De la genèse au trésor retrouvé

On con­naît déjà tout du con­texte de Par­tie de cam­pagne, ou presque[1]. On sait que le pro­jet de Renoir était de ren­dre hom­mage à la pein­ture de son père en tour­nant dans un des hauts lieux de l’impressionnisme, sur les rives du Loing, un réc­it con­tem­po­rain à ce courant pic­tur­al. On sait que ce des­sein fut large­ment mis à mal par une météo capricieuse lui empêchant de trou­ver l’atmosphère solaire tant recher­chée, et que la forte ten­sion au sein de l’équipe occa­sion­née par les retards du tour­nage amenèrent le cinéaste à fuir sur la pré­pa­ra­tion de son film suiv­ant, Les Bas-Fonds, pour éviter le con­flit. On con­naît l’équipe pres­tigieuse et hétérogène qui vit pass­er Vis­con­ti et Jacques Beck­er ou encore Brunius (qui joue égale­ment le rôle du fan­tasque Rodolphe) comme assis­tants, de la présence de Mar­guerite Houl­lé, la com­pagne qu’il n’a jamais pu épouser puisque sa femme refu­sait le divorce mal­gré la sépa­ra­tion, mais à laque­lle il donne son nom au générique.
On con­naît aus­si la genèse de ce pro­jet : l’amour du pro­duc­teur Pierre Braun­berg­er pour Sylvia Bataille, récem­ment séparée de Georges Bataille, et la volon­té de Jean Renoir de lui ren­dre jus­tice dans un rôle tail­lé à sa mesure après sa petite appari­tion dans Le Crime de Mon­sieur Lange.
On sait que le con­trat de ces­sion des droits de la nou­velle de Mau­pas­sant impo­sait un impor­tant sup­plé­ment si l’adaptation excé­dait quar­ante min­utes, ce qui donne au film sa durée par­ti­c­ulière et qui fai­sait douter Renoir de sa volon­té que le film ter­miné soit mon­tré.
On sait égale­ment que c’est Braun­berg­er qui arrê­ta bru­tale­ment le tour­nage suite à une dis­pute entre le cinéaste et Sylvia Bataille, puis que c’est lui qui mit tout en œuvre pour que le film soit fini mal­gré l’absence de Renoir, puis sorte en salle, où il reçut un accueil cri­tique mit­igé.
On sait, enfin, qu’un jour, à la Ciné­math­èque française, fut décou­verte une malle, déposée jadis par Pierre Braun­berg­er, et qui con­te­nait tous les rush­es en son direct du tour­nage. Il résulte de ce tré­sor deux mag­nifiques films sur le tour­nage de Par­tie de cam­pagne, sur le ciné­ma de Jean Renoir, et sur le fab­rique du ciné­ma en général que sont Un tour­nage à la cam­pagne d’Alain Fleis­ch­er et La Mise en scène de l’acteur dans «Par­tie de cam­pagne» d’Alain Bergala.

Mais il est éton­nant de con­stater que l’œuvre finie ne laisse pas du tout transparaître la douleur de sa fab­ri­ca­tion et que le chef d’œuvre de Jean Renoir est loin d’être sol­u­ble dans sa pas­sion­nante genèse. Ce qui frappe en revoy­ant aujourd’hui Par­tie de cam­pagne, c’est son immense lib­erté. Il y a une dimen­sion enjouée dans la façon dont Renoir, devant la caméra pour le rôle de l’affable auber­giste, le père Poulain, accueille lui-même dans le décor la troupe de Parisiens venus en vil­lé­gia­ture pour la journée. Une joyeuseté brouil­lonne se dif­fuse de cette petite bande dépareil­lée, à la fois dans la ren­con­tre entre des per­son­nages hétéro­clites (les can­otiers d’une part, la famille de bou­tiquiers de l’autre) et dans son cast­ing lui aus­si dis­parate, mêlant acteurs pro­fes­sion­nels et tech­ni­ciens ou amis de pas­sage. L’ambiance de fête qui accom­pa­gne l’arrivée de la famille Dufour installe d’emblée le cli­mat prop­ice à l’éveil des sens de la jeune Hen­ri­ette.

