Avec une com­péti­tion européenne de 22 films et seule­ment cinq jours de fes­ti­val, les Ren­con­tres du Moyen Métrage de Brive enten­dent don­ner une vis­i­bil­ité de choix à chaque cinéaste sélec­tion­né, comme le rap­pelait Elsa Char­bit, sa déléguée générale. Pas éton­nant d’y sen­tir un vent de jeunesse, autant au vu de l’âge de cer­tains cinéastes que des sujets traités par leurs films. Pas éton­nant non plus que souf­fle dans cette sélec­tion resser­rée une inven­tiv­ité ren­for­cée par l’extrême diver­sité des films présen­tés.

Revendi­quer une force d’expérimentation pro­pre à un for­mat dont les dif­fi­cultés de pro­duc­tion et de dif­fu­sion sont grandes, telle sem­blait être la devise de l’équipe de sélec­tion­neurs. Cette croy­ance dans la vigueur du for­mat moyen s’affichait aus­si dans les pro­gram­ma­tions con­sacrées au Free Cin­e­ma ou au ciné­ma con­tem­po­rain japon­ais, ain­si que dans les par­cours qui com­mencèrent leur car­rière par le moyen (Dou­glas Sirk, Paul Ver­ho­even) ou qui y firent de fréquentes incur­sions (Wern­er Her­zog).

Nous avions déjà croisé le chemin de cer­tains des films de la sélec­tion, présen­tés dans des fes­ti­vals spé­cial­isés. Ain­si, les films déjà remar­qués lors de la dernière édi­tion de Pre­miers Plans d’Angers comme Motu Mae­va de Mau­reen Fazen­deiro et Comme une grande d’Héloïse Pel­loquet, respec­tive­ment Grand Prix Europe-Brive et Grand Prix France-Brive.
Ton cœur au hasard de Aude Léa Rapin et Notre Dame des Hor­mones de Bertrand Mandi­co, vus au fes­ti­val de Court métrage de Cler­mont-Fer­rand, ou Les Enfants de Jean-Sébastien Chau­vin à Côté court et à Vendôme. Ou encore, sur le ver­sant doc­u­men­taire, Sou­venirs de la Géhenne, Noc­turnes et IEC Long présen­tés en mars au Ciné­ma du Réel. Petit tour d’horizon des inédits de ce lab­o­ra­toire, entre pat­ri­moine et très con­tem­po­rain.

Qu’avons-nous fait de nos vingt ans ?

lupino.jpg

La pro­jec­tion de Lupino aura été un moment impor­tant de ce fes­ti­val de Brive : de ciné­ma, il est ques­tion pen­dant les 49 min­utes que le film de François Farel­lac­ci affiche au comp­teur. La mise-en-scène adopte ici lit­térale­ment son sujet : Lupino com­prend – au sens de pren­dre avec lui – les ado­les­cents aban­don­nés sur les rivages de la société qu’il suit aléa­toire­ment dans le quarti­er homonyme de Bas­tia. Le moyen métrage démarre ain­si, pied au planch­er, sur des images VHS de gamins aux con­tours flous, accom­pa­g­nés d’une chan­son de métal par­ti­c­ulière­ment per­cu­tante de Goji­ra : son titre pro­gram­ma­tique, « L’En­fant sauvage », annonce le mélange de ten­dresse et d’âpreté qui va con­duire le réc­it, tant ses pro­tag­o­nistes peu­vent s’in­sul­ter tout en se prenant dans les bras. Mais ce qui frappe, c’est la vital­ité incan­des­cente de ces jeunes lais­sés-pour-compte que Farel­lac­ci ren­con­trés lors du tour­nage de son précé­dent film, L’Île des morts : ils étaient alors en charge du feu de la Saint-Jean qui a dégénéré en un bûch­er démesuré. Repris­es dans Lupino, ces images cer­nent bien le prob­lème du cinéaste face à cette réal­ité sans con­ces­sion : com­ment don­ner de la présence à ses per­son­nages quand ceux-ci ne font que ten­ter de s’é­vad­er de ce ter­ri­toire cir­con­scrit par des tun­nels, des collines, une qua­tre voies et une voie fer­rée ? Farel­lac­ci les filme alors dans leurs éter­nelles déam­bu­la­tions sur les routes, à pieds ou en voiture, dans une forme qu’on pour­rait qual­i­fi­er d’élé­giaque si la sécher­esse du con­texte n’é­tait aus­si prég­nante. Car si la Corse y devient par­fois l’île des enfants per­dus de Gus Van Sant et Har­mo­ny Korine, elle nous parvient pareille à un reflet légère­ment défor­mé des chemins arpen­tés récem­ment par Jean-Charles Hue ou Vir­gil Vernier. Lupino s’in­scrit là, à la croisée d’un onirisme améri­cain et d’une recherche mythologique sur les ter­ri­toires à la marge des com­mu­nautés oubliés de France.
MP

