes de ses invec­tives. À ce moment-là, les ten­ta­tions vont s’éveiller.

Jusqu’ici rien de bien nou­veau par rap­port à ce que nous con­nais­sons déjà de Felli­ni, mais ce qui frappe ici se trou­ve d’emblée dans sa capac­ité à s’adapter à un for­mat a pri­ori peu enclin à ses méga­lo­ma­nies. La pra­tique du sketch con­siste aus­si dans la capac­ité à réduire les temps de l’intrigue sans pour autant l’amputer, ce qui aurait pu ennuy­er un réal­isa­teur comme Felli­ni habitué à ne pas se souci­er ni de la durée ni de la diégèse elle-même, puisque celle-ci est plutôt une atmo­sphère qu’une réelle intrigue au sens strict du terme. Si de ce point de vue Felli­ni manie générale­ment l’art du pré­texte, il parvient cette fois à saisir l’opportunité de le faire coller à son pro­pos. La total­ité du sketch sem­ble vouée tan­tôt à Rome, tan­tôt à la satire religieuse, mais à la fois à l’adoration d’une muse ou tout sim­ple­ment à une farouche envie de s’amuser.

Avouons-le, filmer les mastodontes de l’architecture fas­ciste n’est pas à pro­pre­ment par­ler un plaisir d’esthète, et pour­tant Felli­ni parvient à en tir­er par­ti jusqu’à les ren­dre fasci­nants. Le jeu de lignes qui se dégage de la jux­ta­po­si­tion entre les courbes envoû­tantes d’Anita et la rigid­ité géométrique du Palaz­zo del­la Civiltà crée une dialec­tique à dou­ble tran­chant. Une cer­taine pureté de la com­po­si­tion se révèle pen­dant que sa froideur s’installe. La blancheur de la pierre fait écho à la peau can­dide de cette divinité lai­teuse, sorte de vierge por­teuse d’humanité dans un par­fum de débauche. L’essence char­nelle d’Anita flirte avec les stat­ues de mar­bre et le noir de sa robe longue lui donne une allure macabre. Cette Cuné­gonde empoi­sonne la ver­tu du Dr Anto­nio dans l’inquiétante obscu­rité de la nuit exac­er­bée par la lumière bla­farde des néons. La géante Ani­ta pour­suit le minus­cule Anto­nio en proie à des hal­lu­ci­na­tions qui vien­nent trou­bler sa vie pleine de cer­ti­tudes où les bons le révèrent et les mau­vais sont juste mau­vais.

Car Les Ten­ta­tions du Dr Anto­nio met aus­si le doigt sur la société ital­i­enne et sa hiérar­chie notam­ment cléri­cale. Pas­sons sur les groupies de rom­bières qui pul­lu­lent à la cour d’Antonio pour soulign­er la grandil­o­quence symp­to­ma­tique des fonc­tions de tout un cha­cun. Ici les Com­menda­tore et les Cav­a­liere précè­dent les noms de famille comme pour don­ner une quel­conque impor­tance à des petites gens qui autrement n’en auraient pas. Cepen­dant, leur sagesse est con­vo­quée par le Dot­tore pour méditer cette ques­tion haute­ment épineuse que représente le scan­dale d’un pan­neau pub­lic­i­taire. L’amusement de Felli­ni se man­i­feste au gré des acteurs qui jouent des sec­onds rôles aus­si comiques que leur rang est fac­tice, comme le Com­menda­tore inter­prété par Anto­nio Acqua. Tous ces gens font mine de se sol­i­daris­er avec leur ami offusqué, tout en gar­dant une atti­tude assez lax­iste face aux change­ments d’une société pour laque­lle ils n’ont au fond aucun intérêt si ce n’est celui d’y garder leur place. À côté, Anto­nio se révèle finale­ment attachant vu qu’il est le seul à croire vrai­ment à ses principes aus­si obtus soient-ils. Incom­préhen­sion totale : voilà com­ment s’est ouverte la faille qui a longtemps éloigné les hautes sphères admin­is­tra­tives du peu­ple qu’elles étaient cen­sées guider.

