À une heure incer­taine, deux­ième film de Car­los Sabo­ga (scé­nar­iste notam­ment de Mys­tères de Lis­bonne et des Lignes de Welling­ton), a le prob­lème de ces fic­tions qui font de leur petite his­toire une sim­ple mise en relief de la grande, « toile de fond » – comme la qual­i­fie le cinéaste lui-même dans sa note d’intention – qui occupe pour­tant en réal­ité le devant de la scène. Cette petite his­toire, la voici : à l’ombre de la Sec­onde Guerre mon­di­ale qui embrase le reste de l’Europe, un cou­ple de réfugiés français est arrêté au Por­tu­gal par la police. Le com­mis­saire tombe alors sous le charme de la femme et décide de les héberg­er en toute illé­gal­ité dans sa vaste demeure, sans prévenir ni sa fille si sa femme grande­ment malade. La mise en place du film, d’abord par son pro­logue dans le com­mis­sari­at, puis dans la grande bâtisse qui servi­ra jusqu’à la fin du film de décor unique, donne le la : deux policiers, deux jeunes filles, deux réfugiés, deux femmes – l’épouse du com­mis­saire et sa maîtresse –, une mai­son et son annexe, tout fonc­tionne d’emblée de façon binaire comme si chaque élé­ment con­sti­tu­tif de ce por­trait du Por­tu­gal de 1942 pos­sé­dait son pôle posi­tif et négatif. Le scé­nario déroule ain­si sa petite mécanique mise à nu : l’irruption des deux étrangers met en exer­gue la pour­ri­t­ure de l’État total­i­taire (les effluves qui éma­nent du corps catalep­tique de l’épouse), dis­simulée sous sa den­telle de nation unie et neu­tre. Quitte à redou­bler, là encore, chaque idée. L’inceste, par exem­ple : d’abord soulevé par le faux rap­port famil­ial qui est sup­posé unir le cou­ple de français, il est ensuite rap­pelé par une lourde évo­ca­tion de Loth et de ses filles (pour désign­er de façon plus ou moins implicite le Por­tu­gal de Salazar comme une nou­velle Sodome), puis, immé­di­ate­ment dans la foulée, par l’entremise d’une scène où la fille du com­mis­saire vient se gliss­er nue dans les draps du lit vide et encore défait de son père.

Le trait lourd

D’où le sen­ti­ment que chaque fig­ure con­stitue d’abord un rouage du sous-texte poli­tique avant d’exister en tant que per­son­nage, ce qui fait d’À une heure incer­taine un squelette dépouil­lé de chair. Le per­son­nage de la bonne est ain­si d’abord désigné comme une opprimée sur laque­lle s’exerce la force, aus­si bien rabrouée et méprisée par sa jeune maîtresse que vio­lée et battue par le « mau­vais » polici­er qui tourne autour de la mai­son. La même lour­deur de trait menaçait déjà de faire chavir­er le récent Au-delà des mon­tagnes de Jia Zhangke, qui en dépit de défauts peu ou prou ana­logues (des per­son­nages réduits à des idées ou des frag­ments d’un con­stat poli­tique plus large) pou­vait toute­fois se tar­guer d’une ambi­tion cer­taine (dress­er l’état d’un pays sur trois généra­tions), là où Sabo­ga rabat son réc­it sur un huis-clos à l’inspiration théâ­trale par instants for­molée. Jusqu’à som­br­er dans le ridicule dans la dernière ligne droite : lorsque le méchant sur­git de nulle part au cours de l’ultime scène, le film tombe involon­taire­ment dans le vaude­ville pour le bien de sa démon­stra­tion (lit­téral­ité extrême du dénoue­ment : la jeune fille aura le sang de ses aînés sur les mains). Reste un enchevêtrement d’intentions certes bien rac­cordées les unes aux autres, mais si sché­ma­tique qu’il vide la parabole de sa sub­stance.