Alchimie du désir

La mise en scène se déploie autour du principe du réc­it : suiv­re l’aventure sen­sorielle déci­sive (et unique) dans la vie corsetée d’une petite-bour­geoise du XIXème siè­cle. Déjà, dans On purge Bébé, en 1931, alors que le ciné­ma sonore était encore des plus tim­o­rés, Renoir avait tenu à inclure à la bande-son un bruit de chas­se d’eau qui lui avait valu les gémonies de la cri­tique. Il insiste dans Par­tie de cam­pagne, pour utilis­er du son direct à une époque où cela se fai­sait peu encore, et dans un con­texte où la con­trainte tech­nique que cela impose com­plique très sévère­ment le tour­nage. En effet, le car­ac­tère his­torique du réc­it oblige à retourn­er tous les plans où l’on entend au loin le gron­de­ment d’un avion ou d’une voiture. L’entêtement de Renoir était bien sûr totale­ment légitime, puisque le bruit du vent dans les arbres, de la bar­que sur l’eau, et bien sûr, du rossig­nol dont le chant d’amour sert de prélude à celui des deux amants, agis­sent comme les élé­ments déter­mi­nants qui pré­par­ent Hen­ri­ette à l’amour, et par­ticipent à com­pos­er le théâtre des amours éphémères, tout comme c’était le cas dans la nou­velle de Mau­pas­sant.
Dans ce bruisse­ment de la bande son émerge aus­si tout un con­cert de voix dont Renoir organ­ise la dishar­monie. Les cri­aille­ments aigus de Juli­ette Dufour, les grogne­ments de l’imbécile Ana­tole, la voix rauque du père Poulain créent une var­iété dans la dic­tion des dia­logues qui con­tribue à faire monde. L’utilisation du terme improb­a­ble de yole (« C’est donc ça une yole, c’est tout pointu », minaude Mme Dufour) pour désign­er les bar­ques qui emmèneront Mme Dufour et sa fille loin de leurs frustes maris et promis, mon­tre com­bi­en Renoir attache de l’intérêt aux mots, tout autant qu’au jeu, à la façon dont ils cohab­itent avec les bruits, dont ils offrent une par­ti­tion var­iée. La volon­té de Renoir de faire du son un élé­ment aus­si impor­tant et com­plexe que l’image mon­tre bien son génie à une époque où le ciné­ma par­lant se résumait en majeure par­tie à des dia­logues débités par des acteurs figés devant une caméra de stu­dio.
De ces voix dis­cor­dantes émerge le dis­cours amoureux de Hen­ri, qui con­traste avec la cru­dité avec laque­lle Rodolphe évoque les trans­ac­tions char­nelles (« Tu as peur des mal­adies ? » demande-t-il à son com­plice) et avec la vul­gar­ité et la bêtise de la famille petite-bour­geoise. C’est par cet aller-retour per­ma­nent entre la beauté épanouie de Hen­ri­ette Dufour, jeune fille naïve à l’orée de sa vie et de son désir, et la lour­deur empesée de ceux qui l’entourent que Renoir peut faire naître la grâce absolue de la scène du bais­er dans l’île. Alors que le film a pris tout son temps pour installer l’atmosphère de gaité, de légèreté et de lib­erté qui va per­me­t­tre à Hen­ri­ette de con­naître son pre­mier émoi amoureux, la larme qui coule sur la joue de la jeune fille révèle la fugac­ité de ce bon­heur. La réus­site absolue du film réside dans cet effet de dilatation/ con­cen­tra­tion du réc­it qui étale la mise en place de l’arrivée des Parisiens et de la plongée de Hen­ri­ette dans un univers sen­soriel prop­ice à la nais­sance de l’amour pour ramass­er ensuite en quelques instants les mois qui font suite à cette aven­ture en une ellipse suiv­ie d’un épi­logue mélan­col­ique.

Rodolphe, hier et aujourd’hui

Par­tie de cam­pagne demeure un film par­fait pré­cisé­ment parce que Renoir y assume pleine­ment l’imperfection (celle du son, celle du mau­vais temps qui s’invite dans le mon­tage final avec de mag­nifiques plans de pluie tournés, dans le désœu­vre­ment des inter­rup­tions de tour­nage, par le chef opéra­teur Claude Renoir). Sa résur­rec­tion dans l’un des courts métrages les plus primés en France cette année, Peine per­due d’Arthur Harari[2], peut val­oir pour preuve, s’il en fal­lait une, de sa moder­nité tou­jours actuelle. Peine per­due reprend au film de Renoir son for­mat, son ambiance fes­tive et famil­iale de guinguette au bord de l’eau pour racon­ter l’histoire d’une machi­na­tion amoureuse our­die par un cer­tain Rodolphe qui fini­ra pris au piège de son pro­pre com­plot. C’est au per­son­nage de Brunius que l’on asso­cie d’abord naturelle­ment ce grand type énig­ma­tique à la voix grave qui aus­culte les gestes de la séduc­tion, le mys­tère de la nais­sance du désir et de sa cir­cu­la­tion d’un per­son­nage. On se rend compte que c’est, con­tre toute attente, le cos­tume d’une Hen­ri­ette con­tem­po­raine qu’il endosse, et que, vic­time non pas des dik­tats soci­aux, mais de la douleur de savoir son désir non partagé, il revit près de cent ans après elle, la mélan­col­ie du temps qui passe.

Notes

Notes
↑1 Et notam­ment grâce à l’étude très doc­u­men­tée d’Olivier Cur­chod, Par­tie de cam­pagne, col­lec­tion Syn­op­sis, Nathan.
↑2 Il a en effet été récom­pen­sé au fes­ti­val Entre­vues de Belfort, au fes­ti­val du court métrage de Cler­mont-Fer­rand et aux ren­con­tres du moyen métrage de Brive.