À l’heure où l’in­tariss­able Woody Allen explore les grandes villes européennes (Lon­dres hier, Barcelone demain), retour sur un film dont la belle mise en scène parvient à assor­tir la majesté d’une ville au por­trait intimiste de ses per­son­nages. Comme l’ob­serve Andrew Sar­ris, Woody Allen a dû ici “chercher des mod­èles européens de drame bour­geois pour rem­plac­er les mod­èles améri­cains fondés sur l’ac­tion”[1].

“Le schlemiel », dit un proverbe juif, “tombe sur le dos et se casse le nez.” Grand mal­adroit, brouil­lon et hypocon­dri­aque, Woody Allen est ce per­son­nage du folk­lore yid­dish, “un hand­i­capé que seules sauvent de l’anéan­tisse­ment d’inces­santes astuces de brimé et une veine para­doxale­ment énorme”[2]. “La com­pag­nie des femmes me rend nerveux”, fait-il dire à Vir­gil, (le per­son­nage prin­ci­pal de Prends l’o­seille et tire-toi), “j’ai ten­dance à baver comme un idiot.”

Anti-héros se heur­tant à l’é­paisse intri­ca­tion d’un réel prosaïque et funeste, le per­son­nage allénien plutôt que de s’engluer dans la matière choisit de la braver, avec à sa sol­de toutes les petites lâchetés et le courage que cette atti­tude stip­ule ; dans Man­hat­tan par exem­ple, démis­sion­ner avec perte et fra­cas puis regret­ter un salaire syn­onyme de grand apparte­ment et les leçons de ten­nis. Isaac Davis, inter­prété par Woody Allen, papil­lonne, théorise, se regarde agir, incom­pris et défor­mé par une société indi­vid­u­al­iste qui étouffe les aspi­ra­tions authen­tiques sans pour autant le dépar­tir d’un humour vis­céral, ten­drement ironique : il y a tou­jours les pen­sions ali­men­taires à vers­er aux ex-femmes, les psy à con­sul­ter parce que l’air de rien et les matchs de base-ball à com­menter. Comme le dis­ait juste­ment Hei­deg­ger, on court tous vers la mort. C’est dire si la vie est entor­tillée. Et c’est avec brio que Man­hat­tan allie à cette légèreté une mélan­col­ie déli­cate : un film qui choisit délibéré­ment de se plac­er dans une ambiguïté générique, une sorte de drame gai ou ce que Renoir appelait une “fan­taisie dra­ma­tique”.

L’ou­ver­ture du film noir et blanc est toni­tru­ante, ryth­mée par “Rhap­sody in blue” (par­ti pris sym­bol­ique de ce que le nar­ra­teur appelle les “airs géni­aux de Gersh­win”) et par un mon­tage dont les coupes franch­es révè­lent la beauté de New York, ville-per­son­nage. Woody Allen filme selon des plans larges visant à embrass­er la ville tout entière; en témoigne ce plan dont est tirée l’af­fiche du film: deux sil­hou­ettes assis­es sur un banc, dos à la caméra, face à l’im­men­sité d’une ville. Palimpses­te : c’est la petitesse des per­son­nages (et en fil­igrane l’aspect dérisoire de leur névrose) qui éclate au con­tact de la beauté d’une ville mon­u­men­tale. Woody Allen, dans ces images écla­tantes, matéri­alise le sub­lime kantien : la ville se sub­stitue à la nature et se man­i­feste à son tour comme une puis­sance qui nous fait mesur­er l’in­signifi­ance de nos forces mais par là et de manière fort para­doxale, rap­pelle à l’âme sa des­ti­na­tion “supra-sen­si­ble”. Autrement dit, les grat­te-ciel ver­tig­ineux, les ponts mas­sifs, s’ils font recon­naître leur faib­lesse aux per­son­nages, éveil­lent en même temps une volon­té de résis­tance, un pou­voir de se faire vio­lence et ce con­tre les con­tin­gences mal­heureuses. Pro­pos qu’on pour­rait illus­tr­er par cette phrase d’Isaac qui cherche à lut­ter con­tre la gri­saille de sa vie : notre héros évoque au mag­né­to­phone toutes les choses qui font que la vie vaut la peine d’être vécue : “Bon, tout d’abord Grou­cho Marx… Le sec­ond mou­ve­ment de la Sym­phonie Jupiter, “Pota­to Head Blues” de Louis Arm­strong. Les films sué­dois naturelle­ment. L’É­d­u­ca­tion sen­ti­men­tale de Flaubert. Frank Sina­tra. Mar­lon Bran­do. Les géniales pommes de Cézanne. Le crabe de Sun Wo.”

