Les engrenages se met­tent en marche, un téle­scope intact du début du siè­cle, ou peut-être plus ancien encore, est dirigé vers le ciel pur et éthéré du Chili. Juste une machine, filmée avec amour par un pas­sion­né d’astronomie. Puis la voix off de Patri­cio Guzmán, qui accom­pa­g­n­era tout le film : « Jamais je n’aurais cru qu’un jour les plus grands téle­scopes du monde se trou­veraient dans mon pays. » Le film est une déc­la­ra­tion d’amour aux étoiles et à l’astronomie. Mais pourquoi Patri­cio Guzmán, exilé poli­tique, réal­isa­teur de La Bataille du Chili (1974), du Cas Pinochet (2001) et de Allende (2004), en vient-il à nous par­ler de sa pas­sion pour l’astronomie ?

L’idée du film a pour orig­ine un lieu sym­bol­ique : le désert d’Atacama. Des gravures pré­colom­bi­ennes aux dépouilles des pris­on­niers poli­tiques tués sous le régime de Pinochet, en pas­sant par les villes fan­tômes qui entouraient les anci­ennes mines de salpêtre, ce lieu revêt une impor­tance pri­mor­diale pour ce réal­isa­teur qui pour­suit ici son tra­vail sur la mémoire, qu’elle soit col­lec­tive ou indi­vidu­elle. Mémoire archéologique lorsqu’il filme les momies, mémoire géologique avec les minéraux rares que l’on y trou­ve, mais surtout mémoire poli­tique avec ces femmes qui cherchent dés­espéré­ment dans ce désert infi­ni, la pelle à la main, les dépouilles de leurs pères, mères, amis, morts sous Pinochet. Cette mémoire est mise en per­spec­tive par la prob­lé­ma­tique que nous pose l’astrophysicien, inter­rogé pen­dant le film : le présent n’existe pas. Cer­taines étoiles observées au téle­scope sont déjà éteintes, et pour­tant nous les voyons lumineuses. Le tra­vail de l’astrophysicien est donc un tra­vail éter­nelle­ment tourné vers le passé, comme le tra­vail de l’archéologue ou du géo­logue, mais il nous per­met de com­pren­dre non seule­ment l’origine du monde, le big-bang mais égale­ment le futur.

Le désert d’Atacama est le point de con­ver­gences de ces inter­ro­ga­tions philosophiques que Patri­cio Guzmán souhaite nous soumet­tre : l’importance de la mémoire pour com­pren­dre le présent, pour être capa­ble de vivre le présent. Aus­si, pou­voir par­ler des exac­tions de la dic­tature de Pinochet, en retrou­vant les charniers et les dépouilles des vic­times, n’est pas seule­ment salu­taire pour les proches, mais pour le Chili en général. Comme le dit Patri­cio Guzmán, son film n’apporte pas de répons­es aux ques­tions qu’il sus­cite. Il dresse des analo­gies et des par­al­lèles qui devi­en­nent por­teurs de sens et qui revê­tent, au fur et à mesure que le film avance, une dimen­sion philosophique riche, pro­fonde et stim­u­lante.

La beauté du film réside dans l’équilibre entre la con­tem­pla­tion des très belles images du ciel étoilé et ce sol qui cache tant de secrets prêts à être dévoilés. Grâce et tra­vail de l’astrophotographe Stéphane Guis­ard, les mag­nifiques plans du ciel, de ses galax­ies et de ses con­stel­la­tions, ryth­ment le film et nous plon­gent dans ce monde mys­térieux, atti­rant et hyp­no­tique. Pen­dant le film, une inter­venante évoque l’idée de tourn­er les téle­scopes vers la terre, pour retrou­ver les morts : c’est juste­ment le but de Patri­cio Guzmán. Réha­biliter le sol chilien, retrou­ver ses racines, son his­toire pour redonner au Chili une véri­ta­ble mémoire, dénuée de tout tabou. La nos­tal­gie dont par­le le titre cor­re­spond bien à ce passé regret­té parce que l’on ne le con­naît pas : pourquoi, nous dit la voix off, n’avons-nous aucune trace de ce qui s’est passé au XIXe siè­cle ? Pourquoi ce silence ? Cette douleur liée à l’absence de mémoire est sub­limée par la con­tem­pla­tion des galax­ies : aus­si infimes soient les indices, les astro­physi­ciens pour­suiv­ent leurs décou­vertes sur l’origine de l’univers. Pourquoi ce tra­vail ne serait-il pas pos­si­ble avec le pro­pre passé du Chili ?

La richesse philosophique du film est traitée avec une cer­taine sub­til­ité par le réal­isa­teur, qui réus­sit la gageure de nous faire rêver tout en nous faisant réfléchir. Le film n’est certes pas exempt de cer­taines longueurs, mais cela est dû à sa dimen­sion con­tem­pla­tive et une mise en scène par­fois plate. Néan­moins, le film se laisse voir comme on con­tem­plerait les étoiles : jadis repères pour les explo­rateurs et tou­jours présentes aujourd’hui, ces étoiles éclairent le désert d’Atacama et offrent aux astro­physi­ciens la pos­si­bil­ité de com­pren­dre le passé et d’imaginer de plus en plus fine­ment le futur. Le sujet, certes com­plexe, donne lieu à un doc­u­men­taire orig­i­nal, grâce à une approche sub­tile, cohérente et poé­tique.