Fétichisme podal

Au-delà de sa relec­ture queer du con­te de Charles Per­rault, Boa Noite Cin­derel­la sidère tout d’abord par sa beauté plas­tique envoû­tante. Le film avance, bou­gies en main, à la lisière de la forêt et du fan­tas­tique. Déploy­ant tout un jeu de clair-obscur fasci­nant par son ampli­tude dra­maturgique, Car­los Con­ceiçao enveloppe son film d’un léger voile poli­tique en mis­ant sur les rap­ports de forces entre ses per­son­nages. Il reprend la trame ini­tiale de Cen­drillon mais en pro­pose un sous-texte dont l’o­rig­i­nal­ité n’est pas la moin­dre des qual­ités : dans un château, une jeune femme dévale les escaliers et en oublie son souli­er de verre. Le film ne se plac­era alors que du point de vue du prince et de son valet. Cette rela­tion étrange­ment éro­tique et tox­ique entre les deux hommes con­duira le réc­it qui omet­tra les affres de Cen­drillon en la plaçant volon­taire­ment à la marge de l’in­trigue. Au cen­tre de leurs obses­sions se trou­ve la pan­tou­fle de verre qui devien­dra rapi­de­ment la source de leurs ques­tion­nements exis­ten­tiels avant de se trans­former en un éloge flam­boy­ant du fétichisme podal. S’a­mu­sant de ses provo­ca­tions sex­uelles, comme cette séquence de bondage que s’in­flige Cen­drillon dans les bois, Boa Noite Cin­derel­la avance, sous ses airs dandys, dans le plaisir du scan­dale qu’il pour­rait provo­quer… sauf que le film a l’in­tel­li­gence de désamorcer con­stam­ment ses enjeux théoriques revendiqués (à l’in­star de cette cita­tion de Karl Marx sur la con­science de classe qui ouvre le moyen métrage) en instau­rant un sec­ond degré qui doit beau­coup aux jeux dis­tan­ciés mais mali­cieux des acteurs. L’ex­cen­tric­ité assumée du film de Con­ceiçao, mal­gré des digres­sions nar­ra­tives par­fois alam­biquées, lui con­fère un charme indé­ni­able et donne envie de suiv­re le par­cours du jeune Por­tu­gais.
MP

cinderella.jpg

Archipel nitrate

Alors que le tour­nage en numérique est devenu la norme, la forte présence des films en super‑8 ou super-16 dans la com­péti­tion est d’autant plus remar­quable. Pel­licule trou­vée dans Motu Mae­va de Mau­reen Fazen­deiro qui utilise les images super‑8 filmées au gré de l’existence de Son­ja, néer­landaise qui a par­cou­ru le monde aux côtés de son mari mil­i­taire, et fait le réc­it, en off, d’un idéal de lib­erté de mœurs. Dans cette car­togra­phie du sou­venir aux cou­tures appar­entes, mar­quées par les per­fo­ra­tions de la pel­licule qui occu­pent le côté de l’écran, la mémoire n’est pas chronologique, mais saute d’une bobine à une autre, enjam­bant les con­ti­nents et les épo­ques au gré des images.

Images filmées au fond d’une mine ukraini­enne, dans Vous qui gardez un cœur qui bat de Antoine Chaudagne et Syl­vain Verdet. De cette plongée sous terre revi­en­nent les images des halos des lam­pes frontales, des douch­es des corps noir­cis, mais aus­si le sou­venir du col­lègue mort enseveli sous le char­bon. Ce sou­venir prend corps dans les chan­sons et poèmes que déclame l’un des vieux mineurs, tan­dis qu’un plus jeune con­fie à la caméra le désir de quit­ter la mine pour rejoin­dre en Crimée sa petite amie ren­con­trée sur inter­net. C’est avec le grain de la pel­licule qu’on décou­vre les images de cet ailleurs, filmé sur l’ordinateur portable de Sla­va.
RP

