Autre­fois citadelle for­ti­fiée, Brive la bien nom­mée « Gail­larde » accueille au print­emps les ren­con­tres européennes du moyen-métrage dans le bas­tion du Rex, chapelle cinéphile fière­ment dressée au bord d’une rocade que les tatanes fes­ti­val­ières auront, cinq jours durant, religieuse­ment piét­inée. Fidèle à son pro­gramme, la 11ème édi­tion du fes­ti­val de ciné­ma de Brive pro­po­sait 25 métrages com­pris entre 30 et 60 min­utes, après décoc­tion des 495 films soumis au juge­ment des pro­gram­ma­teurs. Cousin des fes­ti­vals de Belfort, Vendôme et Côté Court de Pan­tin, l’événement se veut une main ten­due à la nou­velle garde du ciné­ma européen. Terre d’accueil des mal­traités de la pro­duc­tion ciné­matographique, Brive s’est prise d’affection pour les formes bâtardes, illégitimes, impures, les fruits du mariage inces­tueux entre le court et le long, ain­si qu’entre les gen­res de la fic­tion, du doc­u­men­taire et de l’expérimental. Plan­tée à l’intersection des sen­tiers bat­tus, la sélec­tion du fes­ti­val provo­qua, dans ses moments d’incandescence, un caram­bo­lage de toutes les sen­sa­tions du ciné­ma con­tem­po­rain, pour le plus grand plaisir de nos yeux avides d’étincelles et de nou­velles lueurs. Et si les vieilles lanternes d’un nat­u­ral­isme peine-à-jouir ont tou­jours droit de cité, cer­tains coups d’éclat per­pétuent l’espoir que le jeune ciné­ma européen et les for­mats libres aient encore de beaux jours devant eux.

Pauvres émois

Tarte à la crème des fes­ti­vals dédiés au jeune ciné­ma, la sélec­tion fai­sait la part belle aux his­toires d’apprentissage. Cette année con­firme la règle sans pass­er par la case excep­tion, puisque tous les films se don­naient à lire sous l’angle de l’initiation. Pour­tant, si les amours de jeunesse, les désil­lu­sions sen­ti­men­tales et autres pre­mières ren­con­tres avec la mort recou­vraient la sélec­tion de son tra­di­tion­nel glaçage, rares furent les films qui osèrent respecter leur pacte d’apprentissage à l’aune de leurs engage­ments. Témoins KK (The Girl with the Dog) du Sué­dois Wik­tor Eric­s­son et Extrasys­tole, film de fin d’études à la Fémis d’Al­ice Douard, dont la pudi­bon­derie rend presque vains deux réc­its portés par un élan sul­fureux : la sex­u­al­ité pré­coce d’une jeune fille de 14 ans dans le pre­mier cas, la décou­verte de l’homosexualité pour le sec­ond, dans une ver­sion sans pulpe de La Vie d’Adèle trans­posée en hypokhâgne. Sans jamais regarder leur sujet dans le blanc des yeux, Wik­tor Eric­s­son et Alice Douard minau­dent autour de leurs enjeux, à tra­vers une mise en scène illus­tra­tive et falote, s’accommodant d’un style réal­iste à moin­dre frais, entre le télé­film alle­mand de 13h30 et… le film de fin d’étude. Inca­pable de faire adhér­er à des sit­u­a­tions pour­tant très (trop) com­munes, les deux films pâtis­sent d’une indé­ci­sion entre les puis­sances de la sug­ges­tion et l’incise de l’ellipse. Résul­tat, des drames résidu­els avec amorces de scènes molles butant sur les insuff­i­sances de leur dra­maturgie et l’absence de par­tis pris tranchés. Au rang des films bénins, Pride de Pavel G. Ves­nakov (récom­pen­sé d’un Grand Prix européen injus­ti­fié) et Sun­ny de Bar­bara Ott, font eux aus­si pâle fig­ure. Pris dans les rets de leurs sujets mastodontes, ils incar­nent à titre exem­plaire une ten­dance lourde, inex­tri­ca­ble et agaçante du jeune ciné­ma européen à couper les vivres de la mise en scène. Pride place ain­si entre les mains de trois comé­di­ens la lourde charge d’un psy­chodrame en huis clos au cours duquel un homme vio­lent ordonne à son petit-fils de 17 ans de con­fess­er son homo­sex­u­al­ité. Abdi­quant sous le poids de son pro­pre sujet, le film évac­ue toute ambi­tion formelle au béné­fice d’un champ/contrechamp austère, sans vari­a­tions d’angle ni nuances d’échelles, où la ten­sion se dégon­fle à mesure que l’acteur cède au sur­régime. Sans com­plex­es et vis­i­ble­ment en panne d’inspiration, Bar­bara Ott pioche quand à elle dans la fil­mo­gra­phie des frères Dar­d­enne et empile sco­laire­ment tous les tics d’un nat­u­ral­isme desséché. Sun­ny débite ain­si les mésaven­tures d’un très jeune père – garçon bagar­reur, irre­spon­s­able et sans emploi, bla bla bla – qui fini­ra par recon­naître son fils après l’avoir per­du, au terme d’un par­cours en forme de rédemp­tion chré­ti­enne. En somme, le film de trop dans la série des réc­its ini­ti­a­tiques bar­b­otant dans le réal­isme académique et un imag­i­naire étriqué.

