Chronique conjugale vs affaire judiciaire

Ce n’est pas le genre du film de procès qu’a choisi Jeff Nichols pour racon­ter l’authentique épopée judi­ci­aire qui opposa le cou­ple mixte de Richard et Mil­dred Lov­ing à la jus­tice améri­caine. La caméra du jeune cinéaste orig­i­naire de l’Arkansas risque bien un pied dans le bureau d’un avo­cat inex­péri­men­té ou dans une cour de jus­tice de province, mais elle se tient par­faite­ment à dis­tance de la Cour suprême, qui stat­ua en faveur des époux révélant le car­ac­tère anti­con­sti­tu­tion­nel de cer­taines lois d’États. Si le dia­logue, par allu­sions, fait référence au con­texte nais­sant de lutte pour les droits civiques en cette fin de années 50, le cadre s’en tient tout aus­si éloigné que le mod­este cou­ple de ses pro­tag­o­nistes. Les échos nationaux de cette affaire hors norme amène dans l’intimité des Lov­ing la vis­ite d’un pho­tographe de Life Mag­a­zine inter­prété par Michael Shan­non. Il livr­era pour son jour­nal le por­trait d’un cou­ple ordi­naire qui s’aime sim­ple­ment. Avec ce rôle presque anec­do­tique, l’acteur fétiche devient un relais dis­cret du point de vue du cinéaste à l’écran, qui préfère lui aus­si pein­dre une série de scènes de la vie con­ju­gale qu’une vic­toire judi­ci­aire et poli­tique dans les pré­toires. Car toute la beauté de Lov­ing réside dans le fait que jamais le cinéaste n’essaiera de s’élever au dessus de ses per­son­nages-titres, adap­tant à leur humil­ité dis­crète une mise en scène clas­sique et sans coups de force. Au con­traire, il s’efforce d’épouser la ligne de leur regard, comme en témoigne la belle scène d’exposition noc­turne. Assise sous le porche d’une mai­son, Mil­dred annonce à Richard qu’elle est enceinte. Ce que l’illégalité de la sit­u­a­tion des futurs époux pour­rait faire tir­er vers l’angoisse du drame ne trou­vera comme réponse qu’un « Bien, c’est très bien », de la part du futur époux. Pous­sant l’under­act­ing à son comble, la sil­hou­ette pataude de Joel Edger­ton se ponctue de grom­mèle­ments d’ours mal léché qui dis­ent autant la sim­plic­ité du bon­homme que l’évidence de son amour pour la jeune fille frêle qu’il surnomme Brindille.

Enfermés dehors

Dans les grands espaces de leur Vir­ginie natale, le regard du cou­ple est pour­tant tou­jours empêché par les men­aces portées par la ligne d’horizon. La crainte de voir sur­gir dans la pro­fondeur de champ le shérif qui se fait un devoir de per­sé­cuter le cou­ple ou un voisin vengeur fait de ce bout du cadre une peur per­ma­nente. Tout comme le cadre enserre leurs corps entre des encadrements de porte, fenêtres, ou habita­cles de voiture ou encore le flou. Lorsque le cou­ple décide de s’installer pour un temps dans le faubourg de la ville d’un état voisin qui, lui, ne con­damne pas leur union, les cadres se resser­rent encore dans l’étroitesse des rues et l’exiguïté de leur apparte­ment. Ce n’est que dans la scène finale, une fois la bonne nou­velle de la vic­toire reçue de l’avocat, que le point se fera dans l’ensemble du plan, le regard de Mil­dred embras­sant depuis la mai­son Richard qui joue au loin avec leurs trois enfants.

Comme pour les Lov­ing, c’est l’aventure famil­iale prime pour Nichols sur le des­tin nation­al. Der­rière le clas­si­cisme de la mise en scène, le cinéaste livre un réc­it sans cli­max, dans le per­pétuel refus de l’escalade dra­ma­tique. On peut déplor­er cette mise en scène “loin des som­mets”, comme c’é­tait le cas dans ces colonnes lors de la présen­ta­tion du film au dernier Fes­ti­val de Cannes. On peut égale­ment l’ad­mir­er. Sous forme de chronique con­ju­gale, il jux­ta­pose les scènes quo­ti­di­ennes tout comme Richard, maçon, assem­ble les parpaings pour con­stru­ire des maisons pour d’autres. Le gros plan récur­rent du ciment que l’on jette pour soud­er ensem­ble les parpaings d’un mur de fon­da­tion qui com­mence juste à s’élever joue comme la métaphore insis­tante de ce qui intéresse véri­ta­ble­ment Jeff Nichols. Quel est le ciment de ce cou­ple ? À cette image assénée lour­de­ment, on préfér­era la très grande déli­catesse avec laque­lle il con­cen­tre son regard sur la quo­ti­di­en­neté du cou­ple. Mil­dred repasse le linge, fait la cui­sine, s’occupe des enfants qui sont passés de la promesse d’une annonce à la réal­ité d’une famille nom­breuse. Richard répare la voiture, aide aux devoirs ou joue. Jamais l’un ou l’autre ne répon­dra à aux accu­sa­tions de leur famille ou amis qui ne com­pren­nent pas leur choix. Mais c’est dans la jux­ta­po­si­tion de ces scènes banales que Nichols cherche son véri­ta­ble sujet, qui était déjà celui de ses films précé­dents, han­tés par les dys­fonc­tion­nements de la famille : l’insondable mys­tère qui fait qu’une somme d’instants quel­con­ques suff­isent à fonder un foy­er.