Adap­ta­tion médi­atisée d’un best-sell­er ven­du à plusieurs mil­lions d’ex­em­plaires, La Couleur des sen­ti­ments a réus­si l’ex­ploit de s’ac­crocher à la pre­mière place du box-office améri­cain pen­dant tout le mois d’août 2011. Mais le hold-up espéré par Dream­Works et Walt Dis­ney (respec­tive­ment pro­duc­teur et dis­trib­u­teur) à la prochaine édi­tion des Oscars sem­ble con­naître depuis un sacré revers. La rai­son ? La vir­u­lence d’un débat qui, out­re-Atlan­tique, sus­pecte le film d’une cer­taine con­de­scen­dance un brin raciste der­rière sa pré­ten­due bien­veil­lance. Ver­dict ?

Bien qu’adapté d’un roman à suc­cès sor­ti chez les libraires en 2009, La Couleur des sen­ti­ments n’est pas sans rap­pel­er deux mélo­drames très pop­u­laires comme Hol­ly­wood se plai­sait à en pro­duire dans les années 1980 et 1990. De ces deux films, La Couleur pour­pre de Steven Spiel­berg (1985) et Beignet de tomates vertes de Jon Avnet (1993), Tate Tay­lor s’est per­mis de garder les ingré­di­ents déter­mi­nants (la ques­tion raciale dans un État améri­cain encore mar­qué par les tra­di­tions esclavagistes pour le pre­mier, la rébel­lion d’une femme blanche face à l’archaïsme des mœurs de ses conci­toyens pour le sec­ond). Le résul­tat, très effi­cace dans sa dém­a­gogie, offre au spec­ta­teur la posi­tion ô com­bi­en con­fort­able de com­plice bien­veil­lant qui sera ras­suré de con­stater que le racisme, c’est mal, la révolte tran­quille, c’est mieux. Sous la tutelle de Dis­ney, le film tient soigneuse­ment hors champ toute démon­stra­tion de vio­lence physique. Mais surtout, la dom­i­na­tion sym­bol­ique des Blancs sur les Noirs se noie dans une autre prob­lé­ma­tique – le rap­port maître/serviteur qui dépasse bien évidem­ment la ques­tion raciale – et ne sort jamais des arché­types bien trop éculés pour qu’elle soit vrai­ment dérangeante.

Alors à quoi bon pro­duire en 2011 un film aus­si lénifi­ant sur l’épineuse ques­tion raciale aux États-Unis à l’aube des années 1960 ? Surtout lorsque la prise de parole des bonnes exploitées par des maîtress­es de mai­son peu scrupuleuses n’est ren­due pos­si­ble que par le seul courage d’une jeune Blanche prête à se désol­i­daris­er de sa com­mu­nauté pour en dénon­cer les vils agisse­ments ? C’est, comme on peut l’imaginer, ce par­ti-pris qui a fait couler beau­coup d’encre aux États-Unis, don­nant le sen­ti­ment que la com­mu­nauté noire n’avait finale­ment pas les out­ils pour affirmer d’elle-même son insoumis­sion. Ici, l’acte de résis­tance de la jeune fille de bonne famille béné­fi­cie d’un effet grossis­sant qui la posi­tionne au même niveau qu’un Mar­tin Luther King (à peine cité) et de la célèbre marche sur Wash­ing­ton (qui résonne comme un événe­ment loin­tain et abstrait). Tout cela donne le sen­ti­ment désagréable d’une relec­ture de l’histoire – comme le ciné­ma se plaît sou­vent à le faire – au seul prof­it d’une bonne con­science général­isée, un peu comme si l’élection en 2008 d’un métis à la prési­dence améri­caine avait défini­tive­ment réglé les rancœurs, per­me­t­tant aux États-Unis, aujourd’hui en pleine tour­mente économique au point de per­dre leur lead­er­ship mon­di­al, d’ériger désor­mais leur his­toire – et donc leurs fonde­ments idéologiques – en toute sérénité.

Il n’est donc pas sur­prenant que le film ait ren­con­tré un tel suc­cès lors de sa sor­tie sur le ter­ri­toire améri­cain. Il faut dire que Tate Tay­lor maîtrise les codes du genre et trou­ve un équili­bre par­fait entre mélo­drame et comédie, quitte à don­ner le vague sen­ti­ment d’un aplat sans véri­ta­ble saveur. La pho­to est léchée, le mon­tage se fond par­faite­ment dans le réc­it au point d’en faire oubli­er les 2h25 et l’ensemble des actri­ces minaude juste ce qu’il faut pour amuser ou émou­voir la galerie. Face aux bonnes noires dont l’une n’est pas sans rap­pel­er Hat­tie McDaniel dans Autant en emporte le vent (des furies finale­ment inof­fen­sives et dia­ble­ment diver­tis­santes), ce sont les jeunes Blanch­es (les hommes sont presque totale­ment exclus du réc­it) qui mènent la danse : entre Bryce Dal­las Howard qui sem­ble pren­dre un malin plaisir à jouer les racistes de pre­mière classe et Jes­si­ca Chas­tain dont le pro­gres­sisme n’ex­iste que par son incom­préhen­sion des enjeux soci­aux, le tableau se voulait réjouis­sant et posi­tif ; il est finale­ment assez sin­istre.