« My name is John Ford and I make west­erns. » Une cita­tion fort con­nue du maître du genre qui a pour­tant tout autant bril­lé dans la réal­i­sa­tion de ces « petites his­toires sans grandes vedettes sur des com­mu­nautés de gens très sim­ples », qu’il con­sid­ère être ses plus beaux films, con­fie-t-il à Bertrand Tav­ernier[1]. Dans le genre, vien­nent à l’e­sprit deux films avec Will Rogers, Steam­boat Round the Bend et Doc­tor Bull dont l’ap­par­ente sim­plic­ité fait place à une pro­fonde chronique de mœurs. S’a­joute à cette liste un film fort mécon­nu, ce petit bijou qu’est Le soleil brille pour tout le monde qui ressort enfin sur nos écrans, soix­ante ans après sa sor­tie ini­tiale et sa sélec­tion au fes­ti­val de Cannes. Ce film fut d’ailleurs un des films préférés de son auteur aux côtés de Vers sa des­tinée.

Camaraderie

En 1905, à Fair­field, une petite ville du Ken­tucky, le juge Priest, alcoolique au grand cœur, se représente aux élec­tions locales. Lors de sa cam­pagne, il prend le par­ti de défendre un jeune Noir accusé injuste­ment du viol d’une jeune femme blanche et con­sent à par­ticiper à la pro­ces­sion funéraire d’une pros­ti­tuée notoire. Cette série d’événe­ments le met à rude épreuve, lui valant le respect des uns et l’hos­til­ité des autres. La trame nar­ra­tive du film est extrême­ment dense, en rai­son de la fusion de plusieurs nou­velles, et les scènes s’en­chaî­nent en une série de vignettes (dans des lieux emblé­ma­tiques comme le tri­bunal, le bureau de vote, la prison, la salle de bal) dont il n’est pas tou­jours aisé de suiv­re les péripéties d’au­tant que le film a été amputé de dix bonnes min­utes. Cette par­tie per­due ne fig­ure à l’heure actuelle que dans les ver­sions VHS et récem­ment Blu-Ray du film.

Déjà fam­i­li­er des nou­velles d’Irvin S. Cobb dont il avait réal­isé une pre­mière ver­sion en 1934, Judge Priest avec la star de l’époque et inter­prète récur­rent de ses films, Will Rogers, Ford souhaite depuis longtemps en faire un remake plus per­son­nel. Fort du suc­cès de L’Homme tran­quille qui lui vaut les grâces pro­vi­soires du stu­dio Repub­lic, il peut enfin en négoci­er la pro­duc­tion. Deux scènes en par­ti­c­uli­er lui tien­nent à cœur et lui avaient été inter­dites à l’époque : le lyn­chage immi­nent du jeune noir accusé à tort et la pro­ces­sion funéraire d’une pros­ti­tuée, un per­son­nage qui lui est cher si l’on pense à Chi­huahua dans La Pour­suite infer­nale ou à Dal­las dans La Chevauchée fan­tas­tique. Cette séquence, presque entière­ment visuelle, est éton­nante de solen­nité et d’é­mo­tion. Sa fidél­ité à l’ac­teur noir améri­cain Stepin Fetchit[2] qu’il souhaitait à nou­veau inclure fut prob­a­ble­ment aus­si un obsta­cle à la pro­duc­tion du film.

Cer­tains ont reproché à Ford d’user trop sou­vent de stéréo­types raci­aux et il est vrai que l’in­do­lence et la niais­erie du per­son­nage de Fetchit, l’homme à tout faire du juge, suit cette ten­dance-là. Mais la prise de posi­tion du juge con­tre le lyn­chage du jeune Noir et le hap­py end, proces­sus cher à Ford, qui sol­de le film, tem­père cette accu­sa­tion. Certes, Ford n’é­tait pas des plus rad­i­caux : sa pein­ture des Indi­ens au début de sa car­rière fort car­i­cat­u­rale et sa fidél­ité absolue à John Wayne, répub­li­cain con­ser­va­teur notoire, n’aidèrent en rien cette répu­ta­tion mais au fil des années ses pris­es de posi­tion et sa com­pas­sion gran­dis­sante pour les « minorités » (Indi­ens, Noirs) lui val­urent le respect de ses pairs.

