Après de nom­breuses années passées à tra­vailler comme scé­nar­iste, puis comme pro­duc­teur pour les stu­dios d’Hollywood, Albert Lewin se lance dans la réal­i­sa­tion à l’âge de 48 ans, avec The Moon of Six Pence (1942). Éru­dit, épris d’art et de lit­téra­ture, grand col­lec­tion­neur, Albert Lewin s’attachera, au long des six films qui com­poseront sa fil­mo­gra­phie, à l’exploration de ses pas­sions lit­téraires et artis­tiques, cise­lant un univers sin­guli­er qui lui con­fère une place à part dans l’histoire du ciné­ma améri­cain. Pan­do­ra est le qua­trième film du réal­isa­teur. Le scé­nario orig­i­nal, signé par Albert Lewin lui-même, procède de la con­jonc­tion du deux mythes : le mythe grec de Pan­dore envoyée sur terre pour venger Zeus de Prométhée et faire le mal­heur des hommes ; et celui du Hol­landais volant, con­damné à errer sur les mers, frap­pé d’une immor­tal­ité mau­dite dont seul l’amour d’une femme prête à mourir pour lui pour­ra le délivr­er. Pour ce sec­ond ver­sant de l’histoire, Lewin s’est large­ment inspiré des écrits d’Heinrich Heine et de l’interprétation que Richard Wag­n­er a faite du mythe avec Le Vais­seau fan­tôme.

Au cœur des années 1930, dans un petit port de la Cos­ta Bra­va nom­mé Esper­an­za. La divine chanteuse Pan­do­ra Reynolds délaisse pour quelques temps son pub­lic améri­cain et passe des vacances en Espagne, auprès de quelques amis de cir­con­stance, micro­cosme d’Anglo-Saxons en vil­lé­gia­ture dont elle devient bien­tôt le pôle d’attraction. Les hommes se jet­tent à ses pieds, scel­lant du même coup leur mal­heur. Pan­do­ra, déesse froide et sar­cas­tique, sem­ble indif­férente à ces élans d’un amour trop étriqué pour elle. Jusqu’au jour où elle aperçoit le bateau d’un mys­térieux Hol­landais… Mar­qué par une mul­ti­plic­ité d’influences esthé­tiques, l’univers visuel de Pan­do­ra appose à la com­plex­ité de la trame nar­ra­tive une pro­fu­sion de références, sym­bol­es et cor­re­spon­dances. Le film fut sou­vent, à tort, asso­cié au genre du mélo­drame. Sub­limé par un tech­ni­col­or épous­tou­flant et par les images somptueuses de Jack Cardiff (le chef opéra­teur attitré de Michael Pow­ell et Emer­ic Press­burg­er), Pan­do­ra serait plutôt une tragédie baroque, tra­vail­lée d’influences aus­si divers­es que le roman­tisme, l’expressionisme et le sur­réal­isme. Le film présente une explo­ration débridée de thé­ma­tiques que Lewin avait déjà explorées, notam­ment avec Le Por­trait de Dori­an Gray : une fas­ci­na­tion funeste pour la mort, pour l’ésotérisme et une cer­taine per­ver­sité, un rap­port trou­ble au pas­sage du temps, un tableau sans con­ces­sion de la société déca­dente des années 1930.

Affleu­rant à chaque plan, l’étrange et le fan­tas­tique s’insinuent au cœur du réel, dans un réc­it qui évoque toute la lit­téra­ture goth­ique du XIXe siè­cle. La mise en scène de Lewin tra­vaille les pro­fondeurs de champ et joue de com­po­si­tions qui évo­quent les pein­tres sur­réal­istes (par­mi lesquels Magritte, et surtout Man Ray, qui créa un échiquier pour le film et joua le temps du tour­nage les pho­tographes de plateau). On songe notam­ment à la séquence de fête, l’une des plus vir­tu­os­es du film, où les noceurs enivrés s’adonnent à des dans­es endi­a­blés, sur une plage étrange­ment jonchée de stat­ues antiques. Mar­qué par une mise en scène d’une extrême sophis­ti­ca­tion, Pan­do­ra aurait pu rester, à l’image du per­son­nage joué par Ava Gard­ner, un objet somptueux et vide de sen­ti­ments. Se sig­nalant à chaque plan, l’artifice ne fait pour­tant pas oubli­er les sin­gu­lar­ités d’un réc­it qui peu à peu laisse l’émotion inve­stir le sub­lime assumé des corps et des décors, à l’image de Pan­do­ra se lais­sant gag­n­er par l’amour. En cela, Lewin offre une très belle réin­ter­pré­ta­tion de la tragédie grecque, dont les per­son­nages avan­cent vers une fin funeste et prédéter­minée. Nais­sant véri­ta­ble­ment au monde et aux sen­ti­ments avec la décou­verte de l’amour absolu, Pan­do­ra recon­quiert d’une cer­taine manière son libre arbi­tre, et embrasse avec pas­sion son funeste des­tin.