Le Travail, L. Visconti

Pas­sons du plein air au huis-clos. Tout comme Felli­ni, Vis­con­ti ne renonce pas à son univers habituel, en nous pro­posant un palais aris­to­cra­tique milanais dont on ne va jamais sor­tir. Ici se déchire un jeune cou­ple, suite au scan­dale provo­qué par la fréquen­ta­tion de call-girls de la part de Mon­sieur. Le Comte Ottavio (Tomas Mil­ian) et Pupe (Romy Schnei­der) se sont mar­iés par intérêt : elle est fille d’un riche homme suisse et lui sem­ble faire par­tie de cette aris­to­cratie fauchée à la recherche d’un pat­ri­moine pour redor­er son bla­son. Le lit­ige va donc s’axer autour de ques­tions économiques et de class­es sociales, pen­chant apporté par le réal­isa­teur à une libre adap­ta­tion d’une nou­velle de Mau­pas­sant, Au bord du lit. En effet, s’il est un thème que Vis­con­ti con­naît par cœur à cause de ses orig­ines de classe, c’est bien celui-ci. Par con­séquent, le milieu est affron­té avec une aisance pro­pre à ceux qui savent faire un sans-faute : pas de place pour l’édulcoration, sans pour autant faire pass­er ces indi­vidus pour plus hébétés qu’ils ne le sont.

Certes, Pupe décide tout à coup de se met­tre à tra­vailler pour être indépen­dante, avec une vision assez ingénue de la chose – man­nequin ou anti­quaire, peu importe du moment que ça fait pass­er le temps et que ça n’est pas trop con­traig­nant. Ceci dit, elle fait preuve d’une rel­a­tive lucid­ité lorsque l’avocat insis­tant Zac­chi (Romo­lo Val­li) tente de l’amadouer quant au scan­dale médi­a­tique : « Vous me prenez pour une petite bour­geoise de province ? D’ailleurs même elles ont évolué. C’est fini tout ça. Eh oui… On lit, on va au ciné­ma, tout le monde fait la même chose : aris­to­crates, intel­lectuels, les gamins de ban­lieues… Mais oui, sur ce point je donne rai­son à Ottavio. Inutile de me par­ler de scan­dale. C’est très banal au fond, vous ne pensez pas ? » Elle a par­faite­ment con­science de qui elle est et de son rang par rap­port aux autres qui ont béné­fi­cié d’une cer­taine démoc­ra­ti­sa­tion cul­turelle. De son côté, lui est un peu plus irre­spon­s­able, sa seule obses­sion étant la réou­ver­ture des comptes par le beau-père irrité après une telle con­duite. S’ils sont enfer­més dans cette cage dorée, la con­fronta­tion entre leurs sit­u­a­tions respec­tives demeure pal­pa­ble. Elle par­ticipe d’une ten­dance général­isée de mélange des gen­res ; autrement dit, elle annonce cette flex­i­bil­ité très ital­i­enne qui a en quelque sorte dénaturé le panora­ma social d’un pays où les nou­veaux rich­es font désor­mais la loi. Les coups de fil du père et ses trans­ac­tions ban­caires ponctuent le sketch et don­nent le la à chaque épisode du lit­ige, comme si l’union ne dépendait que de lui et surtout de sa for­tune.

Lasse de ces his­toires, Pupe décide alors de pren­dre le tau­reau par les cornes : puisque les autres sont payées, il n’y a pas de raisons qu’elle ne fasse pas de même. Ce qui sem­blait un caprice bour­geois prend soudain une tour­nure déca­dente. Au milieu des bois­eries et des céramiques de cette scène d’opéra, la lumière s’assombrit et le rideau com­mence à se fer­mer. Seule s’infiltre une ten­sion glaciale ren­for­cée par la caméra tou­jours à la traîne des per­son­nages, dans une prox­im­ité qui les scrute sans états d’âme. Vis­con­ti explore sans les arti­fices du démi­urge les rav­ages d’une société prise à son pro­pre piège. Pupe, apparem­ment si forte, se laisse aller presque mal­gré elle à la per­ver­sion du piège : un lent trav­el­ling avance lente­ment en suiv­ant le chèque que lui apporte son mari pour laiss­er place aux larmes en gros plan d’une femme-objet qui ne vaut plus que le prix de son jeu.

Mais ras­surons-nous, ici rien n’est grave tant que les apparences sont gardées. Dieu mer­ci, tout s’est passé entre les murs ; bien que la vie privée soit désor­mais leur­rée par la presse, l’élan de lucid­ité de Pupe ne restera prob­a­ble­ment qu’à l’état embry­on­naire. Encore une fois, la posi­tion sociale pré­vaut et impose des habi­tudes bien pré­cis­es. Déjà, une armée de qua­tre avo­cats n’avait pas tardé à s’affairer autour d’Ottavio, lui con­seil­lant de se mon­tr­er en com­pag­nie de Madame à tous les ren­dez-vous mondains, de l’opéra aux clubs prisés, afin de faire taire les rumeurs. Ne dou­tons pas qu’ils fer­ont de leur mieux et que leur mariage per­dur­era inex­orable­ment dans le vide d’une exis­tence per­chée sur les non-dits. Nous les retrou­verons réin­car­nés à dif­férents âges, au fil de l’œuvre vis­con­ti­enne, entre héros déchus et héri­tiers d’un monde passé qui voit le présent sans le regarder en face.