vous-qui-gardez-un-coeur-qui-bat.jpg

La Terre penche de Christelle Lheureux: la vie est un songe

Mais c’est aus­si au cœur de la fic­tion d’apparence clas­sique que l’utilisation de la pel­licule vient se nich­er. Après avoir longue­ment séjourné en Asie, Thomas revient hors sai­son dans la sta­tion bal­néaire de sa jeunesse pour régler des affaires famil­iales après le récent décès de son père. Il revoit furtive­ment Loïc, un ami de lycée, puis Adèle, agent immo­bili­er nar­colep­tique à qui il fait vis­iter sa mai­son de famille qu’il se sou­vient vague­ment avoir côtoyé de loin dans ses jeunes années.
La fic­tion nat­u­ral­iste – ce qu’il y a de plus vis­i­ble et de moins intéres­sant dans le film – se dilue dans ces plongées récur­rentes et subites de la jeune femme dans le som­meil. Car sous une couche de vraisem­blance des rap­ports humains et des moti­va­tions psy­chologiques, le film cache un enchâsse­ment de rêver­ies, fan­tasmes, imag­i­na­tions qui le font bas­culer dans une atmo­sphère coton­neuse. Emprun­tant des chemins de tra­verse, le film s’obstine à ne pas avancer, mais se dédou­ble et se répète, allant jusqu’à s’offrir deux con­clu­sions dif­férentes. L’Asie évo­quée par Thomas pren­dra corps en pleine baie de Somme sous plusieurs vis­ages, et les rela­tions amoureuses man­quées se réin­car­neront ou se réin­ven­teront autour des per­son­nages présents. La présence de fan­tômes – ceux du passé, ceux de la pen­sée – passe par ces soubre­sauts du réc­it qui divague, mais aus­si par la tex­ture de la lumière, mag­nifique­ment filmée par Antoine Parouty, qui fait pass­er des rayons de soleils mou­vants sur les corps allongés sur la plage, ou qui plon­gent Thomas dans le noir absolu d’une route de cam­pagne dont on devine qu’il con­stitue encore un détour par une strate du passé.
RP

la-terre-penche.jpg

M (Madeira) : l’artifice de la sensation

Para­doxale­ment, le film expéri­men­tal de la sélec­tion n’use pas, lui, de la pel­licule comme matéri­au de tra­vail, mais l’image numérique. Jacques Per­con­te a réal­isé M (Madeira) alors qu’il était l’invité du Madeira Film Fes­ti­val. Por­trait doc­u­men­taro-expéri­men­tal de l’île, le film est con­sti­tué de plans d’ensemble fix­es qui embrassent le paysage et effectuent pro­gres­sive­ment le tour de l’île.
« Je joue avec et con­tre la tech­nolo­gie », dit Jacques Per­con­te. C’est en com­bi­nant ses images encodées de dif­férentes manières, en les com­pres­sant et décom­pres­sant qu’il les trans­forme, en faisant ain­si une matière pre­mière aus­si mal­léable que la pein­ture.
La dis­tor­sion de l’image, trit­urée numérique­ment, la détourne de son unité pour en faire un ensem­ble com­pos­ite de couleurs et de pix­els. Proches d’une représen­ta­tion cubiste, le paysage prend une pro­fondeur, un mys­tère qui redonne à chaque suc­ces­sion d’un plan à un autre, à tra­vers des fon­dus enchaînés [[Après pub­li­ca­tion de ce compte-ren­du, Jacques Per­con­te apporte les pré­ci­sions tech­niques suiv­antes : “Il n’y a aucun fon­du enchaîné dans mon film, ce ne sont que des glisse­ments de plans dus à la com­pres­sion vidéo manip­ulée. Ain­si les images d’un plan nou­veau émer­gent par le mou­ve­ment des
élé­ments de l’image par­mi les arte­facts du plan précé­dent. On peut avoir l’impression que ce sont des fon­dus. Mais dans la réal­ité, ce sont des cuts « per­méables ”]], tout son sens au mot appari­tion. Avec un effet d’attraction foraine, le pas­sage d’un plan à un autre sus­cite une curiosité, une attente, un émer­veille­ment qui font penser aux mur­mures des pre­miers spec­ta­teurs du ciné­matographe Lumière : « même les feuilles des arbres par­ticipent au spec­ta­cle ».

