Comme chaque année, en plus de réu­nir dans un cadre déten­du et très acces­si­ble tous les acteurs de la pro­fes­sion (cinéastes, tech­ni­ciens, comé­di­ens, pro­duc­teurs), la com­péti­tion fic­tion du fes­ti­val Côté Court à Pan­tin offre une pho­togra­phie large et riche en enseigne­ments de la pro­duc­tion de court métrage en France. L’hori­zon dess­iné par le « cru 2014 » de la sélec­tion fic­tion offre un vis­age hétéro­clite, entre réc­its nat­u­ral­istes déviés de leur but pre­mier et propo­si­tions auda­cieuses, comme les deux extrémités d’un fil frag­ile tracé à la craie, où vien­nent se nich­er des films au tis­su com­pos­ite.

Dérivation du film à caractère social

Hon­neur au grand vain­queur de cette édi­tion, Bruoc­sel­la ! de Ian Menoy­ot (qui cumule Grand Prix fic­tion, Prix d’in­ter­pré­ta­tion fémi­nine et Prix de la presse), réc­it de la « délo­cal­i­sa­tion » à Brux­elles d’une jeune française prénom­mée Jeanne. Le film prend en charge – de manière à la fois souter­raine et très exposée – tout un dis­cours sur le libéral­isme et la perte de con­tact dans les grandes villes. Un geste qui tend à embrass­er ces deux grands sujets, à l’im­age de ces mou­ve­ments panoramiques de la caméra sur les artères brux­el­lois­es, motif récur­rent qui fait office de regard doc­u­men­taire, mais aus­si de stase d’un mal-être con­tem­po­rain dans la gri­saille du nord. Le point de départ du réc­it – un entre­tien avec une fonc­tion­naire pour obtenir une aide finan­cière – lance le film vers un hori­zon social qui sans cesse se dérobe, au gré des retrou­vailles de Jeanne avec les fig­ures sen­si­bles d’un passé qui lui saute à la fig­ure, évo­quant l’im­pos­si­bil­ité de faire table rase pour pren­dre un nou­veau départ. Mais c’est de l’anony­mat dans les grandes villes que vient sur­gir une réponse sur­prenante, en la per­son­ne de Mau­rice, jeune homme inadap­té à la vie en société qui con­sid­ère le rap­port à l’hu­main comme un pos­si­ble des échanges marchands, et trou­ve par là même une sincérité et un prag­ma­tisme qui lui per­me­t­tent d’ac­cueil­lir l’autre dans son entièreté intrin­sèque. En déjouant la comédie atten­due des affects – prise en charge par les fig­ures du passé de Jeanne – l’ap­pari­tion de Mau­rice con­stitue le cœur du film, en une longue séquence dia­loguée qui flirte par­fois avec le coup de force, mais oppose à la sagesse du déroulé du réc­it une force mag­né­tique inat­ten­due.

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Dans le même reg­istre mais sur le mode de l’é­trange, Ani­mal Ser­e­nade de Beryl Peil­lard (Prix du pub­lic) amorce une entrée en matière qui ressem­ble à l’abécé­daire du film à car­ac­tère social. Nina (Marie Denar­naud), mère de 25 ans alcoolique et délurée, traîne un mal-être latent dont elle fait insi­dieuse­ment pay­er le prix à sa fille et son com­pagnon. L’adop­tion d’un chien fait remon­ter en sur­face la pul­sion auto-destruc­trice qui se cache à l’in­térieur de Nina, et bous­cule le regard que ses proches por­tent sur elle. Ce révéla­teur n’a point pour but d’emmener le per­son­nage vers un chemin rédemp­teur, mais plutôt de faire sur­gir les désirs refoulés et con­trar­iés de la jeune femme, ain­si que la part ani­male qu’elle tente d’ex­primer via son pen­chant pour la bouteille. Même si le tout, résumé tel quel, sent le didac­tisme à plein nez, il n’en reste pas moins que l’at­ti­rance et l’at­tache­ment de Nina pour un chien qui lui fait du mal – mais qui par là lui porte un intérêt cer­tain – déplace la parabole con­v­enue de la femme battue sur un ter­rain prim­i­tif qui se détache des juge­ments moraux. Le chien, impéné­tra­ble, érigé comme pure altérité, per­met alors à Beryl Peil­lard de se rap­procher de l’é­tat psy­chologique de Nina, plutôt que de livr­er la morale atten­due, à laque­lle – il n’est mal­heureuse­ment jamais inutile de le rap­pel­er – tout le monde ne peut que souscrire.

