Nous nous inter­ro­gions il y a quelques semaines, à pro­pos de The Witch, sur l’état du ciné­ma d’épouvante aujourd’hui. Con­jur­ing 2 : le cas Enfield, deux­ième volet de la fran­chise de James Wan (cerveau de Saw et Insid­i­ous), vient remet­tre de nou­veau la ques­tion sur le méti­er avec un pro­gramme que l’on pour­rait résumer en une équa­tion sim­ple : Pol­ter­geist ren­con­tre L’Exorciste, sur fond de foy­er anglais pro­lé­tarien tout droit sor­ti d’un film de Ken Loach. Soit, sur le papi­er, un imagi­er assez sur­chargé, ce que vient d’emblée con­firmer une cav­al­cade de clichés (bob­bies, foot­ball, Thatch­er et cab­ines rouges) dans un mon­tage ryth­mé par le « Lon­don Call­ing » des Clash. La séquence ne reflète toute­fois pas com­plète­ment la valeur du film, qui creuse un sil­lon certes maintes fois tracé – à l’image des appari­tions du Mal, s’incarnant autant en esprit frappeur qu’en démon ou bien en croque-mitaine –, mais qui fait pour­tant preuve, ici et là, d’une réelle inven­tiv­ité. Si le film n’est jamais très loin de la vis­ite muséale (cf. la salle des trophées où les héros chas­seurs de fan­tômes entassent les reliques de leurs aven­tures), James Wan revient toute­fois, avec un cer­tain brio, à une forme de quin­tes­sence du genre en mul­ti­pli­ant les jeux d’ombres et les sur­cadrages qui per­me­t­tent la cir­cu­la­tion de corps et de présences entre les ténèbres (le monde sur­na­turel) et la lumière (le monde réel). En cela, le film suit une par­ti­tion par­faite­ment con­nue mais dia­ble­ment effi­cace dans la sug­ges­tion de l’invisible, face à laque­lle on se recro­queville sou­vent sur notre siège dans l’attente de ce qui va, inévitable­ment, s’immiscer dans le cadre pour bris­er la croy­ance naturelle des per­son­nages que le monde est tel qu’il se présente à eux.

Du zootrope aux eaux noires du numérique

Si le cadre au ciné­ma ordonne et régit ce qui se joue dans le champ de l’action, le procédé du jump-scare, pro­pre au ciné­ma d’épouvante, tient plutôt à l’inverse d’un sur­gisse­ment chao­tique met­tant à bas la struc­ture du plan et redéfinis­sant les fron­tières de la per­cep­tion. Le genre est en somme un bon ter­rain pour met­tre en scène la matière ciné­ma et ses effets pro­duits – à l’image de Psy­chose, où le rideau de la douche est aus­si le qua­trième mur que vient faire tomber Hitch­cock pour que le couteau s’abatte sur le spec­ta­teur. Chose dont James Wan a par­faite­ment con­science, en témoigne la place par­ti­c­ulière qu’il con­fère à un zootrope avec lequel joue un petit garçon. C’est aus­si ça, le ciné­ma fan­tas­tique : des enfants ravis par le pou­voir d’attraction d’ombres ter­ri­fi­antes sur­gis­sant de l’obscurité pour vol­er leur inno­cence. D’où l’im­pres­sion que si le film ressem­ble sou­vent à un gros cahi­er des charges alour­di par une série de con­ven­tions (de l’argument « his­toire vraie » à l’atmosphère train-fan­tôme dans laque­lle baigne le film), il brille par instants en se revig­o­rant aux sources du genre. Sauf que James Wan ne fait pas que regarder dans le rétro­viseur pour trou­ver de beaux restes dans la vieille mai­son han­tée qu’est aujourd’hui le ciné­ma d’horreur : il réin­vestit aus­si ce ter­ri­toire en trem­pant l’étoffe de la peur dans les eaux noires du numérique. Ce qui donne une scène stupé­fi­ante, la plus belle du film, où une appari­tion on ne peut plus clas­sique – une nonne blanchâtre au vis­age de démon et son por­trait tapi dans la pénom­bre d’un bureau désert – donne lieu à une trou­vaille mag­nifique : l’ombre pro­jetée de la créa­ture glisse sur un mur jusqu’à arriv­er au tableau et se matéri­alis­er en un vis­age qui se pré­cip­ite sur l’héroïne ter­ri­fiée. Si bien que le film se révèle tou­jours beau­coup plus fort lorsqu’il plonge dans la fan­tas­magorie (par exem­ple : un chien se trans­for­mant soudaine­ment en la sil­hou­ette d’un géant) que dans la révéla­tion, en plein cadre, de trou­vailles graphiques (ce même croque-mitaine géant, au fond assez miteux). Du zootrope aux mirages du numérique, c’est bien dans les ombres que Con­jur­ing 2 puise une vital­ité suff­isam­ment rare pour être saluée.