[Spritz d’Or Critikat 2011]

Avec Faust, Alek­san­dr Sok­ourov a mis d’accord notre petite équipée véni­ti­enne, son film sur­passe large­ment la con­cur­rence dans cette com­péti­tion. On peut éventuelle­ment invo­quer le mot «chef d’œuvre», mais il s’agit assuré­ment d’une grande œuvre. Et dans la fil­mo­gra­phie du cinéaste, un point d’équilibre dans ce qui peut séduire chez lui, car, au regard de son œuvre, une vraie sin­gu­lar­ité émane de Faust. Sans plus entr­er dans le détail des échanges de clefs de l’ap­parte­ment et des horaires d’avion, le temps nous est comp­té, et il en faudrait pour appréhen­der notre Spritz d’Or Critikat. Essayons.

Le mythe de Faust ver­sion Sok­ourov nous plonge dans une nar­ra­tion cap­ti­vante, une sorte de transe tran­quille et lanci­nante, où le doc­teur pacti­sant avec le dia­ble est aspiré dans un mou­ve­ment per­pétuel, cir­cu­laire et descen­dant. La musique par­ticipe à cette idée de «film-prom­e­nade», très présente, il ne s’agit jamais d’un sur/soulignage, mais d’un accom­pa­g­ne­ment très sub­til de cette ronde avec le mal. Sans renier sa ten­dance élé­giaque, Sok­ourov imprime à ce réc­it un ton bouf­fon, celui d’une farce d’une ironie jouis­sive, à laque­lle con­tribue pleine­ment le per­son­nage de Mephistophe­les, incar­na­tion omnipo­tente du mal ren­due dans un état de fragilité et d’incertitude, mal­mené tout en mal­menant. Bref, une fig­ure d’une folle com­plex­ité, loin des représen­ta­tions sim­plistes actuelles de la séduc­tion malé­fique.

Par son régime d’image emprunt de mer­veilleux, le plan d’ouverture évoque claire­ment le con­te – même si l’ensemble ren­voie à la fable ; un papi­er (le fameux pacte) flotte dans les nuages et finit par fon­dre sur la petite ville : « il était une fois… » Ce n’est pas une sur­prise, mais Sok­ourov déploie une verve esthé­tique ren­ver­sante. Chaque plan réin­vente le précé­dent, de même pour chaque séquence. Sans renier son goût pour l’image-tableau et la révérence aux maîtres (Brueghel, Ver­meer, Rem­brandt, Ingres…), il s’émancipe de la nature morte pour bas­culer vers la fresque, en atteignant ici un sens prodigieux de la vari­a­tion et du mou­ve­ment.

Faust intè­gre une tétralo­gie sur le mal, les trois pre­miers (Moloch, Tau­rus et Le Soleil) se cen­traient sur des fig­ures his­toriques (rien moins que Lénine, Hitler et Hiro-Hito), tan­dis que ce dernier volet décolle de l’incarnation ter­restre pour mieux y retomber : le mal comme malé­dic­tion «choisie» par une human­ité déréglée et mau­dite.