La Loterie, V. De Sica

Virage à 180 degrés avec Vit­to­rio De Sica que le Comte Ottavio aurait cer­taine­ment appelé « cinéaste du peu­ple ». Nous avons la France d’en bas, l’Italie avait déjà la sienne bien enrac­inée dans les cam­pagnes de la plaine du Pô. Cha­cun de ses bleds a sa foire aux bes­ti­aux et c’est là que ça se passe ! Mais les paysans de Lugo ont quelque chose de plus dont ils sont très fiers : ils ont Zoe (Sophia Loren), la belle Napoli­taine plan­tureuse qui sert les cara­bines au stand de tir. Dès que l’occasion de pass­er une nuit avec elle se présente grâce à la loterie, les tick­ets s’épuisent en temps record. Bien que Zoe ait un flirt avec Geno (Lui­gi Giu­liani), une seule ques­tion pend sur toutes les lèvres : qui sera l’heureux gag­nant ? Cus­pet (Alfio Vita), le sac­ristain.

La réal­ité paysanne vient clore sur une note légère ce panora­ma de l’Italie. Finale­ment, la cama­raderie des têtes béates et les bistrots combles nous feraient presque regret­ter la rus­tic­ité d’antan après les scep­ti­cismes observés sur la civil­i­sa­tion urbaine. Pour­tant, il s’agit tou­jours d’une apparence car der­rière les blagues potach­es et les regards lubriques posés sur Zoe, se cache une autre hiérar­chie moins codée mais tout aus­si opp­ri­mante. La car­i­ca­ture est de mise. Zoe est présen­tée au milieu des bal­lons gon­flables mul­ti­col­ores, vêtue d’une jupette écar­late au décol­leté plongeant. La femme-objet donc, mais elle n’est pas la seule à s’affubler d’un statut référen­tiel. De même, la caméra n’hésite pas à filmer un trou­peau de bœufs avant de nous mon­tr­er un groupe de paysans avachis dans leurs marcels tran­spirés. C’est l’Italie du ter­roir : une réal­ité bonne pour les clichés et les diver­tisse­ments forains, mais oubliée dès qu’il s’agit d’illustrer le mir­a­cle économique. Par con­séquent, les signes sont là – voitures, Ves­pa, télévi­sion, etc. – mais la men­tal­ité, elle, n’a pas bougé d’un pouce. Cette dis­tance est sen­tie lorsque Zoe et son amie lisent les chroniques de la jet-set : les noms à tiroirs les fasci­nent, quand leur illet­trisme leur per­met de les lire.

Le seul indice qu’ils ont reçu de la société est celui de l’argent – les pro­tag­o­nistes du sketch précé­dant en sont la preuve. Par con­séquent, il est au cen­tre de toutes les dis­cus­sions : il offre la femme rêvée avec un tick­et, il per­met une vie plus digne à Zoe et pour­rait même servir de mon­naie d’échange pour obtenir le tick­et gag­nant. Le leit­mo­tiv d’Armando Trova­joli – très grand com­pos­i­teur de la comédie ital­i­enne – nous le répète : « Sol­di, sol­di, sol­di, tan­ti soldi/beati siano i soldi/I benea­mati sol­di perché/chi ha tan­ti sol­di vive come un pacha/e a pie­di cal­di se ne sta » (trad. « L’argent, l’argent, l’argent, beau­coup d’argent/l’argent soit loué/L’argent bien-aimé car/qui a beau­coup d’argent vit comme un pacha/et peut rester les pied au chaud »).

Le seul à Lugo qui apparem­ment n’en veuille pas se trou­ve en la per­son­ne de Cus­pet ; il en refusera de gross­es sommes, préférant garder son tick­et gag­nant. Cer­tains l’expliqueront par la frus­tra­tion de la car­rière cléri­cale, cepen­dant remar­quons qu’il se retrou­ve en proie à une sit­u­a­tion cen­sée être des plus com­pliquées pour un sac­ristain. Il doit choisir entre l’argent et une femme, soit un péché ou un autre. Si les per­son­nages cités plus haut doivent cor­re­spon­dre à leurs stéréo­types tels des échan­til­lons soci­aux, para­doxale­ment la pro­fes­sion de Cus­pet ne crée pas de scan­dale par­ti­c­uli­er au sein de la bande de paysans qui ont plus de mal à admet­tre que le « pau­vre type » aille avec la belle plus belle femme du vil­lage. De fait, il sem­blerait que dans l’émancipation du tabou religieux, les cam­pagnes aient quelques marges d’avance par rap­port à Rome.