Moments de transition

Plus pro­fondé­ment enrac­inés dans un ter­reau nat­u­ral­iste, Rêves de Lions d’Ange-Régis Hounkpatin (Prix de la jeunesse) et Extrasys­tole d’Al­ice Douard réus­sis­sent pour­tant à tir­er leur épin­gle du jeu. Rêves de Lions trans­pose la fig­ure du petit arnaque­ur de ban­lieue (ou d’un Christophe Rocan­court issu de l’im­mi­gra­tion) sur les côtes de la Manche, et s’ex­tirpe ain­si de tout dis­cours mal­venu sur les orig­ines de ses trois pro­tag­o­nistes. Même si le con­cept d’as­cen­sion sociale est ici bien présent – ils cherchent à inve­stir l’ar­gent « récolté » pour ouvrir un restau­rant – il se man­i­feste plus tan­gi­ble­ment à tra­vers une éthique de la ren­con­tre et de la rela­tion amoureuse, sym­bole de con­struc­tion tan­gi­ble face à la ver­sa­til­ité des investisse­ments financiers. Le décor de bord de mer et ses petits hôtels cos­sus ris­queraient de faire dérailler cet amour nais­sant vers la romance de carte postale, mais Ange-Régis Hounkpatin, avec patience et longueur de temps, s’en tient coûte que coûte à son pos­tu­lat de départ : débar­quer à Deauville tient à la fois de la fuite et du nou­veau départ, de la cohab­i­ta­tion entre un espace-temps révolu dont les per­son­nages maîtrisent bien les codes, et un autre bien présent où tout est à inven­ter. C’est ain­si qu’ex­is­tent ensem­ble les deux ver­sants de ce réc­it ; l’amour en dehors des larcins, et une ami­tié qui bifurque vers autre chose, peut-être vers une sépa­ra­tion. Avec comme piv­ot, l’im­men­sité de la mer, comme une page blanche où tout reste à écrire mal­gré les traces qu’elle laisse sur le sable.

<i src=Rêves de Lions d'Ange-Régis Hounkpatin">

Extrasys­tole s’en­gage sur un ter­rain con­nu : le fan­tasme ado­les­cent, l’at­ti­rance tein­tée de gêne pour un pro­fesseur. Alice Douard développe ce matéri­au en faisant des deux per­son­nages en ques­tion des femmes engagées dans des rela­tions hétéro­sex­uelles. Deux aimants aux polar­ités inver­sées (introvertie/extravertie, adolescente/femme active, etc…), qui se retrou­vent embar­quées presque mal­gré elles dans un moment de pos­si­ble bas­cule, qui jamais ne se matéri­alis­era con­crète­ment. Le désir reste sous la sur­face, et c’est de cette indé­ci­sion que le film tire toute sa sève, avec ce doute comme moteur de dépasse­ment des con­ven­tions qui régis­sent les rela­tions entre élève et pro­fesseur. Au bout de la route, le choix ne s’im­pose pas de lui-même et reste ouvert à une autre fois, avec quelqu’un d’autre. Alice Douard sait jouer des oppo­si­tions sans jamais les soulign­er, ce qui con­stitue aus­si la lim­ite d’un ciné­ma qui s’at­tache à la justesse de ses com­posants, sans oser dire un mot plus haut que l’autre. Reste que la finesse de son tra­vail – des con­trastes et des nuances – réus­sit tout de même à faire du temps com­pressé de l’an­née sco­laire un accéléra­teur de vie qui vient se heurter aux tem­po­ral­ités plus lax­es des aspi­ra­tions pro­fes­sion­nelles et per­son­nelles de cha­cune des pro­tag­o­nistes.

