Sacrée gageure que relève Michel Haz­anavi­cius avec Le Red­outable, qui signe son retour à la comédie : met­tre en scène la rela­tion de Jean-Luc Godard (Louis Gar­rel) et Anne Wiazem­sky (Sta­cy Mar­tin) et son délite­ment au cœur des insur­rec­tions de mai 1968. Mal­gré le poten­tiel com­mer­cial incer­tain d’un pareil pro­jet (on se demande bien à qui il s’adresse, et qui ira le voir), l’idée n’est toute­fois pas si saugrenue : non seule­ment Haz­anavi­cius n’est jamais meilleur que lorsqu’il assume com­plète­ment le pas­tiche, mais de sur­croît il y a une logique à voir Louis Gar­rel occu­per enfin la tête d’affiche d’une comédie, lui dont le poten­tiel bur­lesque, jusqu’ici seule­ment per­cep­ti­ble dans un geste ou une réplique, ne demandait qu’à éclore. C’est pour­tant sur ce point, le seul sur lequel le film pou­vait être un min­i­mum atten­du, que Le Red­outable déçoit : si le comique maniériste d’Hazanavicius se révèle extrême­ment con­venu (quelques brelo­ques godar­d­i­ennes singées mal­adroite­ment, quelques coups de coude don­nés au spec­ta­teur en cas­sant le qua­trième mur), c’est surtout parce que le cinéaste n’embrasse pas pleine­ment cet hori­zon, préférant ménag­er une zone inter­mé­di­aire où la dis­lo­ca­tion du cou­ple et l’imbrication entre le Godard cinéaste et le Godard intime sont traités avec davan­tage de sérieux.

Or, et c’est là où le film se révèle prob­a­ble­ment le plus navrant, le Godard dépeint ici par Haz­anavi­cius (et avant lui par Anne Wiazem­sky elle-même, dans le livre qu’adapte le scé­nario) est un être dou­ble : un excen­trique mal­adroit dans la pre­mière par­tie, puis un per­vers nar­cis­sique jaloux dans la sec­onde. Ce bas­cule­ment intime d’un Godard à l’autre est dans le film assez dis­tincte­ment recoupé avec une autre muta­tion, cette fois artis­tique : l’implication de Godard dans le groupe Dzi­ga Ver­tov. Le film s’appuie sur la thèse, éminem­ment prob­lé­ma­tique, que Godard s’est per­du en tant que réal­isa­teur et être humain parce qu’il a refusé de tranch­er entre le ciné­ma et la poli­tique. Drôle de révi­sion­nisme que porte cette vision du cinéaste, réduit au statut de vieille gloire des années 1960 qui n’a rien fait depuis ! Sans compter que l’inconséquence poli­tique est du côté du film plutôt que du Godard ici brossé, tant les man­i­fes­ta­tions de 1968 et les débats intel­lectuels de l’époque sont réduits à un folk­lore dont le film souhaite faire son miel. À la rigueur, Le Red­outable aurait pu se retranch­er der­rière le regard de sa nar­ra­trice (Anne Wiazem­sky) pour jus­ti­fi­er son point de vue, mais son per­son­nage se retrou­ve dou­ble­ment assigné, par Godard et par le film lui-même, au rang de sim­ple faire-val­oir.