Cinquième long-métrage d’André Téch­iné, Hôtel des Amériques mar­que un tour­nant majeur dans la car­rière du cinéaste. Alors iden­ti­fié dans le paysage ciné­matographique comme un for­mal­iste assez froid et par­fois emprun­té, tou­jours à dis­tance des per­son­nages qu’il filme, le réal­isa­teur amène sou­vent ses pres­tigieux acteurs (Adjani, Depar­dieu, Hup­pert, More­au, Pisi­er, etc.) à jouer des fig­ures à la lim­ite de la dés­in­car­na­tion, dis­simulés der­rière des masques que la mise en scène aux accents baro­ques fige jusqu’à n’en faire que des fan­tômes. Ce par­ti-pris sem­ble avoir trou­vé son point de non-retour dans l’évocation biographique de la famille Bron­të (Les Sœurs Bron­të en 1979), com­plexe com­pro­mis entre le romanesque auquel se prête ce pan de la lit­téra­ture anglaise du 19ème siè­cle et un souci de réal­isme dans la représen­ta­tion de la chair et de l’incandescence amoureuse. Réal­isé en 1981, Hôtel des Amériques mar­que donc une rup­ture majeure dans la mesure où c’est la pre­mière fois que la mise en scène de Téch­iné se met entière­ment au ser­vice de ses inter­prètes au point de devenir le vecteur de leurs émo­tions. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si ce pro­jet de film est né d’un désir de réu­nir pour la pre­mière fois à l’écran deux grands acteurs : Patrick Dewaere (décédé un an plus tard) et Cather­ine Deneuve, qui allait par la suite devenir l’actrice fétiche du réal­isa­teur, du Lieu du crime au dernier L’Homme qu’on aimait trop en pas­sant par Ma sai­son préférée ou encore Les Voleurs. Le pre­mier était con­nu et appré­cié pour son jeu à fleur de peau et son lâch­er-prise dépourvu de com­plai­sance, la sec­onde pour son jeu min­i­mal­iste, presque absente d’elle-même (s’inscrivant dans l’héritage de Danielle Dar­rieux, sa mère de ciné­ma, des Demoi­selles de Rochefort à Perse­po­lis en pas­sant par Le Lieu du crime ou encore 8 femmes). Autant dire que le choix même du cast­ing d’Hôtel des Amériques nous éloigne d’entrée de jeu des out­rances expres­sives d’Adjani (Baroc­co) ou alors de la théâ­tral­ité démon­stra­tive de Pisi­er (Sou­venirs d’en France) – actri­ces qui ne réap­pa­raitront plus jamais dans l’univers de Téch­iné à par­tir des années 1980 – et allait con­tribuer à pos­er le cinéaste en héri­ti­er de François Truf­faut.