<i src=Pride, de Pavel G. Vesnakov" align="middle">

Reste Ennui Ennui de Gabriel Abrantes (heureuse­ment dis­tin­gué par le Grand Prix France), qui souf­fla sur la rocade cor­rézi­enne les vents con­traires de l’Occident et de l’Orient, de la drô­lerie gar­gantuesque et de la beauté hyp­no­tique, téle­sco­pant le tout dans un univers foi­son­nant à l’hétérodoxie salu­taire. Citant volon­tiers Sade, Bataille et Madame Bovary (nom du cochon pyg­mée, per­son­nage déter­mi­nant de l’histoire !), Abrantes met le ciné­ma d’apprentissage à l’épreuve de sa fan­taisie ubuesque, icon­o­claste et expéri­men­tale. Pour faire sim­ple, alors que l’ambassadrice de France en Afghanistan négo­cie le désarme­ment de la région avec un chef nomade, sa fille, une pucelle de 31 ans bib­lio­thé­caire sans fron­tières (Laeti­tia Dosch, d’une aisance tou­jours remar­quable dans ses rôles de gour­des névrosées), est cap­turée par un aspi­rant seigneur de guerre scrupuleux qui répond mal­gré lui aux ordres d’une mère misog­y­ne pressée de faire de son fils un vrai mâle. À cela s’ajoute la mis­sion que Barack Oba­ma con­fie à sa fille, un drone doté d’une con­science pro­pre, qui con­siste à élim­in­er l’apprenti seigneur de guerre afghan avant que celui-ci ne vio­le la princesse nomade, en réal­ité rem­placée par la fille de l’ambassadrice à qui la princesse avait offert sa parure. Généreuse­ment grivois, Ennui Ennui invente une « éroti­comique » de l’absurde, entre mas­tur­ba­tion fémi­nine à grand ren­fort de carottes, con­ver­sa­tions à bat­tons rom­pus sur la frus­tra­tion sex­uelle, lec­ture de Sade et Bataille, ques­tions ouvertes sur les pen­chants scatophiles de la sex­u­al­ité parisi­enne, recherch­es de pho­tos volées de Rihan­na nue sur inter­net, sim­u­lacre de dépuce­lage et métaphore de l’orgasme par l’explosion d’un canon court et tra­pu propul­sant le cochon pyg­mée en plein sur le drone dans un feu d’artifice en forme de cœur. Abrantes égruge les codes du con­te d’initiation sex­uelle à la moulinette d’un humour à hau­teur d’orifices. Par­al­lèle­ment, portés par la musique psy­chotrope d’Ulysse Klotz, les plans du drone en images de syn­thèse tranchent par leur étrangeté sidérante. Rare film de la com­péti­tion à s’être con­fec­tion­né un univers déto­nant et sin­guli­er, Ennui Ennui dyna­mi­tait mirac­uleuse­ment la morne ortho­dox­ie d’une par­tie de la sélec­tion, éle­vant du même coup le fes­ti­val à des hau­teurs plus con­formes aux ambi­tions affichées.

