La Cordil­lère des songes de Patri­cio Guzmán, dernier volet d’une trilo­gie ini­tiée par Nos­tal­gie de la lumière et pour­suiv­ie avec Le Bou­ton de nacre, s’illustre comme la quin­tes­sence du style récent du cinéaste, en même temps qu’il en pointe claire­ment les lim­ites. Le pre­mier plan pose d’emblée la cordil­lère des Andes comme un nou­v­el objet de fas­ci­na­tion et de mys­tère[1] qu’une voix-off ne cessera d’interroger selon des modal­ités sim­i­laires aux deux films précé­dents : com­ment les Andes, qui à la fois cir­con­scrivent et pro­tè­gent le Chili du reste du monde, témoignent-elles des trou­bles tra­ver­sés par le pays lors de la sec­onde moitié du XXᵉ siè­cle ? Si Guzmán creuse dans un pre­mier temps cette ques­tion en déploy­ant comme à son habi­tude un vaste réseau d’analogies poé­tiques en lien avec ce « bloc de matière immuable », le film aban­donne toute­fois son chem­ine­ment à mi-par­cours pour inve­stir le champ des images de la lutte poli­tique[2].

La Cordil­lère des songes entrelace dans sa pre­mière par­tie des por­traits d’artistes[3] (pein­tres, sculp­teurs, écrivains), dont la pra­tique est liée à la matière ou à l’image des Andes, avec une série de cor­re­spon­dances appuyées par une voix-off : des failles de la mon­tagne comme autant de cica­tri­ces liées à l’Histoire ; des pavés extraits de la roche comme témoins des assas­si­nats poli­tiques du régime de Pinochet[4] ; le putsch asso­cié à un phénomène géologique (une érup­tion vol­canique), etc. Le didac­tisme avec lequel Guzmán envis­age ces analo­gies n’est pas sans ques­tion­ner, d’au­tant que le film redou­ble un sim­ple principe d’association par une parole sur­plom­bante (celle du cinéaste). Cela a pour effet de cir­con­scrire le sens des images, ravalées par un texte qui prend trop sou­vent le spec­ta­teur par la main et entrave le libre jeu des cor­re­spon­dances formelles.

Les images manquantes

Reste que La Cordil­lère des songes parvient à résoudre par­tielle­ment son didac­tisme en s’ouvrant aux images d’un autre réal­isa­teur, Pablo Salas, caméra­man chevron­né qui doc­u­mente depuis près de quar­ante ans la répres­sion du pou­voir chilien – quar­ante ans que Guzmán n’aura pas pu lui-même filmer en rai­son de son exil en France. Le cinéaste opte alors pour le retrait et for­mule, grâce aux archives de Salas, une autre his­toire du Chili. Si le texte prend là encore le dessus afin de retrac­er une généalo­gie poli­tique (le Chili con­tem­po­rain rongé par le néolibéral­isme se voit désigné comme économique­ment trib­u­taire de l’administration Pinochet), la réac­tu­al­i­sa­tion des archives du caméra­man via un mon­tage faisant preuve d’un cer­tain relâche­ment (la voix-off se fait plus dis­crète) per­met de reli­er passé et présent. Il met ain­si en par­al­lèle dans la dernière par­tie du film des images de répres­sion enreg­istrées par Salas dans les années 1980 (des man­i­fes­tants boutés par des canons à eau) avec des images du présent, où Guzmán filme Salas dans son exer­ci­ce d’archiviste mil­i­tant face à un canon à eau. Le film aura entre temps lais­sé la place à une matière exogène – ces « images man­quantes » de la vie mou­ve­men­tée du pays –, à des traces à même de recon­stituer une mémoire de la lutte poli­tique.

Notes

Notes
↑1 Après le désert chilien (Nos­tal­gie de la lumière, 2010) et l’océan Paci­fique bor­dant les côtes (Le Bou­ton de nacre, 2015).
↑2 Ce grand écart est d’autant plus intriguant qu’il polarise les deux ver­sants de la fil­mo­gra­phie du doc­u­men­tariste, du film mil­i­tant au man­i­feste lyrique.
↑3 Les œuvres de ces artistes ser­vent égale­ment la logique du mon­tage : un fon­du enchaîné lie par exem­ple une fresque murale sur un quai de métro à l’effigie des mon­tagnes avec un panora­ma des Andes.
↑4 Cer­tains pavés se voient ser­tis d’une plaque indi­quant le nom de la per­son­ne assas­s­inée.