Alter Ego

Le per­son­nage du juge, inter­prété par Charles Win­ninger surtout con­nu pour ses rôles de bon pater­nel dans les deux ver­sions ciné­matographiques de Show Boat ou State Fair et dont ce fut le dernier film, reflète à bien des égards la per­son­nal­ité mais aus­si le statut de John Ford dans l’in­dus­trie hol­ly­woo­d­i­enne. Win­ninger apporte au rôle toute sa bon­homie et son humour. Le juge Priest est un per­son­nage à mul­ti­ples facettes et un héros for­di­en par excel­lence. Comme le définit Jean-Bap­tiste Thoret dans un cours de ciné­ma au Forum des Images : « Le héros for­di­en se situe à mi-par­cours de ses intérêts per­son­nels et de la con­science col­lec­tive. » Priest oscille en effet entre sa fonc­tion de juge et ses con­vic­tions per­son­nelles et c’est ce con­stant va-et-vient qui mod­i­fie en per­ma­nence son statut au sein de la com­mu­nauté. En politi­cien qu’il est, il n’hésite pas à se mon­tr­er tour à tour dém­a­gogue et autori­taire. Mais un grand cœur et une intégrité à toute épreuve le sauvent de la filouterie et le ren­dent extrême­ment attachant. Vieil homme approchant de l’âge de la retraite, il n’hésite pas à s’at­tir­er les foudres de ses conci­toyens, con­va­in­cu qu’il est de ses con­vic­tions. C’est ce que Ford fera toute sa vie dans son com­bat éter­nel avec les stu­dios qui ne cesseront de le brimer. Priest est un ancien com­bat­tant sud­iste et Ford dépeint avec nos­tal­gie la cama­raderie qui le lie à ses copains du rég­i­ment dans une vision un peu roman­tique du vieux Sud qu’il a lui-même con­nu, et pour­tant il ne fait aucune dif­férence entre Noirs et Blancs lorsqu’il s’ag­it de les juger. Si par­fois il traite son domes­tique avec la rudesse qui car­ac­térise la rela­tion maître/esclave, une bien­veil­lance et un respect transparais­sent. Ford dénonce avec fer­veur l’in­jus­tice raciale et l’hypocrisie de la petite ville de Fair­field (dont l’ironie du nom est claire), théâtre d’inim­i­tiés sans fin. Lorsque la ville, dans un « mea cul­pa » final, rend hom­mage au juge por­tant la ban­nière arbo­rant « He saved us from our­selves »[3], Ford en aurait sûre­ment bien fait son épi­taphe.

Le soleil brille pour tout le monde est pour­tant boudé par le pub­lic et il fau­dra atten­dre un film plus grand pub­lic avec le ménage à trois des stars Ava Gard­ner, Clark Gable et Grace Kel­ly dans Mogam­bo pour que Ford renoue avec le suc­cès. Au-delà d’un film poli­tique ou social, ce que Ford n’a jamais pré­ten­du faire, il s’ag­it tout sim­ple­ment d’un réc­it mélan­col­ique évo­quant une époque passée (dès le titre, pre­mière phrase de la vieille chan­son améri­caine « My Old Ken­tucky Home »). À l’aube du Civ­il Rights Move­ment qui allait bat­tre son plein, cette fable tour à tour drôle, émou­vante et human­iste fit plus que jamais écho à l’Amérique d’Eisen­how­er encore ségré­ga­tion­niste.

Notes

Notes
↑1 Amis améri­cains : entre­tiens avec les grands auteurs d’Hol­ly­wood de Bertrand Tav­ernier.
↑2 Fetchit fut le pre­mier acteur noir améri­cain à fig­ur­er dans un générique et joua à trois repris­es chez Ford : Judge Priest, Steam­boat Round the Bend et The Sun Shines Bright.
↑3 « Il nous a sauvés de nous-mêmes. »