<i src=Ennui Ennui, de Gabriel Abrantes" align="middle">

Gérontophilia

Con­tre toute attente, l’antidote aux excès de pudeur vint des films osant regarder les corps et la sex­u­al­ité du troisième âge. Cette année, à rebours des préjugés qui gravi­tent autour du jeune ciné­ma – pêle-mêle : sul­fureux, libre, auda­cieux, gour­mand, décom­plexé, etc. – ce sont les per­son­nages de vieux qui épicèrent la sélec­tion d’un soupçon de nudité. À croire que le corps a été frap­pé d’interdiction dans les his­toires d’ados (pen­sons à Papa Oom Mow Mow de Sébastien de Fon­sé­ca, KK (The Girl with the Dog) ou Les Jours d’avant de Karim Mous­saoui qui trait­ent de l’amour ado­les­cent en prenant soin de ne jamais les mon­tr­er nus), Il est des nôtres de Jean-Christophe Meurisse, The Love Equa­tion of Hen­ry Fast d’Ag­niesz­ka Elbanows­ka et dans une moin­dre mesure D’où que vienne la douleur de Khalil Cher­ti, con­stituent à eux trois les refuges du trou­ble éro­tique et de la sex­u­al­ité. Out­re leurs sujets, c’est le regard frontal qu’ils posent sur les corps et la ques­tion du sexe qui les dis­tingue du reste de la com­péti­tion. Ain­si, mal­gré une ten­dance lour­dingue à l’entre soi dans une longue séquence en roue libre où une bande d’acteurs surenchérit à qui mieux-mieux sans par­venir à faire décoller leur petit manège, le film de Jean-Christophe Meurisse abrite l’improbable strip-tease d’une octogé­naire face caméra, ain­si qu’une séance de pole-dance entre quin­quas, touchante de grâce et de mal­adresse comique. Couron­né du Grand Prix Ciné+, le film pèche par quelques tares regret­ta­bles, et en pre­mier lieu celle qui con­siste à faire d’un patch­work de séquences sans queue ni tête la matière d’une fic­tion dégénérée. Finale­ment sans grand intérêt, Il est des nôtres reste ain­si con­damné à exis­ter par frag­ments et éclats, comme cer­tains com­pi­lent des sketchs sans pour autant pré­ten­dre faire un film. Moins mémorable encore est D’où que vienne la douleur de Khalil Cher­ti, dont l’histoire de retrou­vailles entre une vieille pros­ti­tuée et sa fille aura au moins eu le mérite de ne pas détourn­er le regard sur le corps de la mère. Au cours d’une passe, elle se désha­bille et laisse appa­raître son corps flétri, tout juste rentable, tan­dis qu’un éclairage con­trasté exac­erbe les replis et capi­tons d’une chair usée par le temps. Mais, alors que le film par­tait sur de bons rails, le réc­it dérive peu à peu vers un psy­chodrame famil­ial corseté dont le fin­ish monte en épin­gle une dis­pute trop insignifi­ante pour éveiller l’émotion tant con­voitée. Navrants virages académiques pour ces fic­tions qui récla­maient l’inverse : de l’audace et de l’envergure.