Hors du monde

Sur un mode sen­si­ble, Pois­son d’Au­rélien Vern­hes-Ler­mu­si­aux met en scène Adélaïde, jeune veuve avec ses deux enfants, Jean et Sacha, lors de vacances à la mon­tagne. Le crépite­ment du grain de l’im­age laisse enten­dre dès le départ qu’un trou­ble vient sour­dre à la sur­face du réc­it, mais il ne se man­i­feste de prime abord que par des décalages incon­grus via le regard des enfants sur le réel. Un cou­ple sur­pris en train de faire l’amour con­tre un arbre, ou encore la vision d’un cochon que l’on dépièce enta­ment une artic­u­la­tion entre Eros et Thanatos intime­ment liée à la dis­pari­tion du père, fig­ure tutélaire et insémi­na­trice. Le deuil reste assez large­ment souter­rain, car ce qui se joue ici, c’est la recherche d’une trace de cet homme mort, lais­sant des enfants en bas âge et sans véri­ta­bles sou­venirs de lui. Cette quête tran­site d’abord par l’éven­tu­al­ité d’un père de sub­sti­tu­tion, hypothèse qui s’é­va­pore très vite lorsque la douleur de la perte refait sur­face. Il ne reste plus alors qu’à s’en remet­tre à une mar­que con­crète, nichée au fond des bois – une gravure au couteau sur l’é­corce d’un arbre – pour réus­sir à touch­er du doigt cet homme qui n’ex­iste plus. Et remet­tre la des­tinée de cette famille amputée en ordre de marche, via un signe du ciel mais pas divin, auquel le film prête son nom.

<i src=Poisson d'Aurélien Vernhes-Lermusiaux">

Nec­tar de Lucile Hadz­i­halilovic s’ex­tirpe encore un peu plus du monde via l’u­til­i­sa­tion d’une métaphore filée, qui sert de pré­texte à un réc­it fan­tas­tique se nour­ris­sant d’analo­gies. Tout part d’une ruche au fond de la forêt, au milieu d’une pro­priété habitée par une reine et ses jeunes ser­vantes, qui vien­nent chaque jour effectuer un rit­uel au pied de son lit pour recueil­lir son nec­tar. Un rit­uel mât­iné de choré­gra­phie via une approche plas­tique et sen­sorielle, empreint du mythe de la fontaine de jou­vence, et qui développe une dimen­sion éro­tique et vénéneuse assez hyp­no­tique. Le film avance ain­si, presque par asso­ci­a­tion d’idées, jusqu’à se retrou­ver cat­a­pulté dans le réel, où de grands ensem­bles rési­den­tiels font office de ruch­es mod­ernes. Et même si Nec­tar ne s’aven­ture jamais plus loin que son dis­posi­tif, il en reste tout de même, après pro­jec­tion, des images fortes.

<i src=Nectar de Lucile Hadzihalilovic">

Pour trou­ver une véri­ta­ble fig­ure de reclus, il fal­lait se tourn­er vers Juke-Box d’I­lan Klip­per, dont le per­son­nage prin­ci­pal, Daniel, est inter­prété par le chanteur Christophe. Cloîtré dans son apparte­ment, Daniel, musi­cien déchu, s’en­fonce dans un mutisme proche de l’autisme, mis en exer­gue par les voix étouf­fées de ses inter­locu­teurs, qui cèdent la place à sa musique. Le film tra­vaille ain­si une idée assez roman­tique de la créa­tion, retirée du monde et adressée au seul dés­espoir de son insti­ga­teur, comme si la mal­adie men­tale, l’al­coolisme, con­sti­tu­aient les formes extrêmes d’un retrait vers les puis­sances de l’in­spi­ra­tion. Tout ceci serait par­faite­ment indi­geste si le choix du comé­di­en, de ce qu’il véhicule de sa pro­pre expéri­ence de vie, ne tran­spi­rait pas à chaque instant du réc­it, empor­tant avec lui dans un élan de sincérité tout ce que le regard clin­ique et cru de Klip­per cherche à met­tre à nu : un corps vieil­lis­sant et blessé, dont il est encore pos­si­ble d’ex­tir­p­er, par moments, quelques notes sub­limes.

