Pre­mier long métrage de l’artiste graphique Aditya Vikram Sen­gup­ta, Labour of Love narre vingt-qua­tre heures des vies simul­tanées de tra­vail d’un homme et d’une femme de Cal­cut­ta. Out­re les sons envi­ron­nants, les seules paroles intel­li­gi­bles sont deux dis­cours off com­men­tant la réces­sion indi­enne et l’ag­gra­va­tion des iné­gal­ités sociales qui en résul­tent. Les deux pro­tag­o­nistes, eux, ne lâcheront pas un mot, ou alors ceux-ci, rares, seront étouf­fés par les bruits alen­tour — même leurs inten­tions de par­ler au télé­phone seront con­trar­iées. Labour of Love n’a pour­tant rien d’un film taiseux, qui brandi­rait son silence comme une arme intim­i­dante pour sig­ni­fi­er une inten­tion de dépouille­ment et de pri­mauté de l’im­age. Dans ce film, l’usage et des images du son ne va pas vrai­ment dans le sens de l’austérité, il est mesuré pour exprimer ce signe sim­ple : le monde n’est guère silen­cieux, mais ces deux indi­vidus seuls le sont. Et puisqu’ils ont si peu à dire, les actes par­lent pour eux.

Labour of Love a quelque chose de com­mun avec Hua­cho d’Ale­jan­dro Fer­nán­dez Almen­dras, quelque chose de noble. Ces films tâchent de se nour­rir du geste humain le plus ordi­naire, en l’oc­cur­rence de son tra­vail, pour en faire du ciné­ma — non par un principe autori­taire, mais parce que leurs auteurs croient en la valeur de tels gestes. Les allers-retours entre le domi­cile et le lieu de tra­vail sont des aven­tures ; les siestes sont des paus­es ouvertes aux inci­dents ; chaque mou­ve­ment, chaque arrêt est une action déci­sive à court ou à long terme, leur répéti­tion et leur accu­mu­la­tion écrivent dans le temps l’at­tente du résul­tat. Sen­gup­ta le plas­ti­cien y accentue le tra­vail esthé­tique, cherche par moments (mais sans que cela domine les autres dimen­sions du film) la beauté de ces mou­ve­ments. Mais con­traire­ment au film d’Al­men­dras, Labour of Love, avant le recom­mence­ment annon­cé de ce quo­ti­di­en, présente un objec­tif à attein­dre. À un moment, il appa­raît que l’homme et la femme ne sont pas étrangers l’un à l’autre, qu’ils ont au moins un lieu en com­mun. Le film, alors, glisse vers une comédie roman­tique sin­gulière, où l’on attend et espère que les deux êtres, cha­cun à leur labeur, finiront par se ren­con­tr­er — ou se retrou­ver. L’at­tente sus­citée par la cap­ta­tion des gestes devient un malin sus­pense de genre, le film faisant même miroi­ter l’e­spoir que les per­son­nages brisent leur silence et se par­lent au télé­phone avant de déjouer cet espoir. Le moment où la ren­con­tre s’ac­com­plit enfin con­stitue le seul bémol, Sen­gup­ta l’idéal­isant au point d’en faire des images de fan­ta­sy un peu clin­quante ; mais il ne com­pro­met pas la réus­site d’avoir retran­scrit cette attente secrète et renou­velée cachée der­rière les activ­ités que la société impose.