Aus­si le Scope noir et blanc est-il empreint d’une majesté sévère qui épouse para­doxale­ment la beauté épous­tou­flante de New York et le tableau intimiste d’une société dés­abusée. Le cinéaste s’ex­plique d’ailleurs dans une inter­view accordée à Björk­man : “Un soir où je dînais avec Gor­don Willis [chef opéra­teur], nous évo­quions les films de guerre avec des tanks et des avions, et nous nous sommes dit qu’il serait intéres­sant de tourn­er ain­si un film intimiste.”[3] Pari réus­si puisque la voix off super­posée à la musique de Gersh­win s’emmêle les pinceaux dans une pétil­lante et sub­jec­tive mise en abyme : c’est Isaac qui essaie d’écrire son roman sur New York :

““Chapitre un : il ado­rait New York, même si New York métapho­ri­sait le déclin de la cul­ture con­tem­po­raine. Il était dur de sur­vivre dans une société insen­si­bil­isée par la drogue, la musique stri­dente, la télévi­sion, les crimes, les ordures…” (Trop agres­sif. Je ne tiens pas à faire agres­sif.) “Chapitre un : il était aus­si dur et roman­tique que la ville qu’il ado­rait. Der­rière ses lunettes noires il cachait la puis­sance sex­uelle d’un grand félin.” (J’adore, ça !) “New York était et serait à jamais sa ville.””

La poé­tique de la ville est donc le lieu de l’in­tro­spec­tion du héros, Isaac Davis. Man­hat­tan est un film-por­trait qui se penche sur les romances du micro­cosme juif new-yorkais intel­lectuel ; le cinéaste y pro­posant un dou­ble tra­vail de dévoile­ment. D’une part, le dévoile­ment du “je” amoureux : Isaac est en effet amoureux de la très jeune Tra­cy (mer­veilleuse Mariel Hem­ing­way) tan­dis que le meilleur ami de Isaac, Yale (Michael Mur­phy), un homme mar­ié, s’éprend de Mary (Diane Keaton, tou­jours excel­lente), jour­nal­iste névrosée. “Je” amoureux qui s’abîme dans l’ab­sence de coïn­ci­dence des êtres et som­bre dans une débâ­cle presque voulue : Doc­teur, mon frère est fou, il se prend pour une poule. Eh bien faites-le intern­er, répond le médecin. Ce n’est pas que je ne veux pas, mais j’ai besoin des œufs, renchérit l’homme. “Voilà”, dit Alvy, “c’est comme ça que je vois les his­toires d’amour. On sait per­tinem­ment que c’est irra­tionnel, dingue, absurde. Mais je sup­pose qu’on s’ac­croche parce que la plu­part d’en­tre nous ont besoin des œufs.” L’amour à la sauce Allen s’éloigne de tout schème bour­geois ; loin du con­fort ou de la sta­bil­ité que le terme de “cou­ple” évoque (pen­sons à l’Adrien Deume de Belle du Seigneur surnom­mé “mari à lax­atif” par Solal), il est l’ex­pres­sion parox­ys­tique de la logique démente qui con­siste à aimer de manière réflex­ive : aimer en pressen­tant les larmes. Les êtres chez Woody Allen sont épris de magie, et de fusion (les fameux “œufs”), aspi­ra­tions bal­ayées par les malen­ten­dus et l’é­goïsme qui sem­ble naître de l’ef­frayante vie à deux. Woody Allen s’ap­plique à retran­scrire le “je” social, autrement dit, met en scène un “je” con­fron­té à des sit­u­a­tions inex­tri­ca­bles et sou­vent comiques mal­gré la sincérité des sen­ti­ments des per­son­nages. Isaac n’ose pas aimer Tra­cy parce qu’elle est trop jeune, Yale se noie dans les men­songes de l’adultère par excès de lâcheté, Mary oscille entre Isaac et Yale, choisit l’un puis l’autre…