Même la vieille mère de Cus­pet n’a rien a redire ; au con­traire, celle-ci le pré­pare pour le grand soir comme un enfant qui irait à son pre­mier jour d’école – pré­cisons que l’enfant en ques­tion a passé la trentaine. L’esprit comique de De Sica sait cueil­lir ce genre de détails, scènes de vie quo­ti­di­enne d’une autre Ital­ie. Les dialectes, les gens, sont sou­vent chez lui le reflet d’un imag­i­naire certes un peu folk­lorique, mais jamais très loin de la réal­ité. Dans le bonus de l’édition Car­lot­ta, Jean A. Gili nous dit une chose très juste : « Le ciné­ma ital­ien était par­ti­c­ulière­ment à l’écoute du goût du spec­ta­teur », or De Sica l’était aus­si. Ain­si, il avait com­pris l’importance qu’avait ce folk­lore aux yeux de nom­breux Ital­iens. Il aura cer­taine­ment sac­ri­fié l’élégance de quelques trav­el­ling à son pen­chant par­fois grossier, voire vul­gaire, mais c’est égale­ment ce qui fait de ses films les plus appré­ciés par le pub­lic transalpin. Inutile de pré­cis­er que la cri­tique le lui reprocha sans cesse, ne s’autorisant à appréci­er que la pre­mière par­tie de sa fil­mo­gra­phie, bien moins friv­o­le et plus engagée. Lui sut évoluer pour ten­ter de rester près de son cher peu­ple grossier comme il avait été proche de sa pau­vreté dans l’immédiat après-guerre. Là réside peut-être la dis­corde entre De Sica et la cri­tique : il avait com­pris que l’Italie avait changé peu importe dans quelle direc­tion, elle n’accepta pas de voir une autre Ital­ie que celle dra­ma­tique de la gri­saille et de la mis­ère néo-réal­iste. Définis­sons alors La Loterie comme un por­trait, poignant mais per­spi­cace, d’une nou­velle vul­gar­ité, triv­iale mais actuelle. La doxa l’excusera, mais cette Ital­ie-là existe aus­si.

C’est donc dans ce drôle de pays que Car­lo Pon­ti réus­sit son pro­jet, une mosaïque sur l’Italie où chaque pierre ren­voie à la fois à une facette sociale et à une femme. En bon pro­duc­teur qu’il était, il n’oublia pas de penser aux têtes d’affiche et s’autorisa les plus grandios­es. Comme nous le disions, chaque réal­isa­teur res­ta fidèle à son ciné­ma et en fit de même avec ses mus­es – ce pourquoi nous les remer­cions dou­ble­ment ! Pour De Sica, ce fut chose facile puisque cette Sophia qu’il sut ren­dre emblé­ma­tique d’une abon­dance ital­ianis­sime était aus­si exigée par son mari Car­lo Pon­ti. Felli­ni retrou­va avec Ani­ta sa splen­deur impéri­ale, syn­onyme à elle toute seule d’une Rome ciné­matographique. Vis­con­ti décou­vrit Romy, qui ne serait prob­a­ble­ment pas dev­enue l’actrice qu’elle était sans béné­fici­er d’une direc­tion si magis­trale de sub­til­ité et de ten­sion. Un trio de stars qui ne lais­sa pas de place pour le sketch de Mario Mon­i­cel­li Ren­zo e Luciana – présent dans le DVD Car­lot­ta –, coupé pour respecter la durée imposée par le Fes­ti­val de Cannes 1962 dont il fit l’ouverture. En effet, Mon­i­cel­li paya son relatif manque de notoriété et celui de ses comé­di­ens qu’il voulut non pro­fes­sion­nels. Recom­man­dons tout de même son vision­nage car, en plus de con­firmer l’indéniable tal­ent du réal­isa­teur du Pigeon (1958), il nous mon­tre un autre pan de l’Italie, peut-être le plus juste. Celui d’un jeune cou­ple d’employés qui tente de faire démar­rer son foy­er dans des con­di­tions économiques et sociales pré­caires. Hélas, là aus­si le point de vue est très juste et pour­tant rien n’a changé.