Le barrage

Le point de départ du film est et sera celui de la majeure par­tie de ceux que le cinéaste sign­era les décen­nies suiv­antes : la ren­con­tre et la cohab­i­ta­tion de deux inadap­tés con­traints de fouiller dans leur passé pour iden­ti­fi­er les raisons qui les ont con­duits à décrocher du réel et renon­cer, d’une cer­taine manière, à ce qu’ils espéraient être. Dans Hôtel des Amériques, soit Hélène (Cather­ine Deneuve), anesthé­siste de pro­fes­sion et anesthésiée sur le plan sen­ti­men­tal, et Gilles (Patrick Dewaere), trente­naire un peu paumé qui roule sa bosse aux côtés de Bernard (Éti­enne Chicot), loubard et dragueur invétéré. Comme dans un par­fait roman de gare qui scelle les ren­con­tres les plus inat­ten­dues, les deux per­son­nages font d’abord con­nais­sance attablés à la brasserie d’une petite ville de province, Biar­ritz en l’occurrence. Comme con­t­a­m­inée par le tra­vail qu’elle accom­plit chaque jour, Hélène finit par s’endormir sur la table. Prof­i­tant de cet aban­don, de cette perte de con­nais­sance (le som­meil étant traité comme un symp­tôme d’absence au monde dans de nom­breux films de Téch­iné), Gilles veille à ses côtés toute la nuit, prêt à l’accueillir au petit matin avec l’espoir à peine caché qu’entre eux deux démarre une his­toire d’amour. C’est bien là tout l’enjeu qui ne cessera de nour­rir par la suite tous les films du réal­isa­teur : une promesse pour les per­son­nages que quelque chose leur arrive, qu’un sen­ti­ment puisse les réveiller de leur vague léthargie affec­tive, que l’autre désiré soit l’espoir d’un retour à la vie. Pour Hélène les fan­tômes de son passé trou­vent leur incar­na­tion dans La Sala­man­dre, une superbe demeure défraîchie avec vue sur la mer que son ancien com­pagnon avait acheté pour elle avant qu’il ne décède. Aban­don­née avec cette mai­son qui sym­bol­ise tout ce à quoi elle avait pu rêver avant de voir ses attentes défini­tive­ment con­trar­iées, Hélène se retrou­ve encom­brée d’un fardeau qui la con­damne à regarder dans une seule et même direc­tion (le passé), ne lais­sant plus de place aux nou­velles oppor­tu­nités. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si elle fréquente avec bien­veil­lance Jacque­line (Dominique Lavanant), patronne de la brasserie où a lieu la fameuse ren­con­tre du début, rompue aux jeux de casi­no, quitte à y laiss­er toutes ses économies. Se met­tre en dan­ger, pren­dre le risque de la dés­in­té­gra­tion quand le désir pose la ques­tion de sa pro­pre matéri­al­i­sa­tion, c’est le sous-texte phénoménologique qui ne cesse de par­courir le tra­vail du cinéaste depuis Hôtel des Amériques et qui met en oppo­si­tion l’ac­tion et la pas­sion comme deux notions totale­ment incom­pat­i­bles.

La tentation du gouffre

C’est para­doxale­ment cette ques­tion du rap­port au monde qui con­duit les per­son­nages d’Hôtel des Amériques à entretenir leurs fan­tasmes et à se racon­ter des his­toires. Il y a bien enten­du la galerie de per­son­nages sec­ondaires, de Luc (le pre­mier per­son­nage homo­sex­uel que Téch­iné intè­gr­era dans son univers ciné­matographique, preuve d’une nou­velle porosité entre la réal­ité de l’in­time et la fic­tion) à sa bonne copine Colette (Josiane Bal­asko) en pas­sant par Bernard, qui vivent d’e­spoirs et d’at­tentes, exp­ri­mant leurs décep­tions face à ce que le réel leur offre. Mais la colonne vertébrale du film s’ar­tic­ule autour de la rela­tion entre Hélène et Gilles : la désyn­chro­ni­sa­tion des deux per­son­nages, sym­bol­isée par une tech­nique de jeu très dif­férente entre Deneuve et Dewaere, sem­ble atténuée par l’ap­pro­pri­a­tion com­mune d’un lieu en trompe-l’œil, abîme de mélan­col­ie qui va tout aspir­er sur son pas­sage. La Sala­man­dre, bout de terre isolée béné­fi­ciant d’une vue pleine sur la mer, incar­ne un leurre, celui d’of­frir un espace de réc­on­cil­i­a­tion avec soi-même et les fan­tômes encom­brants du passé. Dans le ciné­ma d’An­dré Téch­iné, les par­en­thès­es enchan­tées que peu­vent sym­bol­is­er les lieux en marge de la société sont tout sauf l’ex­pres­sion d’une naïveté roman­tique. Elles con­stituent surtout un état tran­si­toire, une étape vers une meilleure con­nais­sance de soi. Ce motif ne cessera de revenir dans la plu­part des films de Téch­iné, de la riv­ière isolée des Roseaux sauvages et de La Fille du RER aux maisons refuges du Lieu du crime et des Égarés. Pour Hélène et Gilles, si on est ten­té de croire qu’un déter­min­isme psy­chologique les con­damne à ne pou­voir pour­suiv­re leur aven­ture ensem­ble, il n’y a pour­tant aucun défaitisme dans le pro­pos du film. Certes, la fin ouverte et les espoirs trop explicite­ment for­mulés ne lais­sent que peu de doutes sur la capac­ité des per­son­nages à réori­en­ter la réal­ité selon leurs désirs. Néan­moins, ce qui fait la valeur de cette expéri­ence (tant du côté des per­son­nages que du cinéaste), c’est cette nou­velle capac­ité à ouvrir une fenêtre sur les tour­ments de l’âme pour en matéri­alis­er les con­tours.