Quand John Car­pen­ter sort Assaut en 1976, il ne ren­con­tre qu’in­dif­férence et mépris de la part de la cri­tique et du pub­lic améri­cain. Drôle de pays qui sait faire des films mais qui ne sait pas les regarder. Ou plutôt qui les regarde mal, qui préfère leur motif à leur des­ti­na­tion, qui les fétichise au lieu de les observ­er. Le fétiche, c’est l’au­teur et ses manières, et plus il aura de manières, plus il sera un auteur. Drôle d’évo­lu­tion de la cinéphilie qui, de la poli­tique des auteurs, n’a gardé que le mot “auteur” (c’est ce qui a don­né le Nou­v­el Hol­ly­wood). Car­pen­ter, lui, a surtout retenu le mot “poli­tique”, c’est-à-dire la façon dont une com­mu­nauté se struc­ture et s’or­gan­ise, tou­jours con­tre une men­ace extérieure – ici, un groupe hétéro­clite assiégé par un gang de bar­bares dans un com­mis­sari­at en plein démé­nage­ment. Avec ce film, qui suit à la let­tre ce pro­gramme (poli­tique) qui est aus­si celui de la pure tra­di­tion de la série B et du west­ern, Car­pen­ter s’af­fiche peu comme un auteur (comme on affiche ouverte­ment sa sex­u­al­ité, tout en sig­naux exces­sifs), et ne donne pas au goût cinéphile des 70’s les joies de la com­plai­sance béate. Autrement dit, Assaut n’est pas un film facile à aimer : his­toire min­i­mal­iste, rythme balourd, per­son­nages sché­ma­tiques, inter­pré­ta­tion médiocre, pro­duc­tion fauchée, etc. Heureuse­ment, en 1976, la cinéphilie européenne n’avait pas (encore) oublié qu’il a fal­lu extir­p­er presque de force les auteurs du ciné­ma clas­sique hol­ly­woo­d­i­en, et qu’il était pos­si­ble de pass­er out­re ces vel­léités pour com­pren­dre que John Car­pen­ter était un réal­isa­teur impor­tant : lors de la pre­mière lon­doni­enne du film, c’est un tri­om­phe. Comme sou­vent (comme tou­jours ?) c’est la cinéphilie européenne qui est venue à la rescousse du ciné­ma améri­cain (c’est même devenu une mau­vaise habi­tude).

Si Car­pen­ter ne peut pas faire un west­ern à l’an­ci­enne (c’est-à-dire en en respec­tant les codes) dans les années 1970, out­re le manque de moyens, c’est surtout parce qu’après la récupéra­tion du genre par l’I­tal­ie, ce ciné­ma était totale­ment révolu et ses codes n’avaient plus lieu d’être. De la généra­tion du Nou­v­el Hol­ly­wood (avec laque­lle il n’a que peu à voir), il est le seul à avoir eu une vraie con­science post-mod­erniste (héritée de Peck­in­pah, ce cinéaste charnière), à savoir que le clas­si­cisme améri­cain et ses formes, après l’avène­ment du ciné­ma mod­erne européen, étaient caducs. Le clas­si­cisme ne se recy­cle pas, il appar­tient à son époque, à son temps et il n’a de sens que dans ce con­texte. Le repro­duire, le copi­er, lui ren­dre hom­mage, tient de la fas­ci­na­tion mor­bide. Il est une forme morte qui ne peut plus rien pro­duire ; le ciné­ma de Car­pen­ter ne tourne qu’au­tour de cette ques­tion : ciné­ma impuis­sant, enfer­mé dans les films lui préex­is­tant, con­damné à y errer sans fin, con­traint au remake. Entre le début et la fin d’Assaut, rien n’a changé, comme tous les films de Car­pen­ter ce n’est que l’his­toire d’un invari­able sur­place. On ne sort du néant que pour mieux y rep­longer. Peck­in­pah s’é­tait chargé de racon­ter le fin de ce ciné­ma clas­sique, sa mort. Car­pen­ter, lui, doit se charg­er de son fan­tôme (là où les fétichistes se sont occupés de son cadavre). D’où son ori­en­ta­tion vers le fan­tas­tique et l’hor­reur (genre hum­ble s’il en est). Mor­bide, le ciné­ma de Car­pen­ter l’est aus­si mais parce que hap­pé par la mort, pris dans sa boucle con­tin­uelle, comme pour inscrire son écho dans l’e­space-temps ciné­matographique.

