Révélé l’an dernier au fes­ti­val de Berlin et dis­tin­gué par plusieurs récom­pens­es et une men­tion spé­ciale du jury, le pre­mier long métrage d’Emin Alper impres­sionne. Improb­a­ble west­ern hyp­no­tique dans la wilder­ness ana­toli­enne, Der­rière la colline déplie ses visions hal­lu­cinées dans une nar­ra­tion ellip­tique menée de main de maître et servie par un cast­ing sans fausse note.

On est for­cé­ment ten­té de com­par­er Emin Alper à son com­pa­tri­ote, Nuri Bilge Cey­lan, tant ses longs plans sur des paysages sauvages sem­blent exprimer les tour­ments de ses per­son­nages ; mais c’est dans la lit­téra­ture que son film trou­ve le plus grand écho : celle de Yashar Kemal, pour­fend­eur du régime turc et auteur de la trilo­gie Au-delà de la mon­tagne, ou celle de William Faulkn­er et de sa pein­ture du sud des États-Unis comme une nature grandiose et pois­seuse. Dans ces paysages hors du temps, les rap­ports humains obéis­sent à des lois non écrites : Faik, patri­arche grande gueule et pro­prié­taire attaché à sa terre, mène ses troupes en vocif­érant con­signes et invi­ta­tions. Tous s’y plient sans rechign­er, à com­mencer par le placide Mehmet, métay­er dont toute la famille est au ser­vice du vieil homme. Le fils et les petits-enfants de Faik vien­nent pass­er quelques jours dans la mai­son de leur aïeul, mais les tran­quilles journées d’été au creux de la val­lée sont bien­tôt assom­bries par la men­ace indis­tincte de nomades, dont Faik pré­tend qu’ils occu­pent illé­gale­ment ses ter­res pour faire paître leurs trou­peaux de chèvres. Pour leur appren­dre sa loi, le cori­ace patri­arche décide de garder une chèvre en otage et de la sac­ri­fi­er à l’oc­ca­sion d’un fes­tin noc­turne.

La grande qual­ité d’écri­t­ure du film le main­tient dans un état de con­stante incer­ti­tude quant à la réal­ité de cet enne­mi qui demeure invis­i­ble et dont les seules exac­tions pour­raient tout autant être l’œu­vre des mem­bres de la petite com­mu­nauté, soudée par la peur et le men­songe. Creu­sant ce sil­lon para­noïaque, Emin Alper regarde ses per­son­nages s’en­fon­cer dans une ter­reur irra­tionnelle tan­dis qu’ils scru­tent le som­met des collines alen­tours, atten­dant la venue d’un improb­a­ble assail­lant. On pense aux Chiens de paille de Peck­in­pah, autre plongée ver­tig­ineuse dans une com­mu­nauté isolée dont l’u­nité fondée sur des non-dits exige de con­damn­er plus d’in­no­cents qu’elle ne rend une quel­conque jus­tice. Chez Alper pour­tant, la para­noïa prend un air de comédie noire, tant les per­son­nages y sont gar­gantuesques, à l’im­age de Faik et Mehmet. De cette com­mu­nauté d’où les femmes sont pra­tique­ment exclues, le cinéaste tire une réflex­ion remar­quable sur la mas­culin­ité en Turquie, les généra­tions suc­ces­sives offrant autant de con­tre­points au mod­èle de leurs aînés. Nan­ti d’un fils poète et geignard et d’un petit-fils ren­du fou par son expéri­ence de la guerre, le patri­arche autori­taire Faik a bien du mal à recon­naître les siens comme ses égaux, si bien qu’à tra­vers ces trois généra­tions d’hommes, les fils sem­blent tou­jours décevoir leurs pères. Mais la com­mu­nauté famil­iale offre aus­si une allé­gorie d’un mod­èle poli­tique où le charisme et la tra­di­tion qui fondaient l’or­dre social ten­dent à dis­paraître avec Faik et Mehmet – dont l’obéis­sance se fait moins servile et plus sédi­tieuse à mesure que pro­gresse l’in­trigue. Aus­si la men­ace nomade pour­rait-elle tout autant invo­quer cet enne­mi intérieur kurde que la Turquie désigne comme une men­ace ter­ror­iste.

Dans l’aube incer­taine qui ouvre le film, la caméra oscil­lant entre les frêles troncs de jeunes bouleaux instau­re d’emblée un rythme tran­si, que les vrom­bisse­ments con­ti­nus d’abeilles et de gril­lons et le bruisse­ment des feuilles sec­ouées par le vent per­pétuent tout au long du film. Plus encore que les visions guer­rières du jeune Zafer, ou que les errances noc­turnes de Suley­man, le fils du métay­er, ado­les­cent sauvage et mutique, c’est cette nature bruis­sante de craque­ments et de cris d’an­i­maux qui con­fère au film sa puis­sance hyp­no­tique. Seule inter­rup­tion de cette par­ti­tion fasci­nante, une musique mal­v­enue donne au film une con­clu­sion qui, en inscrivant les péripéties des per­son­nages dans un reg­istre grotesque, le fait bas­culer dans l’ironie là où un mon­tage ellip­tique et une per­cep­tion ento­mologique avaient jusqu’alors ancré ses états d’alarme dans le reg­istre de la transe et de l’hal­lu­ci­na­tion.