<i src=Juke-Box d'Ilan Klipper">

Et la comédie dans tout ça ?

Force est de con­stater que la comédie, bien qu’elle fut présente sous des formes assez dif­férentes, a eu du mal à trou­ver sa place (en nom­bre) au sein de la com­péti­tion. Un mal qui a sûre­ment plus un rap­port avec, non pas un dés­in­térêt, mais dis­ons un manque d’at­ten­tion pour un genre qui, du côté du long métrage, s’avère être très sou­vent l’a­panage de grandes pro­duc­tions aux dis­cours liss­es et aux procédés for­matés. Le court métrage pour­rait pour­tant représen­ter une belle alter­na­tive ain­si qu’un champ d’ex­péri­men­ta­tion, comme l’at­tes­tent, par exem­ple, les films d’An­tonin Peret­jatko.

C’est ain­si qu’Inupiluk de Sébastien Betbed­er se révèle assez ambiva­lent. Jouant sur un ressort comique assez éculé – le décalage cul­turel (deux trente­naires Parisiens un peu paumés reçoivent en France deux Inu­its dont ils ne con­nais­sent ni la langue, ni les cou­tumes) – Inupiluk réus­sit à être drôle sans être moqueur, car vécu comme une sorte de jour­nal de bord de l’escapade des qua­tre pro­tag­o­nistes. On rit donc avec, et non pas con­tre – ce qui est déjà pas mal – et pour­tant l’on voit poindre la paresse d’un sys­tème qui coulisse trop facile­ment, qui s’enivre sans ani­croche de ses pro­pres effets de manche. On aimerait que Betbed­er aille plus loin que la gen­til­lette chronique de ce voy­age au pays de l’in­com­préhen­sion, non pas par coquet­terie, mais parce que l’on sent qu’il pour­rait se don­ner les moyens de creuser sous la sur­face. En effet, les deux parisiens utilisent un enreg­istreur pour capter ce que dis­ent les Inu­its, et se faire traduire leurs paroles a pos­te­ri­ori, une fois qu’ils seront repar­tis. Au lieu de plonger dans les pos­si­bil­ités que pour­rait offrir une comédie basée sur la refor­mu­la­tion du vécu, où l’aven­ture au présent cohab­it­erait avec un con­tre­point en recul – un peu à la manière du Marin masqué de Sophie Letourneur – Betbed­er préfère tout remet­tre à plat, et utilis­er le sous-titrage pour emporter l’ad­hé­sion immé­di­ate du spec­ta­teur. L’en­reg­istreur fini­ra aux oubli­ettes, comme sim­ple élé­ment venant par­a­siter l’ac­tion et récolter de petits rires com­plices.

<i src=Inupiluk de Sébastien Betbeder">

Mais il y a bien pire. How Much Rain to Make a Rain­bow de Kaori Kinoshi­ta et Alain Del­la Negra se vautre dans une beauferie sans nom, avec le réc­it d’un rassem­ble­ment hip­pie dans la jun­gle, afin de célébr­er la fin du cal­en­dri­er maya. C’est sûr, on fera tou­jours rire en mon­trant deux hip­pies à poil en train de creuser des toi­lettes à coups de pelle – humour pou­et-pou­et. Surtout lorsqu’on choisit de se ranger du côté du regard d’un jeune homme un peu ahuri, venu avec son frère reven­dre des drogues pour se faire un peu de fric sur le dos de ces hurlu­ber­lus. La moquerie est ici tournée des deux côtés, et les cinéastes font feu de tout bois, ren­voy­ant dos à dos ces illu­minés de hip­pies imbé­ciles (cliché numéro un) et ces oppor­tunistes de deal­ers (cliché numéro deux). Lorsque cette hys­térie se calme un peu, la pseu­do ten­ta­tive pour décrire le céré­mo­ni­al hip­pie et la démarche qui se cache der­rière ne peut décem­ment pas pren­dre, après un tel fes­ti­val de con­de­scen­dance. De plus : la mère nourri­cière qui pré­side au rit­uel est for­cé­ment l’in­car­na­tion même d’une gravure de mode (cliché numéro trois), et le jeune homme à l’ap­parence de gros poupon et au regard bovin qui sert de héros écon­duit finit par aller boud­er dans son coin (cliché numéro qua­tre). Résul­tat de cette équa­tion à qua­tre entités bien con­nues : il ne suf­fit pas de met­tre en scène des stéréo­types pour mon­tr­er qu’on est intel­li­gent.