Ce dédou­ble­ment du “je” est l’ex­pres­sion du con­flit inhérent à ces anti-héros: bien que Mary, Yale, Isaac baig­nent dans la désil­lu­sion, ils préser­vent en eux de ten­dres aspi­ra­tions roman­tiques. “Je suis vieux jeu”, explique Isaac à Tra­cy, “je ne crois pas aux rela­tions extra-con­ju­gales. Je crois que les gens devraient s’ap­pari­er pour la vie, comme les pigeons ou les catholiques.” Et l’im­puis­sance aiguë des per­son­nages à caress­er une quel­conque sat­is­fac­tion, l’an­goisse qui les mange de l’in­térieur, imprègne l’im­age de Man­hat­tan: le squelette de la salle d’anatomie, les étoiles du plané­tar­i­um, leur rap­pel­lent leur défaite, leur petitesse et col­orent le film de la teinte desséchante de la van­ité.

Pour­tant, ces per­son­nages bafouil­lants, cul­tivés et scep­tiques ont beau traîn­er une mélan­col­ie touchante, ils l’ex­pri­ment tou­jours avec brio dans des dia­logues sémil­lants et incisifs. C’est avec suc­cès que Woody Allen met en scène des con­ver­sa­tions rapi­des et vivantes. Les dis­cus­sions entre amis sont tou­jours de joyeux désor­dres. On est bien sûr ten­té de croire que cette jux­ta­po­si­tion de pro­pos n’est que l’ex­pres­sion déguisée d’une inca­pac­ité à com­pren­dre ou du moins à écouter l’autre. On peut pren­dre pour exem­ple cette scène dans laque­lle Yale, Mary, Isaac et Tra­cy marchent tous les qua­tre côte à côte. Mary vient d’être présen­tée à Isaac et Tra­cy ; elle pérore sans fin sur le pourquoi de la philoso­phie scan­di­nave. Yale l’é­coute avec atten­tion et amuse­ment, Isaac avec agace­ment. La ten­sion comique de cette scène est exploitée par l’aligne­ment presque géométrique de ces qua­tre per­son­nages. En aparté, Mary, con­sid­érant le cou­ple Isaac/Tracy, mur­mure à Yale que “quelque part Nabokov doit sourire”, tan­dis que Isaac imite l’ac­cent et les mim­iques de Mary et amuse (et par-là atten­drit) la jeune Tra­cy.

Par ailleurs, ces per­son­nages blessés et pour­tant drôles dans leur autodéri­sion con­trastent avec le très beau por­trait de Tra­cy qui illu­mine le film par sa solide grav­ité. La lucid­ité tran­quille de cette jeune fille assor­tit mag­nifique­ment les tour­ments de Isaac. “Tu es la réponse de Dieu à Job. Dieu t’au­rait désignée et aurait dit : “Je fais des choses hor­ri­bles, Job, mais je suis aus­si capa­ble de faire ça.”” Leur rela­tion amoureuse, qui gagne en pro­fondeur, est ren­due par des plans de plus en plus rap­prochés, jusqu’à la très belle scène finale, élé­gante par sa sobriété pic­turale et la fraîcheur de Tra­cy : « not every­body gets cor­rupt­ed […] you have to have lit­tle faith in peo­ple » mur­mure-t-elle à Isaac, de sa voix claire et chaude. C’est comme si Woody Allen au tra­vers de la sim­plic­ité de Tra­cy rendait à l’amour sa puis­sance sal­va­trice : à la logique par l’ab­surde se sub­stitue la pudeur de sen­ti­ments vrais fondés sur un acte de con­fi­ance et de fer­veur. Et par redon­dance, c’est la sobriété de Man­hat­tan qui en fait la valeur: la log­or­rhée finit par se heurter à la grav­ité d’une jeunesse apaisée.

Notes

Notes
↑1 Woody, de G. Ben­dazzi, trad. de l’i­tal­ien par Gam­beri­ni et Le Brun, éd. Liana Lévi, 1991.
↑2 Jean-Pierre Cour­sodon, cité par G. Ben­dazzi, ibid.
↑3 Woody et moi, entre­tiens avec Stig Björk­man, éd. Cahiers du Ciné­ma, 1995.