<i src=Il est des nôtres, de Jean-Christophe Meurisse" align="middle">

Enfin, The Love Equa­tion of Hen­ry Fast dresse le por­trait plein de mal­ice et de douceur d’un vieux Dom Juan dont l’appétence sex­uelle, tou­jours fringante, est ren­due inof­fen­sive par l’apparence ratat­inée de son petit corps mal­in­gre. Mar­ié à trois repris­es, père de trois filles instal­lées depuis leur petite enfance aux USA, Hen­ry est un vieux roman­tique livré à la soli­tude. La seule per­son­ne avec qui il entre­tient une rela­tion régulière est sa fille aînée, qu’il con­tacte via Skype. Sans jamais inter­a­gir ou exercer son influ­ence sur le cours des événe­ments, la réal­isatrice manœu­vre au plus près du vieux pro­fesseur de math­é­ma­tiques en prenant soin d’observer la juste dis­tance du retrait. La voix off du vieil homme per­met au réc­it de pro­gress­er sans autre arti­fice, immergeant le spec­ta­teur dans son quo­ti­di­en soli­taire et peu­plé de désir. Brossant le por­trait d’un Dom Juan désen­chan­té, Agniesz­ka Elbanows­ka trans­pose une ver­sion polon­aise et plus âgée du Bill Mur­ray de Bro­ken Flow­ers dans le champ du doc­u­men­taire, tis­sant ain­si un curieux dia­logue autour de la fig­ure du séduc­teur et de sa soli­tude. Récom­pen­sé d’une men­tion Europe, le film ose pos­er un regard amusé et lucide sur la vie de Hen­ry. Jamais com­plaisant, il est ain­si mis en défaut lorsque sa fille, venue lui ren­dre vis­ite après des années d’éloignement et de silence, lui reproche de s’être remar­ié trop vite, les écar­tant de sa nou­velle vie, imposant au vieux prof de faire amende hon­or­able pour obtenir son par­don. Loin des représen­ta­tions mièvres et empathiques, le film glisse peu à peu du por­trait ludique à l’incise, approchant au plus près des blessures de son per­son­nage. Radi­ogra­phie de l’être tout entier, de son his­toire intime aux visions du corps nu, l’auteur aus­culte son sujet sous toutes les cou­tures et parvient à l’inscrire dans un hori­zon sym­bol­ique général, à tra­vers la fig­ure du Dom Juan qu’elle creuse d’un envers déca­dent mais atten­dris­sant.

<i src=Tout ce que tu ne peux pas laisser derrière toi, de Nicolas Lasnibat" align="middle">

Visions d’outre-monde

En réponse aux mul­ti­ples décli­naisons du réel, fic­tives ou doc­u­men­taires, se dressent des films « d’outre-monde ». L’important con­siste à faire dia­loguer les per­son­nages et les images avec d’autres sur­faces que ce « réel brut » auquel un nat­u­ral­isme naïf s’acharne à ren­dre plate­ment hom­mage. En pre­mier lieu appa­rais­sent les films proches du réel, mais dont le traite­ment esthé­tique et poé­tique donne le change à cette pre­mière intu­ition. Joan­na d’Ane­ta Kopacz illus­tre à titre exem­plaire ce pre­mier rap­port à l’inconnu avec l’apprentissage de la mort par un enfant. Joan­na est ain­si le titre homonyme du réc­it doc­u­men­taire des derniers mois d’une jeune femme, mère d’un petit garçon, atteinte d’un can­cer foudroy­ant. Mal­gré quelques tics de fil­mage mal­venus, comme le réflexe de met­tre en scène son pro­pre retrait, insignifi­ant et inutile dans le cas présent, l’auteur se penche sur un sujet sen­si­ble avec une grande déli­catesse. Le traite­ment visuel souligne l’épuisement de Joan­na par le biais de fil­tres atténu­ant les couleurs, appareil­lant l’image au dia­pa­son de son corps exsangue. Les tonal­ités bleutées ren­dent une apparence bla­farde, et nous invi­tent à adopter un point de vue d’outre tombe, déjà dans l’œil de la morte. Entre la volon­té de se bat­tre et la fin qui approche inévitable­ment, Ane­ta Kopacz enfouit son réc­it à mi-chemin entre la vie qui pal­pite et la mort déjà inscrite sur le corps de Joan­na. Terne, dévi­tal­isé, froid, le régime visuel porte à croire que nous sommes davan­tage du côté de la con­damnée que de celui de son petit garçon, l’esthétique spec­trale épou­sant fidèle­ment une sen­sa­tion de glisse­ment alan­gui du monde des vivants à celui des fan­tômes.