<i src=How Much Rain to Make a Rainbow de Kaori Kinoshita et Alain Della Negra">

Ennui Ennui de Gabriel Abrantes (que nous avions déjà évo­qué par ailleurs) joue à fond la carte du super­fi­ciel, tout en se plaçant dans un con­texte géopoli­tique très actuel qu’il tente de per­ver­tir de l’in­térieur. On y trou­ve pêle-mêle une ambas­sadrice française frigide en Afghanistan, sa fille vierge et délurée, un nomade et sa fille très portée sur la chose, des fon­da­men­tal­istes en plein jihad, l’esquisse d’un Barack Oba­ma, et un drone doué d’in­tel­li­gence qui n’a pas totale­ment résolu son com­plexe d’Œdipe. Chaque fig­ure fait office de stéréo­type vicié, et tous s’en­tre­choquent comme des élec­trons libres, dans un but de pure comédie régres­sive. Même si l’ensem­ble lorgne par­fois vers la pri­vate joke, force est de con­stater avec quel brio Abrantes réus­sit à pro­duire un rire décom­plexé, qui s’af­fran­chit des codes de l’ac­tu­al­ité aux­quels sont habituelle­ment soumis tous ces élé­ments. L’aspect foutraque du film s’ex­prime égale­ment par une mise en images qui alterne entre arti­fice (le drone) et sit­u­a­tions obscènes (une scène de mas­tur­ba­tion avec une carotte), en un joyeux car­naval qui ne se prend jamais au sérieux. Une piste à suiv­re, donc.

L’audace ne paie pas toujours

Un autre film com­pos­ite, qui avait déjà fait par­ler de lui aux dernières Ren­con­tres Européennes du Moyen Métrage de Brive, avec Il est des nôtres de Jean-Christophe Meurisse. Dix­it le syn­op­sis du film, Il est des nôtres met en scène le per­son­nage de Thomas et sa bande, qui vit dans une car­a­vane dans un hangar en pleine métro­pole, célébrant chaque jour son refus de la société. Arbo­rant donc une pos­ture punk, Meurisse con­stru­it un patch­work de séquences aux ver­tus libéra­tri­ces, par­fois à la lim­ite du hap­pen­ing. On s’y jette de la nour­ri­t­ure en pleine fig­ure, le rap­port aux corps s’avère par­faite­ment décom­plexé, on s’engueule à foi­son, en un pied de nez sal­va­teur craché à la face de la bien­séance. Cette entame réjouis­sante trou­ve pour­tant ses lim­ites, dans la façon dont ce petit théâtre n’ac­corde guère d’im­por­tance au dehors, et se trou­ve libre de rejouer ses pro­pres codes à l’in­fi­ni, se gar­garisant d’une escalade vers le mau­vais goût comme le sub­lime, expurgeant in fine tout pro­pos poli­tique. Un bras d’hon­neur qui ne vaut mal­heureuse­ment que pour le geste, là où il aurait pu faire fig­ure de man­i­feste mar­gin­al. On préfér­era toute­fois en retenir l’in­so­lence rageuse, qui ne demande qu’à venir s’ex­primer sur un ter­rain plus fer­tile.

