On a l’impression, à la sor­tie de Fren­zy d’Emin Alper, d’avoir assisté à ce que pour­rait don­ner un remake du Fes­tin nu de Cro­nen­berg par Kornél Mundruczó (White God). Le film repose sur un dosage mal­adroit entre film de genre et fable poli­tique sur un pays en proie au chaos (atten­tion, titre pro­gram­ma­tique), tout en s’aventurant à moitié vers le film men­tal. L’édifice se révèle plutôt bran­lant : après une ouver­ture qui ouvre une brèche entre deux mon­des – une prison et son extérieur, embrasé par une man­i­fes­ta­tion de vio­lence soigneuse­ment lais­sée hors champ – le film s’attelle à mon­tr­er la lente insin­u­a­tion de la folie au sein d’un quarti­er en suiv­ant le quo­ti­di­en de deux frères dans une zone en périphérie d’Istanbul. Les deux per­son­nages accom­plis­sent cha­cun un étrange tra­vail : l’aîné béné­fi­cie d’une lib­erté con­di­tion­nelle après vingt ans de réclu­sion pour devenir un éboueur à la sol­de de la police, chargé de fouiller les poubelles du voisi­nage en quête d’indices sus­cep­ti­bles de men­er vers des « ter­ror­istes », tan­dis que le sec­ond se lève chaque matin pour net­toy­er les alen­tours des chiens sauvages qui peu­plent la région. Pro­gres­sive­ment, cha­cun va s’enfermer dans une démence qui tend à con­t­a­min­er l’espace qui les entoure, plongé dans une guerre civile où flotte un par­fum de para­noïa. Sauf que la bas­cule vers le film men­tal est assez mal négo­ciée : la pre­mière par­tie de Fren­zy ressem­ble à une terne chronique sociale dans un vil­lage délabré où la mise en scène se con­tente de coller aux per­son­nages (de dos ou de face), caméra à l’épaule et cadres trem­blants à la clef. On pour­rait vague­ment jus­ti­fi­er le par­ti-pris, le film grav­i­tant autour de ces allers et retours entre point de vue à la pre­mière per­son­ne et objec­ti­va­tion d’une sub­jec­tiv­ité – la démence intérieure des deux per­son­nages finis­sant par se matéri­alis­er con­crète­ment autour d’eux – mais le pro­gramme, plutôt séduisant en théorie, n’en reste pas moins au seul stade des inten­tions, faute de vraie propo­si­tion de ciné­ma et d’équilibre des dif­férents tons.

Le film est d’autant plus raté qu’il a la main lourde sur ce ter­rain du fan­tas­tique, notam­ment lorsqu’il dépeint le délire psy­cho­tique du cadet, enfer­mé chez lui en com­pag­nie d’un chien blessé. L’idée là encore est intri­g­ante : l’entrée de l’animal dans la mai­son coïn­cide avec le bas­cule­ment dans la folie du per­son­nage, et il n’est pas inter­dit de voir en ce com­pagnon poilu une force fan­tas­tique œuvrant pour ses cama­rades lais­sés-pour-compte, errants dans le froid sous la men­ace d’une érad­i­ca­tion. Ce chien, que le per­son­nage pen­sait avoir tué, reviendrait alors pour le tour­menter, mais Alper traite la piste a min­i­ma et peine à lui don­ner un peu de chair, si bien qu’elle ne dépasse jamais le stade embry­on­naire. Au-delà de ce huis-clos où l’intrigue pié­tine, le film échoue glob­ale­ment à sus­citer le trou­ble et s’en remet à des visions pataudes : une horde de canidés déva­lent de nuit une rue déser­tique (copier/coller de la scène prin­ci­pale du déjà pas fameux White God), des poubelles enflam­mées jalon­nent les rues du vil­lage, etc. Reste à la rigueur la scène finale, qui peut rap­pel­er (en se forçant un peu – les films de cette Mostra sont telle­ment médiocres qu’on com­mence peut-être à rêver devant eux) cette con­fu­sion du réel et de la folie car­ac­térisant les dénoue­ments de Video­drome ou du Fes­tin nu – d’autant plus que comme dans l’adaptation de Bur­roughs, le héros tape à longueur de journée sur sa machine à écrire des rap­ports absur­des. Tout cela est finale­ment assez mai­gre, car jamais vrai­ment incar­né, mais on se con­tentera de ce mai­gre os à ronger.