<i src=Joanna, d'Aneta Kopacz" align="middle">

Dans le ter­ri­toire de la fic­tion, Tout ce que tu ne peux pas laiss­er der­rière toi de Nico­las Las­ni­bat abor­de aus­si les thèmes de la mémoire, de la mort et des fan­tômes à l’aune d’un réel tenu à dis­tance. Cet écart, c’est d’abord celui de la fable. Les événe­ments nar­rés sont inven­tés et feints. Pour­tant, proche col­lab­o­ra­teur de Patri­cio Guzmán, Las­ni­bat paraît dia­loguer avec le ciné­ma du maître chilien, lui même han­té par les fan­tômes de l’histoire récente de son pays et les mil­liers de dis­pari­tions pen­dant la dic­tature de Pinochet. Le réc­it se déroule au nord du Chili, dans une ville non loin de San­ti­a­go. Un vieil homme perd son poste d’ouvrier et décide de retourn­er, avec sa femme, dans le vil­lage de leur jeunesse, aux racines de leur his­toire. Mais au cours d’un road-movie tes­ta­men­taire semé d’embûches, le sim­u­lacre est dévoilé dans la sur­prise d’un plan par­faite­ment banal, où le vieil homme par­le à sa femme au passé, tan­dis qu’elle lui répond au présent. Depuis le début, elle n’était qu’un fan­tôme, vis­i­ble de lui seul, un mirage, mais aus­si une hal­lu­ci­na­tion partagée avec le spec­ta­teur. Truf­fant son film de références à la révo­lu­tion chili­enne à tra­vers l’engagement poli­tique de la femme du pro­tag­o­niste et sa dis­pari­tion dans de mys­térieuses cir­con­stances, Las­ni­bat cor­re­spond avec le doc­u­men­taire Nos­tal­gie de la lumière de Patri­cio Guzmán. Évo­quant les trau­ma­tismes du peu­ple chilien et l’amnésie des autorités après la fin du régime de Pinochet, Guzmán filme les femmes de résis­tants au régime dic­ta­to­r­i­al à la recherche des restes de leurs maris, dis­per­sés dans les déserts au sud du pays. La mémoire, les traces, la con­ser­va­tion des biens matériels appar­tenant aux défunts dis­parus sous Pinochet, attes­tent le rap­port com­plexe que le peu­ple chilien entre­tient avec son passé récent. L’apprentissage de la mort n’est plus à l’ordre du jour puisque Rober­to a apprivoisé le fan­tôme de sa femme. Du reste, avec Tant qu’il nous reste des fusils à pompe, Tout ce que tu ne peux pas laiss­er der­rière toi est le seul film de la com­péti­tion cher­chant un équili­bre entre le réal­isme et le fan­tas­tique : soit, en pied de nez aux propo­si­tions asséchantes, l’équation pre­mière du nat­u­ral­isme lit­téraire.

<i src=Tant qu’il nous reste des fusils à pompe, de Caroline Poggi et Jonathan Vinel" align="middle">

Précédé de sa notoriété berli­noise, Tant qu’il nous reste des fusils à pompe de Car­o­line Pog­gi et Jonathan Vinel avançait drapé du cos­tume de leader, au coude à coude avec Peine per­due de Arthur Harari, l’autre épou­van­tail du fes­ti­val (ils repar­tiront avec le Prix Spé­cial Ciné+ et le Prix du For­mat Court sous le bras). Bal­ayant d’un revers de manche les petites réti­cences de départ, force est de con­stater que le film dis­si­dent de la Fémis n’a pas usurpé sa répu­ta­tion. Dans un lotisse­ment isolé en rase cam­pagne, deux frères affec­tés par le sui­cide de leur ami d’enfance déci­dent d’intégrer un mys­térieux gang, une nou­velle famille. Sous la lour­deur de cer­taines fig­ures imposées comme les foires d’empoignes, les dia­logues laconiques et les érup­tions de vio­lence trop prévis­i­bles, le tan­dem Pog­gi et Vinel tra­vaille dif­férentes strates du réel, entre les pro­jec­tions men­tales, l’hallucination et la pure présence au monde, dans un feuil­leté de visions que les fon­dus enchaînés, et la mise en scène sonore con­tribuent à ren­dre poreuses les unes des autres. À ce titre, le film tire sa beauté de l’ombre du sui­cide qui plane sur tous les plans. Le réc­it prend alors la forme d’une orai­son de Joshua, adressée à son ami mort et à son frère qu’il va quit­ter pour l’autre monde. C’est dans les cir­cuits souter­rains du rêve et de la mort, de l’agonie et de la soli­tude, du lotisse­ment et du monde, que Tant qu’il nous reste des fusils à pompe parvient à trou­ver son équili­bre entre une esthé­tique un chouia poseuse et l’envoûtement d’un univers à la croisée de Bruno Dumont, Philippe Grandrieux et Claire Denis, sans jamais tomber dans le pla­giat.

