Pour extrême­ment pro­lifique, Woody Allen est surtout un cinéaste très mul­ti­ple. For­cé­ment, l’empressement furieux avec lequel il a enchaîné depuis les années 1960 près d’une cinquan­taine de longs-métrages n’a pu que téle­scop­er une inces­sante cir­cu­la­tion de fan­taisies, de pas­tich­es (Bergman, Cas­savetes), de log­or­rhées des plus divers­es. Par­mi la foule se tient, pour­tant, une race de films graves et imposants. Si leur place n’est jamais évi­dente dans une œuvre aus­si riche et fan­tasque, le cinéaste a réus­si, ponctuelle­ment, à pro­duire de ces mirac­uleux apaise­ments : ce sont les Match Point, les Maris et Femmes. Blue Jas­mine est de ceux-là : de la fibre la plus mar­quante de l’art de Woody Allen, un ciné­ma balza­cien, dont le départ rica­neur se mue très vite en une vari­a­tion trag­ique et crispée du satire bour­geois dont il fait habituelle­ment son beurre.

Retour en majesté

De Blue Jas­mine, on retien­dra par-dessus tout et pour longtemps la présence irra­di­ante d’une inter­prète, Cate Blanchett. Muraille fis­surée de toutes parts, Jas­mine s’extirpe comme elle peut d’une vie d’épouse richissime, bru­tale­ment inter­rompue par la mort de son mari (Alec Bald­win). Tan­dis qu’elle trou­ve refuge chez une sœur joviale et volon­taire (Sal­ly Hawkins), une seule obses­sion sem­ble la transpercer : ne pas per­dre la face. Un dou­ble mou­ve­ment suit alors ses péré­gri­na­tions dans San Fran­cis­co : plus l’édifice d’une pos­si­ble recon­struc­tion per­son­nelle se des­sine (un tra­vail, un amour), plus sa fragilité le men­ace d’un fatal effon­drement (men­songes, ten­sions famil­iales). Au rythme de ses oscil­la­tions entre « l’avant » (la vie prin­cière de l’élite newyorkaise) et « l’après » (la bohème san­fran­cis­caine), le réc­it se char­p­ente autour d’un point de fuite mys­térieux et trau­ma­tique, noyé dans la mythomanie : une rup­ture, au sens le plus lit­téral, c’est-à-dire celle d’un cou­ple, mais aus­si d’un per­son­nage en proie à une véri­ta­ble dis­lo­ca­tion.

Ain­si se des­sine une grande œuvre pathé­tique sur la per­fec­tion sociale. Impos­si­ble accom­plisse­ment, aveuglé­ment motivé par un besoin de dom­i­na­tion, la posi­tion d’idéal bour­geois et féminin à laque­lle aspire Jas­mine l’absorbe impi­toy­able­ment. L’héritage de Gena Row­lands (Une femme sous influ­ence) infuse puis­sam­ment dans l’interprétation démente de Cate Blanchett : une folie dévo­rante, qui brûle et s’agite inces­sam­ment sous sa rigid­ité de façade. Blue Jas­mine est, d’une cer­taine manière, un film laborieux, au sens où cha­cun de ses mul­ti­ples rôles de com­po­si­tion se trou­ve mar­qué par l’effort vir­tu­ose de son inter­prète : Alec Bald­win en tyran chic et mod­erne, Bob­by Can­navale en mâle alpha insou­ciant, Michael Stuhlbarg en den­tiste soli­taire et libidineux, et même une appari­tion du prodi­ge Louis C.K., appor­tent l’un après l’autre au film toute leur adresse de solistes géni­aux. L’harmonie de ces par­ti­tions métic­uleuses est dif­fi­cile, stri­dente. Elle con­tribue aus­si au sen­ti­ment de trop-plein, d’essoufflement qui par­court Blue Jas­mine.

Implaca­ble, con­cen­tré, ce quar­ante-sep­tième long-métrage se donne toutes les peines du monde pour réus­sir une exé­cu­tion d’aussi haute volée. Exténu­ant, à deux doigts de la péni­bil­ité, il s’avère aus­si beau et trag­ique que son héroïne : impec­ca­ble­ment cousu, prêt à éclater, il tire toute sa grâce d’une fragilité con­stam­ment rachetée par les démon­stra­tions de force de ses inter­prètes, et par l’exactitude de son écri­t­ure. Chef‑d’œuvre con­trit, ter­ri­ble­ment irréprochable, qui nous livre un cinglant mes­sage : on est encore loin d’avoir enter­ré Woody Allen.