Dans son périple autour de l’île, Per­con­te a longue­ment cher­ché le cliché qu’il avait en tête avant son séjour, celle des paysans qui cul­tivent les champs en ter­rasse. Mais le rythme des fes­ti­va­liers n’étant pas celui de l’agriculture vivrière, il lui fal­lut longtemps pour les trou­ver. De fait, la présence des hommes se fait atten­dre dans le film qui n’offre d’abord que des tableaux de champs, fix­es, mais mou­vants qui évolu­ent dans leur durée comme dans les vari­a­tions que pro­duisent la pix­el­li­sa­tion de la sur­face de l’image. Ramenés sur un même plan par le jeu des fon­dus enchaînés, les hommes et la terre qu’ils tra­vail­lent ne font plus qu’un, finis­sent par fusion­ner dans le regard du spec­ta­teur.
L’artifice de la recon­struc­tion du paysage, de la bande sonore, elle aus­si retra­vail­lée à par­tir de matéri­aux com­pos­ites, et l’apparition des paysans qui façon­nent la terre con­stru­isent un sys­tème de sen­sa­tion démul­ti­pliée du paysage.
RP

m-madeira.png

La grande extase du cinéaste Herzog

C’est avec un grand saut dans le vide qu’Elsa Char­bit avait choisi d’ouvrir ces onz­ièmes Ren­con­tres du Moyen Métrage de Brive : celui de Wal­ter Stein­er, sauteur à ski filmé lors d’une com­péti­tion par Wern­er Her­zog en 1972 dans La Grande Extase du sculp­teur sur bois Stein­er. Le cham­pi­on suisse accom­plit des per­for­mances telle­ment inouïes qu’il dépasse la longueur de la piste à chaque saut, met­tant ses jours en dan­ger, mais touchant aus­si à la lim­ite de la dis­ci­pline sportive. Mais si Stein­er sem­ble bien plus pren­dre son envol, dans un geste d’une absolue beauté, c’est aus­si car Her­zog parvient à filmer ce saut dans tout ce qu’il a d’excessif.

Face à cet ath­lète hors du com­mun, Her­zog, ancien pra­ti­quant de cette dis­ci­pline sportive (dont il a même pen­sé à faire son méti­er jusqu’au grave acci­dent d’un ami), met en place un dis­posi­tif tech­nique à la hau­teur de l’athlète dont il entend faire le por­trait en action et se met en scène lui même, sorte de super jour­nal­iste qui ferait mieux que toutes les équipes réu­nies pour l’événement. Les plates images de retrans­mis­sion de l’événement prêtées par la télévi­sion yougoslaves vont rapi­de­ment être rem­placées par celles d’Herzog, qui usent du ralen­ti et du cadrage, pour don­ner à sen­tir com­bi­en l’athlète vole bien plus qu’il ne saute.

Si Stein­er pra­tique la même dis­ci­pline que ses con­cur­rents, il la hisse à un niveau méta­physique, celui du désir qu’a l’homme de défi­er la grav­ité pour se hiss­er dans les airs. Alter ego du cinéaste, Stein­er est aus­si celui qui lui per­met de créer des images au plus proche de ses préoc­cu­pa­tions. Inté­grant du matéri­au emprun­té à la télévi­sion yougoslave, Her­zog mon­tre aus­si l’écart qui sépare les « faiseurs » d’image du cinéaste qu’il est, capa­ble de traduire visuelle­ment le désir de vol­er.

Tout autrement, Her­zog intè­gre à Gasher­brum des images tournées par un autre que lui : dans ce por­trait en action de Rein­hold Mess­mer, Her­zog laisse à l’extraordinaire alpin­iste, le pre­mier à avoir con­quis l’ensemble des som­mets 8000m, le soin de filmer l’ascension finale. En les inté­grant au mon­tage du film, Her­zog ne les con­fronte pas aux siennes comme avec celles de la retrans­mis­sion télévisée. Au con­traire, il les accueille avec bien­veil­lance, comme un juste retour des choses envers celui qui l’a entraîné avec lui au som­met du Gasher­brum, se hissant au dessus des villes pour attein­dre cette éten­due blanche à perte de vue, comme un signe de partage avec l’alpiniste, auquel il con­fie faire le même rêve récur­rent que lui, et avoir la même obses­sion de défi­er la mort.
Dans ces deux por­traits en miroir, Her­zog se pro­jette en ceux qu’ils filme, cher­chant comme eux l’extase, la pléni­tude de se sen­tir hors de soi, comme si faire des films, était, tout comme l’alpinisme ou le saut à ski, une façon de braver la mort pour éprou­ver plus inten­sé­ment la vie.