<i src=Métamorphoses, de Shanti Masud" align="middle">

Enfin, couron­nons libre­ment Méta­mor­phoses de Shan­ti Masud, qui restera comme le feu d’artifice du Fes­ti­val et le seul film capa­ble de tir­er toute la quin­tes­sence d’un dis­posi­tif tenu du début à la fin de sa durée. Dia­loguant par bien des aspects, à com­mencer par son cast­ing, avec Les Ren­con­tres d’après minu­it de Yann Gon­za­lez, Méta­mor­phoses asso­cie la tra­di­tion foraine des attrac­tions du ciné­ma prim­i­tif (les trans­for­ma­tions de Méliès, les têtes coupées, trans­for­mées, écrasées, dupliquées, éclatées, le tout en gros plans fix­es) avec un roman­tisme mélan­col­ique d’une fureur ébou­rif­fante. Huit acteurs, huit fig­ures réci­tent un texte face caméra (ils ne le dis­ent pas, les mots sor­tent avec trop de flu­id­ité, il s’agit de bien de jeu, de texte, et de dic­tion) sur un fond en accord avec l’humeur et la nature de leur iden­tité féérique. Car cha­cun se trans­forme peu à peu en une bête mythologique, du loup-garou à la licorne, en pas­sant par le vam­pire (Nico­las Mau­ry, sai­sis­sant) à tra­vers les procé­dures con­juguées du jeu des acteurs, leurs défor­ma­tions à vue, du mon­tage avec le fon­du, du maquil­lage avec les pro­thès­es, et du numérique. Dans une économie dig­i­tale a min­i­ma, Shan­ti Masud jux­ta­pose les strates his­toriques du ciné­ma d’apparition et de change­ments de têtes, du mon­tage méliésien, aux pro­thès­es du fan­tas­tique des orig­ines à aujourd’hui, dans un mou­ve­ment syn­thé­tique réca­pit­u­lant l’histoire des proces­sus de trans­for­ma­tion depuis les pre­miers temps. À ces jeux d’attractions répon­dent des con­trechamps cos­miques en images de syn­thès­es, dont l’artifice rime avec les procédés arti­sanaux con­vo­qués pour défig­ur­er les acteurs. L’artifice, même le plus mod­erne, est sol­lic­ité pour sa beauté pla­tonique et inof­fen­sive. Tout est faux, tout est sim­u­lacre dévoilé, pour­tant l’émotion sub­merge et fait mouche dans sa sim­plic­ité enfan­tine. Ain­si, le mau­vais goût assumé de l’esthétique hero­ic fan­ta­sy se trou­ve sub­limé par les nappes pro­phy­lac­tiques d’Ulysse Klotz dans un tour­bil­lon de sen­sa­tions dilu­vi­ennes. Ouvert au lyrisme et aux sens, Méta­mor­phoses s’offre aux nuits archaïques et à l’enfance du temps : le temps des mythes, les pre­miers temps du monde et les pre­miers temps du ciné­ma. À ce titre, il bat­tait la mesure d’une pul­sa­tion atavique et plongeait le fes­ti­val dans un ver­tige de lyrisme malade et mor­tifère que nous n’aurions man­qué sous aucun pré­texte. Pas même pour un Waka­mat­su ou un Agnès Var­da, dont les œuvres com­plé­taient la com­péti­tion de deux sec­tions par­al­lèles de grande qual­ité.

Au total 25 films, donc, pour une sélec­tion de haute volée. À l’aune de cette 11ème édi­tion du fes­ti­val de Brive, le moyen-métrage aura su prou­ver sa valeur et gag­n­er sa place sur l’échiquier des cir­cuits de dis­tri­b­u­tion. Entre fes­ti­vals et exploita­tion en salle la cloi­son est par­fois mince, et cer­tains auteurs spé­cial­istes de for­mats inter­mé­di­aires parvi­en­nent depuis peu à résoudre l’équation. Témoins Hubert Viel et Mati Diop dont les respec­tifs Artémis cœur d’artichaut – qui tri­om­phait l’an passé à Brive – et Mille Soleils, ont con­nu une exploita­tion ciné­ma. Souhaitons le même suc­cès aux trois films de Gabriel Abrantes, qui sor­tent le 11 juin sous le titre Pan pleure pas, inclu­ant le mal nom­mé Ennui Ennui, qui à coup sûr propulsera son auteur au rang des cinéastes majeurs de demain.