Après La Mal­adie blanche (couron­né du Grand Prix fic­tion en 2012), Chris­telle Lheureux reve­nait cette année avec Madeleine et les deux Apach­es, un film en trois par­ties. Si le bas­cule­ment entre la fête du vil­lage et une nuit pro­fonde et sauvage se fai­sait en un lent glisse­ment dans La Mal­adie blanche, Madeleine et les deux Apach­es trace des lignes et des tran­si­tions plus abruptes. La pre­mière par­tie du film, com­posée d’im­ages vidéo ama­teur filmées par Madeleine dans les années 1980, con­stitue une sorte de found footage famil­ial, qui ne dévoile aucun but pré­cis, si ce n’est de saisir quelques instan­ta­nés a pri­ori anodins. Puis l’on bas­cule dans un présent à l’im­age nette et à la nature « ciné­matographique », où un cou­ple (Myr­tille et Thomas) se réveille, sit­u­a­tion qui s’é­va­pore très vite au prof­it du réc­it du rêve de la jeune femme. Le rêve devient à la fois lieu d’énon­ci­a­tion du réc­it (Myr­tille et Thomas y fig­urent, s’in­ter­ro­geant sur la nature du songe et son déroulé) et porte ouverte vers une nou­velle strate : la salle de ciné­ma. Tous ces réc­it tis­sent entre eux un réseau souter­rain de cor­re­spon­dances, de pro­longe­ments et d’analo­gies, qui relieraient les sou­venirs de la pre­mière par­tie au songe et, plus générale­ment, à la matière « ciné­ma », comme autant de fan­tasmes de représen­ta­tions. Un lien de par­en­té court égale­ment entre les per­son­nages et ces dif­férentes strates de réc­it, mais ces élé­ments épars peinent à for­mer un tout cohérent et assim­i­l­able, de par la nature un peu sèche des rac­cords et des attach­es. Reste que le voy­age offre quelques belles ful­gu­rances, et réus­sit tout de même à déploy­er un univers et des préoc­cu­pa­tions qui, de films en films, même s’ils ne sont pas ici pleine­ment sat­is­faisants, don­nent envie de suiv­re les futures ori­en­ta­tions du tra­vail de Chris­telle Lheureux.

<i src=Madeleine et les deux Apaches de Christelle Lheureux">

À plein régime

TWE d’It­van Kéba­di­an (Men­tion spé­ciale du jury fic­tion et men­tion spé­ciale du jury du pub­lic) est mar­qué par une approche doc­u­men­taire du milieu des graf­feurs, dont il nous fait décou­vrir les codes (organisation/rivalité entre ban­des). La belle réus­site de TWE réside dans la façon dont Kéba­di­an cir­con­scrit son film à cet univers, sans dériv­er vers des con­sid­éra­tions soci­ologiques, mais en col­lant à cet art qui mêle justesse du geste et immé­di­ateté du trait, mais aus­si apti­tudes d’in­fil­tra­tion et de repérage des lieux. C’est à la fois un jeu et un mode de vie, hiérar­chisé de manière qua­si mil­i­taire (chaque bande pos­sède des « grades », des « fan­tassins » aux com­pé­tences par­ti­c­ulières, qui peu­vent nav­iguer d’un poste à un autre), et qui implique de vivre aus­si un peu en dehors du monde, avec un pseu­do­nyme, en cachant son activ­ité. Kéba­di­an recueille égale­ment les aspi­ra­tions des graf­feurs sur l’évo­lu­tion de leurs com­po­si­tions, la néces­sité de leur sig­na­ture, et organ­ise tous ces élé­ments en une fic­tion doc­u­men­tée, qui jamais ne force le trait, si ce n’est une seule fois, à la toute fin du film. Au moment où il choisit de quit­ter cet univers pour offrir un con­tre­point venu du dehors, en la per­son­ne de la petite amie d’un des graf­feurs, Kéba­di­an met en scène un regard nu, sans objet, qui ne per­met pas d’opér­er une bas­cule. Et pénètre ain­si dans une sphère privée qui ne trou­ve pas ici sa place, et sert de pièce rap­portée, comme un signe d’ou­ver­ture final super­flu. Une légère scorie qui ne vient pas pour autant gâch­er toutes les promess­es entre­vues aupar­a­vant.

