Adap­té d’un roman de gare, La Fille du train est moins un réc­it de rédemp­tion que de recon­quête, celle d’un statut social. Alcoolique et divor­cée d’un ser­i­al baiseur plein aux as, Rachel (Emi­ly Blunt) prof­ite chaque jour du tra­jet qui l’emmène à Man­hat­tan pour épi­er depuis son wag­on à l’arrêt les faits et gestes d’une riveraine, Megan (Haley Ben­nett), à ses yeux l’image même du bon­heur con­ju­gal. En réal­ité, celle-ci trompe mari et ennui avec tout ce que sa ban­lieue pavil­lon­naire compte de bel­lâtres. Inca­pable de trou­ver sa place dans ce vis-à-vis hitch­cock­ien mon­té sur rails, le réal­isa­teur se con­damne à rester à quai tan­dis que ce beau monde va et vient le long de la voie fer­rée bor­dant la val­lée de l’Hudson ; jusqu’à la dis­pari­tion de Megan.

Situé près de Lon­dres, le best-sell­er de Paula Hawkins avait été mar­queté comme le digne suc­cesseur de Gone Girl, de Gillian Fly­nn. Per­son­ne en revanche ne con­fon­dra Tate Tay­lor avec le prochain David Finch­er. Ce réal­isa­teur aux ordres de la matrice hol­ly­woo­d­i­enne est l’auteur de La Couleur des sen­ti­ments et de Get On Up, deux navets pétris de bonnes inten­tions mais qui, sous cou­vert d’empathie avec la con­di­tion noire, lavaient plus blanc que blanc. Au moins leur bêtise avait-elle le mérite de se résor­ber dans l’écrin d’une même insignifi­ance. Change­ment de palette aujourd’hui : décidé à s’encanailler à peu de frais, Tay­lor repeint le script anémique d’Erin Cres­si­da Wil­son – qui avait pour­tant écrit celui de La Secré­taire, de Steven Shain­berg – aux couleurs cri­ardes d’un thriller Har­le­quin en sous-bois ; avec vue sur le fleuve.

Anti-Gone Girl par excel­lence, La Fille du train se tient aus­si à l’exact opposé d’Elle, dans lequel Ver­ho­even tor­dait le cou aux fig­ures imposées du ciné­ma français après avoir lais­sé pan­te­lantes celles du ciné­ma de genre améri­cain. Autant dire qu’avec Rachel, on est loin de Michèle, cam­pée par une Isabelle Hup­pert mar­moréenne, dont la sou­veraine soli­tude n’était prob­lé­ma­tique que pour ses proches. En con­trepar­tie, nous voici aux pris­es avec une pleur­nicheuse hébétée sous per­fu­sion de mar­ti­nis, qui n’aspire au fond qu’à une chose : retrou­ver son rang de bour­geoise déchue. Témoin malen­con­treux d’une infidél­ité, son réflexe pre­mier est tout naturelle­ment d’en informer le mari cocu. On l’aura dev­iné, tout procède ici d’un imag­i­naire mor­tifère de riche femme au foy­er, où l’adultère est sus­pendu telle une épée de Damo­clès sur la tête des époux, et les baby-sit­ters incar­nent la ver­sion raje­u­nie et affriolante des maîtress­es de mai­son nég­ligées.

En offrant une cathar­sis à son duo de ven­ger­ess­es, le film se croit fémin­iste, alors que ses per­son­nages n’ont d’horizon que mat­ri­mo­ni­al. Dans Gone Girl, Amy était l’otage de ses par­ents ; pas sim­ple­ment leur fille, mais aus­si l’héroïne (« Amaz­ing » Amy) de livres pour enfants dont ils étaient les auteurs à suc­cès. D’où ce désir de fic­tion qui lui fit réécrire sa pro­pre his­toire pour fuir le car­can de son mariage, avant d’en pren­dre le con­trôle et d’y séquestr­er son mari, dans une déli­cieuse satire des mœurs améri­caines. Une ironie impens­able pour La Fille du train, dont le twist final, prévis­i­ble à mi-par­cours, plagie le Han­tise de Cukor avec une désué­tude qui pose la ques­tion même de la rai­son d’être d’un tel objet. Man­i­feste­ment sans la moin­dre idée de ce qui l’a précédé, Tay­lor asep­tise tout ce qui entre dans le champ, au point de dis­siper l’ambiguïté dont ses actri­ces étaient encore toutes auréolées, de l’Emily Blunt de Sicario à la Rebec­ca Fer­gu­son de Rogue Nation. La trou­blante ressem­blance de cette dernière avec Ingrid Bergman n’est pas seule­ment inex­ploitée, elle est totale­ment invis­i­ble sous l’œil de ce cinéaste. Pareille céc­ité appelle un hom­mage appuyé : il faut assuré­ment un tal­ent sin­guli­er pour si bien faire oubli­er qu’un jour, un homme a pu vouloir faire du ciné­ma sim­ple­ment pour filmer des femmes ; c’est-à-dire les aimer.