« J’irai jusque dans l’espace pour tourn­er des images inédites s’il le fal­lait », dis­ait Her­zog dans Tokyo-Ga de son com­pa­tri­ote Wim Wen­ders : l’obsession du cinéaste d’aller filmer au bout de ter­ri­toires était présente dans les qua­tre moyens métrages présen­tés en parte­nar­i­at avec Potemkine (édi­teur d’une inté­grale chronologique du cinéaste, en trois vol­umes). Ciné­ma des con­fins, ceux de la civil­i­sa­tion dans le désert aride où le peu­ple Wodaabe lutte pour sa survie ; ceux de l’humanité dans le paysage lunaire de Leçons des ténèbres, où le cinéaste filme les puits de pét­role mis à feu par les Améri­cains à la fin de la guerre du Koweit, le ciné­ma de Her­zog cherche à faire du réel un décor de sci­ence-fic­tion, d’un exploit sportif un geste pro­fondé­ment méta­physique et des images une façon d’affronter la mort.
RP

la-grande-extase.jpg

Transition théâtrale

En 1934, alors qu’il est encore le directeur de l’Altes The­ater de Leipzig, on pro­pose à Dou­glas Sirk de mon­ter La Nuit des rois de Shake­speare à la Berlin Volks­bühne qui était une des plus grandes scènes de Berlin. Sur­prise de la part de Sirk dont la femme est juive : le directeur de ce théâtre est quelqu’un d’im­por­tant chez les S.S. Étrange­ment, des pro­duc­teurs de la UFA se présen­tent à l’une des représen­ta­tions pour engager Dou­glas Sirk qui accepte par envie d’en­tr­er dans le monde du ciné­ma et ain­si se recon­stru­ire un per­son­nage totale­ment dif­férent de celui du milieu du théâtre où ses prob­lèmes avec la poli­tique d’Hitler sont notoires. Il faut dire qu’en 1934–1935, la sit­u­a­tion du ciné­ma était incom­pa­ra­ble­ment meilleure à celle du théâtre : la UFA était une com­pag­nie privée dont les ouvri­ers et les tech­ni­ciens étaient générale­ment anti­nazis. Une fois embauché, Sirk se doit de réalis­er trois petits films com­mandés par le chef de la pro­duc­tion ciné­matographique : Le Malade imag­i­naire, Deux génies et Trois fois un mariage. Dans ses entre­tiens avec Jon Hal­l­i­day (édi­tions Cahiers du Ciné­ma) parus dans leur pre­mière ver­sion en 1971, Sirk ne se rap­pelle que du dernier de ces films et ne garde aucun sou­venir des deux pre­miers. C’est cepen­dant Le Malade imag­i­naire et Deux génies qui ont été mon­trés à Brive, soit donc les deux toutes pre­mières réal­i­sa­tions de Sirk. D’une durée respec­tive de 36 et 29 min­utes, tous deux met­tent en scène l’ac­teur Hans H. Schau­fuss. Il joue tout d’abord un tru­cu­lent Mon­sieur Popinot dans une adap­ta­tion enlevée de la fameuse pièce de Molière. Même si Le Malade imag­i­naire offre de belles scènes, notam­ment une séquence de chant for­mi­da­ble­ment découpée, il serait absurde d’y chercher des élé­ments précurseurs du style du futur roi du mélo­drame hol­ly­woo­d­i­en. D’au­tant plus que le film est con­stam­ment brisé dans sa force de mise en scène par les prérog­a­tives nar­ra­tives afférentes aux adap­ta­tions théâ­trales. Film de tran­si­tion où Sirk met­teur en scène de théâtre devient Sirk cinéaste, Le Malade imag­i­naire ne vaut alors prin­ci­pale­ment que pour sa direc­tion d’ac­teur à la fois excen­trique et maîtrisée, où transparaît déjà le plaisir de Sirk à filmer des êtres pris dans leurs con­tra­dic­tions morales.