L’éternel retour

L’é­cho, ici, n’est autre que celui de Rio Bra­vo ou du moins sa dernière par­tie (mais d’un écho, on ne reçoit que la dernière syl­labe), film matriciel pour Car­pen­ter dont il reprend l’idée prin­ci­pale : celui d’un lieu-monde assiégé et pris d’as­saut. Mais il rem­place les per­son­nages de Hawks par des auto­mates qui vont se sub­stituer à eux et rejouer leur com­bat sans savoir pourquoi, qui ne vont repro­duire leur résis­tance à l’as­sail­lant que par pure fonc­tion nar­ra­tive, sans réelle moti­va­tion, car tout héros car­pen­te­rien est un mort en sur­sis. Le meilleur exem­ple est Napoleon Wil­son, un con­damné à mort qui lutte tout le film durant con­tre le gang. Il finit même par pren­dre les choses en main et trou­ve la solu­tion pour repouss­er la men­ace, devenant le maître des lieux, l’ex­pert hawk­sien qui sait éval­uer ses moyens et les utilis­er à son avan­tage. Mais cette bataille et cet acharne­ment sont vains. Il ne sera pas gracié à la fin, il ne gag­n­era rien, pas même la fille qu’il est par­venu à séduire. Tout juste a‑t-il abais­sé la méfi­ance de son com­pagnon de for­tune (Bish­op[1], le ser­gent de garde). Et on ne saura jamais s’il s’ag­it là pour lui d’une forme de rédemp­tion puisqu’on ne con­naît pas son crime, puisqu’on ne sait même pas s’il est réelle­ment coupable de quoi que ce soit – le con­texte du clas­sique de Howard Hawks ayant dis­paru, tout itinéraire moral n’est plus pos­si­ble. Tout ce qu’on sait de lui, c’est que sa répu­ta­tion le précède (l’é­cho, tou­jours). Ce n’est pas tant sa pro­pre survie qui le pousse à se bat­tre que celle du film (dont il est de fait le véri­ta­ble héros) qui l’as­signe à ce rôle. Per­son­nage éphémère, dédié à la seule exis­tence du film, voué à dis­paraître avec lui.

Car les films de John Car­pen­ter sont des névros­es trau­ma­tiques qui se rejouent à l’in­fi­ni, que l’on revit con­tin­uelle­ment sans par­venir à les exor­cis­er, sans que jamais on sache à quoi elles sont dues. La seule cer­ti­tude, c’est leur mou­ve­ment per­pétuel et leur éter­nel retour. Pourquoi le gang assiège-t-il le com­mis­sari­at ? Le scé­nario donne bien un pré­texte : se venger du père de famille qui s’y est réfugié et dont ils ont assas­s­iné la fille ; faible rai­son devant l’am­pleur de l’as­saut, sa stratégie froide et kamikaze. En réal­ité, il s’ag­it des séquelles du trau­ma qu’a provo­qué Rio Bra­vo qui se man­i­fes­tent. Le mal chez Car­pen­ter est une for­clu­sion, au sens psy­ch­an­a­ly­tique du terme (con­traire­ment à Kubrick chez qui il tient plus du refoule­ment), il resur­git du réel et agit comme une hal­lu­ci­na­tion. D’où ses dis­pari­tions soudaines, ce doute con­stant sur son exis­tence, ce sen­ti­ment de réveil après un cauchemar. C’est ce qui con­fère égale­ment à celui qui observe sa dom­i­na­tion sur l’ob­servé, comme au début du film quand l’un des mem­bres du gang suit du regard des pas­sants dans la lunette de son fusil, men­ace insai­siss­able dont on ne soupçonne même pas l’ex­is­tence. Et quand on sait sa présence, c’est qu’il est trop tard (le meurtre bru­tal de le jeune fille).

Après une pre­mière attaque, le gang « net­toie » la rue et ne laisse aucune trace de sa vio­lence tout en restant caché, invis­i­ble, comme si rien n’é­tait arrivé. Le regard scrute alors en vain l’hori­zon, cher­chant ce qui a habité le décor (décor tou­jours usé, théâtre d’événe­ments passés, comme le vieux com­mis­sari­at délabré), cher­chant les preuves résidu­elles de ce qu’il a cru y voir, de ce qu’il a cru y vivre. Con­cer­nant Car­pen­ter, on loue sou­vent le « cadrage », le « sens de l’e­space », le « mon­tage » et autres friv­o­lités, mais on oublie de pré­cis­er que ce qui rend tous ces élé­ments si géni­aux, c’est qu’ils se situent dans ce jeu de regard niet­zschéen où à trop con­tem­pler l’abîme, celui-ci nous con­tem­ple en retour, dan­ger per­vers et alié­nant de la pul­sion scopique. On a com­paré Assaut à La Nuit des morts vivants mais c’est un leurre : con­traire­ment à Romero, Car­pen­ter n’est pas un cinéaste satirique, il n’est pas dans l’ob­ser­va­tion des com­porte­ments soci­ologiques et sa mise en sit­u­a­tion en huis clos ne sert pas à met­tre à nu l’âme humaine. Si le gang est mul­ti-eth­nique et com­posé de dif­férents types de tribus, ce n’est pas par sig­ni­fi­ca­tion poli­tique et socié­tale mais pour le ren­dre d’au­tant plus in-iden­ti­fi­able, abstrait, informe (car­ac­téris­tique prin­ci­pale du mal, cf. The Thing). Il ne cherche pas à trou­ver la « vérité » de l’in­di­vidu dans la con­tex­tu­al­i­sa­tion sociale (milieux cul­turels et orig­ines eth­niques sont mis à plat dans Assaut, sans inci­dence) mais plutôt à saisir son absolu (qui se traduit sou­vent par sa détresse) par les voix de l’ab­strac­tion[2]. Il troque la grav­ité psy­chologique con­tre l’ape­san­teur de la réma­nence. L’im­age n’est plus le témoignage d’une his­toire qui se pro­duit en direct sous nos yeux mais la trace per­sis­tante de ce qui a dis­paru et qui revient nous hanter aveuglé­ment. Tel l’é­cho qui résonne mais dont on ne sait plus l’o­rig­ine, la des­ti­na­tion, ni même la sig­ni­fi­ca­tion. D’où l’an­goisse indi­ci­ble mais aus­si la poésie noire et dés­espérée de son ciné­ma.

Notes

Notes
↑1 En référence à La Horde sauvage.
↑2 Il faut voir par exem­ple son mag­nifique Elvis – raris­sime exem­ple de biopic émou­vant et réus­si.