Seule dans sa cham­bre parisi­enne plongée dans le silence et l’ob­scu­rité presque totale, une femme âgée exhale son dernier souf­fle. Ce beau plan, un des tout pre­miers, se détache plas­tique­ment du reste du film à tel point qu’on pour­rait le soupçon­ner de n’être qu’un tour de force pour don­ner une tenue à une matière moins pal­pi­tante. Pour­tant, dans ce dépouille­ment tra­vail­lé tel un écrin autour d’une res­pi­ra­tion qui s’éteint, une sen­sa­tion plus secrète cir­cule, de l’or­dre de l’é­vanouisse­ment, de la rup­ture du dernier lien avec quelque chose de dif­fus dans les ténèbres. La suite sem­ble pré­cis­er cette sen­sa­tion. La fille de la défunte décou­vre dans l’ap­parte­ment de vieilles pho­tos qui lui appren­nent qu’on lui a men­ti sur son véri­ta­ble père, lequel pour­rait bien être un dis­si­dent por­tu­gais assas­s­iné sous le régime de Salazar. Son enquête sem­ble matéri­alis­er cette chose dif­fuse en élé­ments con­crets mais épars : les infor­ma­tions qu’elle col­lecte çà et là, d’un témoin à l’autre, d’un moment de dia­logue à l’autre, d’une trace écrite ou pho­tographique à l’autre, élé­ments dont les ellipses du mon­tage cut traduisent l’aspect frag­men­taire. La per­cep­tion de ces infor­ma­tions (d’où découle la mise au jour des secrets de famille) s’ap­par­ente à la con­sul­ta­tion d’un album de pho­tos dont les absences — ce que les images fix­es n’ont pas saisi — se feraient remar­quer. Une con­sul­ta­tion pas si tran­quille pour notre enquêtrice, pris­on­nière de ce passé qu’elle ignore mais qui ne l’ig­nore pas et même l’op­presse, tan­dis qu’on lui répète trop sou­vent à quel point elle ressem­ble à sa défunte mère (Anna Mouglalis inter­prète la fille, mais pose aus­si comme la mère sur les pho­tos).

Voilà ce que pro­pose la pre­mière par­tie de Pho­to, la plus stim­u­lante. On pour­rait presque dire : le pre­mier des deux films qui le con­stituent, tant la suite déçoit les attentes de ce qui la précède. Pho­to est le pre­mier long métrage réal­isé par Car­los Sabo­ga, le scé­nar­iste de Mys­tères de Lis­bonne et des Lignes de Welling­ton, chez qui on imag­in­erait aisé­ment une affinité avec les réc­its de feuil­leton his­torique. Or si Pho­to offre un écho loin­tain de ce genre, on peut regret­ter que le souf­fle de tels réc­its ne se soit pas égale­ment infil­tré jusqu’i­ci.

Devoir de dissertation

À mesure que l’his­toire anci­enne se recon­stitue et qu’une vérité peu reluisante se fait jour, le long métrage perd la sin­gu­lar­ité qu’il avait acquise dans sa forme pour rejoin­dre le tout-venant du film d’en­quête his­torique bal­isé (heures som­bres de l’his­toire, rejet de cer­tains témoins, sit­u­a­tion amoureuse flot­tante…), comme si Sabo­ga aban­don­nait toute vel­léité de tra­vail ciné­matographique pour se con­cen­tr­er sur l’énon­cé de son objet, sur le déroule­ment du scé­nario jusqu’aux dernières révéla­tions. La dic­tion très lit­téraire des per­son­nages, jusqu’i­ci anti­dote au nat­u­ral­isme et inci­tant à nous détach­er du lit­téral pour nous intéress­er à la façon dont cette parole est cap­tée, devient alors un boulet sen­ten­cieux. Pho­to en vient à exercer son devoir de mémoire tel un pen­sum, quitte à forcer les traits. Forçage à l’im­age de ce per­son­nage d’an­cien bar­bouze de la dic­tature, for­cé­ment non repen­tant, for­cé­ment d’un racisme pri­maire (comme si les salauds ne pou­vaient pas arbor­er l’ap­parence de la sym­pa­thie), for­cé­ment doté d’un trait de per­son­nal­ité dont la douceur con­traste avec la répul­sion qu’il sus­cite (son amour des pigeons). Pho­to, à ce moment, n’a déjà plus rien à faire espér­er que l’aboutisse­ment de l’en­quête et l’é­clate­ment final d’une vérité évidem­ment plus trou­ble que prévu, tel l’achève­ment d’un pro­gramme qu’on eût aimé moins mécanique­ment mû et plus habité.