Le film suiv­ant, Deux génies, pour­rait se résumer, en par­tie, à son pitch de sketch abra­cadabrant : deux hommes fauchés briguent un poste de compt­able dans une petite entre­prise. À la suite d’un quipro­quo, ils se pren­nent mutuelle­ment pour le directeur de la firme, vont se flat­ter mutuelle­ment, jusqu’à l’ab­surde, pour s’oc­troy­er les faveurs de l’autre et iront benoîte­ment entre­pren­dre des magouilles dou­teuses. Deux génies se con­clut ain­si en une satyre féroce du milieu de la bourse et des affaires sous le régime de Weimar, qui élève le film au-dessus de la sim­ple pochade boule­vardière ou, c’est selon, de la franche comédie savam­ment retroussée. Les deux acteurs y caboti­nent à qui mieux mieux, dans un exer­ci­ce joyeux de leur pro­pre mise en scène s’ar­ri­mant, en bout de course, aux cru­autés arbi­traires de la tragédie.
MP

Nouvelle Vague

En 1960, Paul Ver­ho­even a 22 ans et pour­suit ses études de math­é­ma­tiques à l’U­ni­ver­sité de Leyde. Il a déjà réal­isé avec des amis quelques courts métrages ama­teurs et a même débuté la toute récente école de ciné­ma d’Am­s­ter­dam, mais est for­cé, sous la pres­sion parentale, de ranger au plac­ard ses aspi­ra­tions artis­tiques pour se con­sacr­er à la voie royale des recherch­es sci­en­tifiques. Or, l’as­so­ci­a­tion des étu­di­ants de Leyde décide, en vue de célébr­er son anniver­saire, de pro­duire un court métrage dont elle con­fie la réal­i­sa­tion au jeune Paul Ver­ho­even sur la sug­ges­tion du cri­tique de ciné­ma le plus influ­ent de La Haye, Mon­sieur Broom­staide, qui a ain­si nom­mé toute l’équipe tech­nique sur les tal­ents de cha­cun. C’est ain­si que Ver­ho­even, élu tel le Christ, remet le pied à l’étri­er de la réal­i­sa­tion – il con­sid­ère encore aujour­d’hui qu’il s’ag­it du jour le plus impor­tant de sa vie – et ren­con­tre alors son futur meilleur ami, Jan van Mas­trigt. Celui-ci devien­dra son scé­nar­iste attitré sur ses courts métrages jusqu’à son sui­cide en 1964 qui éloign­era quelques années Ver­ho­even de la mise en scène, inca­pable de se remet­tre de cette perte trag­ique. Réal­isé avec les moyens du bord, Un lézard de trop frappe tout de suite par ses influ­ences que la mise en scène de Ver­ho­even (au style hon­nête­ment mécon­naiss­able) assume et digère grâce à une inven­tiv­ité de tous les instants : les longs mono­logues du film, claire­ment inspirés d’Hiroshi­ma mon amour que Ver­ho­even avait décou­vert l’an­née précé­dente à Paris lors de sa sor­tie en salles, s’accommodent plaisam­ment de cer­taines références bergmani­ennes explicites (notam­ment à Sourires d’une nuit d’été réal­isé par le maître sué­dois en 1955) comme l’u­til­i­sa­tion des reflets d’un miroir pour cadr­er au plus près le vis­age de son jeune acteur et de ses deux actri­ces. L’une blonde, l’autre brune, elles sont l’ex­pres­sion d’un pur fétichisme hitch­cock­ien qui ne quit­tera jamais les obses­sions du « Hol­landais vio­lent » – on n’a qu’à songer aux sueurs froides provo­quées par Basic Instinct ou à la rival­ité tran­chante entre Nomi Mal­one et Cristal Con­nors dans ce chef d’œuvre mal-aimé qu’est Show­girls.

verhoeven.jpg

Tout au long des 35 min­utes jazzy d’Un lézard de trop, Ver­ho­even exor­cise ain­si le poids de ses pères de ciné­ma tout en met­tant en bal­ance, par l’en­trem­ise du por­trait men­tal d’un jeune sculp­teur con­fron­té à ses choix sen­ti­men­taux, l’am­biguïté exis­ten­tielle et cathar­tique au cœur de toute créa­tion artis­tique. Il réalis­era ensuite La Fête en 1962 où il réin­vestit le milieu uni­ver­si­taire en dessi­nant les chas­sés-croisés amoureux de deux étu­di­ants en art qu’une fête réu­nit. Claire­ment sous l’in­flu­ence de la Nou­velle Vague française et de ses tour­nages sauvages dans la rue, La Fête se con­clut en une scène d’hu­mil­i­a­tion sen­ti­men­tale où transparaît déjà ain­si un des futurs motifs de Ver­ho­even.
MP