Réal­isé juste avant que William Fried­kin ne s’im­pose à Hol­ly­wood avec French Con­nec­tion, Les Garçons de la bande est l’adap­ta­tion d’une pièce de théâtre à suc­cès tour­nant autour d’un groupe d’amis homo­sex­uels new-yorkais. Sub­ver­sif à l’époque de sa sor­tie (1970), très daté aujour­d’hui, le film n’en est pas moins le témoignage dépourvu de ten­dresse d’une époque où homo­sex­u­al­ité et épanouisse­ment ne sem­blaient pas faire bon ménage.

Con­tre toute attente, The Boys in the Band, la pièce qu’écriv­it Mart Crow­ley, rem­por­ta un vif suc­cès lors de sa présen­ta­tion à Broad­way en 1967. La sur­prise tient du fait qu’en choi­sis­sant de met­tre en scène un groupe d’ho­mo­sex­uels alors que les événe­ments de Stonewall de 1969 n’avait pas encore per­mis d’amen­er sur le devant de la scène médi­a­tique la com­mu­nauté gay, les pro­duc­teurs pre­naient là un pari sacré­ment risqué. William Fried­kin, encore peu con­nu du grand pub­lic mais déjà à l’af­fût des sujets qui indis­posent, choisit pour son qua­trième long-métrage d’en faire une adap­ta­tion fidèle au point de s’ad­join­dre les ser­vices des acteurs prin­ci­paux. Le résul­tat est plutôt inat­ten­du : si l’on est ten­té par endroits de n’y voir qu’une pièce filmée, ce n’est que pour mieux soulign­er l’en­fer­me­ment des per­son­nages dans leurs rôles – voire leurs car­i­ca­tures –, ce qui de la part d’un auteur qui avait atteint les som­mets de la claus­tro­pho­bie dans Bug en 2007, n’a finale­ment rien d’é­ton­nant. Quand on sait égale­ment que Fried­kin n’y est pas allé de main morte lors de sa plongée dans le milieu gay/SM au début des années 1980 dans Cruis­ing (qui avait soulevé une vague de protes­ta­tions à l’époque), on n’est pas non plus sur­pris qu’il fasse de sa galerie de per­son­nages un miroir incon­fort­able d’ai­greurs où la manip­u­la­tion prend le pas sur toute forme d’empathie.

Au départ, on a donc un con­cept : six amis de longue date se réu­nis­sent dans l’ap­parte­ment lux­ueux de l’un d’en­tre eux pour organ­is­er un anniver­saire-sur­prise. Un hétéro­sex­uel qui n’é­tait pas de la par­tie s’in­cruste inopiné­ment et con­fronte – au tra­vers de son regard et de ses juge­ments – la bande de garçons à la dureté d’un monde envi­ron­nant où bon­heur et homo­sex­u­al­ité ne sem­blent pas faire bon ménage. Les répliques (sou­vent très camp) fusent comme des tor­pilles et les acteurs rivalisent d’un caboti­nage maîtrisé pour faire éclore la sin­gu­lar­ité de leur per­son­nage. La soirée dérape lorsque l’hôte soumet ses con­vives à un drôle de jeu de la vérité où la soli­tude et les frus­tra­tions de cha­cun se révè­lent aux yeux de tout le monde. La réso­lu­tion du dilemme et des enjeux ne se fait donc jamais vers le haut mais va plutôt fouiller du côté des bas instincts, de la pul­sion égoïste qui tient à dis­tance toute forme d’hu­man­isme. De la part du réal­isa­teur du récent Killer Joe, on n’en attendait effec­tive­ment pas moins. Ce qui sur­prend peut-être davan­tage, aux yeux du spec­ta­teur de 2013, c’est cette raideur avec laque­lle les homo­sex­uels sont noyés dans des névros­es d’une autre époque, enfer­més dans un vase clos (l’appartement/scène de théâtre) d’où la vie s’échappe mais ne ren­tre jamais. Les bonus pro­posés dans le DVD nous appren­nent d’ailleurs – ce qui n’est pas sur­prenant – que les décen­nies 1970 et 1980 (où le mil­i­tan­tisme poli­tique eut pour objec­tif de bris­er les car­i­ca­tures) ont fait de ces Garçons de la bande une pièce et un film peu fréquenta­bles et vari­able­ment appré­ciés. Aujour­d’hui, il serait encore ten­tant de s’en tenir à ce juge­ment tein­té de malaise, à l’heure où la représen­ta­tion de l’ho­mo­sex­u­al­ité a con­sid­érable­ment évolué au ciné­ma et à la télévi­sion depuis la fin des années 1990.

Pour­tant, réduire cette œuvre impor­tante dans l’his­toire sociale du ciné­ma au décalage qui sub­siste aujour­d’hui dans sa récep­tion serait cer­taine­ment du gâchis. Le volon­tarisme qui pousse aujour­d’hui à associ­er les homo­sex­uels à une image for­cé­ment pos­i­tive tend à faire oubli­er les épreuves du passé. Il suf­fit de se pencher sur les biogra­phies des acteurs du métrage et décou­vrir que cinq d’en­tre eux sont morts du Sida entre 1986 et 1993 (les pires années) pour com­pren­dre que ce que dépeignait Fried­kin avec une vraie cru­auté psy­chologique, c’é­tait la des­tinée ful­gu­rante d’une généra­tion con­damnée à rester mar­ginale, décimée avant de con­naître l’é­gal­ité des droits, en somme, étrangère au bon­heur. Si l’hys­térie car­ac­térisée de cer­taines scènes insis­tent sur un malaise généra­tionnel, c’est finale­ment l’amer­tume qui laisse une empreinte indélé­bile. Comme si, pen­dant près de deux heures, nous avions fréquen­té un groupe d’amis aux rap­ports indéchiffrables (l’amour et le désir sont glob­ale­ment absents ou por­tent sur des tiers qu’on ne ver­ra jamais) et qu’après les avoir quit­tés, toute leur tristesse dis­simulée nous reve­nait en pleine fig­ure. Les Garçons de la bande, c’est donc le trou­blant témoignage d’une époque révolue où l’au­to-déri­sion était le meilleur par­avent con­tre une mélan­col­ie beau­coup plus sourde.