<i src=TWE d'Itvan Kébadian">

Habitué du fes­ti­val, où il avait déjà présen­té Et ils gravirent la mon­tagne ain­si que La Tristesse des androïdes, Jean-Sébastien Chau­vin reve­nait cette année avec Les Enfants. La démarche de Chau­vin s’avère main­tenant, avec quelques films de recul, assez iden­ti­fi­able, et trace un sil­lon qui part d’un quo­ti­di­en prosaïque (par exem­ple, le tra­vail en usine dans Et ils gravirent la mon­tagne) pour s’en­v­ol­er vers les cieux du fan­tas­tique. Ce proces­sus est ici décliné au pied de la let­tre, puisque le film débute par deux enfants dessi­nant dans une petite mai­son de cam­pagne, et s’achèvera par le décol­lage d’un vais­seau spa­tial empor­tant les enfants vers d’autres mon­des, en un générique de fin stel­laire d’un grand lyrisme. Toute l’au­dace de la démarche de Chau­vin réside dans l’idée de créer du sur­na­turel avec peu de moyens, en jouant sur le hors champ (le mon­stre dans la mai­son qui incite la mère et ses enfants à pren­dre la clé des champs), l’é­trangeté des décors naturels con­stel­lés ici et là d’ar­ti­fices (la bulle qui sert de vais­seau aux enfants) ain­si qu’un cer­tain sym­bol­isme des peurs enfan­tines. Il n’en perd pas pour autant de vue l’im­por­tance de garder au cen­tre de l’in­trigue cette petite cel­lule famil­iale dont la fuite con­stitue un motif angois­sant, et par là même un moteur fort de réc­it. La lente pro­gres­sion vers une nuit mag­ique tein­tée d’an­goisse, au fin fond de la forêt, et le décol­lage des enfants propulsent le film vers les hau­teurs auda­cieuses d’un fan­tas­tique con­sid­éré dans toute sa noblesse, libérant les attach­es du réc­it en un final enchanteur, baroque et inqui­et.

<i src=Les Enfants de Jean-Sébastien Chauvin">

Dernier film qui ne man­quait pas d’au­dace, Geron­i­mo de Frédéric Bay­er Azem (Men­tion spé­ciale du jury de la presse) s’af­fiche comme un col­lage ludique, et dont le plaisir réside dans l’en­tre­choque­ment des formes, des couleurs, des per­son­nages. C’est là tout le pro­gramme, d’une belle clarté, d’un réc­it qui met en scène une bande de trente­naires débar­quant dans un vil­lage des Pyrénées-Atlan­tique, et qui va se frot­ter aux jeunes du coin par l’in­ter­mé­di­aire d’une piste d’au­to-tam­pon­neuses. Geron­i­mo forme pro­gres­sive­ment un patch­work de scènes qui joue sur des con­trastes forts (anony­mat du village/couleurs « flashy » des manèges de fête foraine, fixité/mobilité, ralentis/plans caméra à l’é­paule, « affron­te­ment » entre ban­des…) et trou­ve dans la fig­ure de la col­li­sion des autos une matière à duels. Le film démarre d’ailleurs par une mise en place sous forme de face à face, qui emprunte directe­ment, via des plans frontaux, à la dialec­tique du west­ern. Mais Geron­i­mo s’avère être souter­raine­ment une œuvre assez éro­tique, orches­trant via une série de défla­gra­tions (impact des autos, courts inserts, ralen­tis, explo­sion de couleurs, séduc­tion par la parole et le regard) une mon­tée pro­gres­sive du désir, invi­tant le spec­ta­teur à y pren­dre part, par le biais d’un motif récur­rent : le regard caméra. Il y a alors comme de l’élec­tric­ité dans l’air, lorsqu’au milieu de tout cela appa­raît un éphèbe torse nu, fig­ure silen­cieuse qui vient aspir­er, tel un trou noir, les atti­rances et frus­tra­tions des per­son­nages. Ce Geron­i­mo est un aimant brut, une force cen­tripète qui per­met au réc­it de se déploy­er sans jamais per­dre de vue son cen­tre. Et résume bien, en ce sens, tout ce que l’on attend d’un court métrage réus­si : fraîcheur, audace et cohérence.

<i src=Geronimo de Frédéric Bayer Azem">