Comme quelques films qui déboulent de temps à autre, Holy Motors nous rap­pelle qu’il n’y a pas lieu de tran­siger, que l’on est tou­jours en droit d’attendre beau­coup du ciné­ma – ce qui n’a vis­i­ble­ment rien à voir avec les attentes d’un cer­tain jury can­nois. Holy Motors ques­tionne la matière du ciné­ma : l’image et le temps. Holy Motors dégage une inven­tiv­ité plas­tique et une lib­erté créa­tive tout à fait prodigieuses. Holy Motors est par­cou­ru par une insta­bil­ité jouis­sive qui le fait déam­buler à tra­vers une foule de gen­res ciné­matographiques. Holy Motors, on n’a pas fini d’en faire et refaire le tour.

Dans une cham­bre d’hôtel à prox­im­ité d’un aéro­port baig­nant dans une atmo­sphère sonore mar­itime (chant des mou­ettes, sirènes de navires), Leos Carax lui-même s’extirpe d’un lit, tâtonne à la manière d’un som­nam­bule avant d’ouvrir une porte, grâce au majeur de sa main droite prenant la forme d’une clef métallique tubu­laire qui évoque l’hybridation cro­nen­bergi­en­ne. Mise en scène du retour d’un cinéaste évidem­ment, après une douzaine d’an­nées de silence ; mais, au-delà, l’idée d’ouverture est ici pri­mor­diale : d’une porte et d’un film, d’un crâne qui va pro­jeter sur l’écran un imag­i­naire prodigieux et d’un pas­sage secret entre la vie et le ciné­ma[1]. De l’autre côté de cette porte qu’il doit quelque peu forcer : des spec­ta­teurs en attente, dis­posés sur leurs sièges. L’imaginaire n’est pas ici un principe ou une entité abstraites, mais une énon­ci­a­tion bien iden­ti­fiée (Leos Carax) et un ter­ri­toire – la cham­bre d’hôtel, la salle obscure et tout ce qui va suiv­re, c’est-à-dire l’espace d’un film com­pa­ra­ble à une boîte de Pan­dore. Comme rarement, ce ter­ri­toire entre dans un mou­ve­ment expo­nen­tiel, autant ce qui est vis­i­ble qu’un hors champ qui ne cesse de s’étendre[2]. Il y a ici quelque chose de l’ordre du don – à voir, à penser, à enten­dre. « La beauté, on dit qu’elle est dans l’œil, dans l’œil de celui qui regarde » prononce, en citant Oscar Wilde, l’homme à la tache de vin (Michel Pic­coli). Dif­fi­cile en tout cas de se sen­tir plus respec­té. Et jamais la folle ambi­tion – pré­ten­tion ? – démi­urgique du film ne vient con­tredire cette impres­sion.

Le cinéaste « au tra­vail » lors du pro­logue dis­paraît pour laiss­er place aux tâch­es d’un comé­di­en incar­né par Denis Lavant – saltim­banque vir­tu­ose, acteur génial –, qu’il est ten­tant de con­sid­ér­er ici, plus que jamais, comme un alter ego (Pola X étant le seul film de Carax où il ne tient pas de rôle). La ressem­blance sans équiv­oque, fonc­tion­nant en écho avec l’ou­ver­ture, lors de la scène de la Samar­i­taine ren­force plus encore ce sen­ti­ment. Tou­jours est-il que Lavant est Mon­sieur Oscar qui, de bon matin, débute sa journée de tra­vail pour le compte d’une étrange com­pag­nie. Sa bien­veil­lante “assis­tante” (Édith Scob) le met au par­fum, cela promet d’être long. Voici Mon­sieur Oscar instal­lé dans cette lim­ou­sine blanche, mais l’impeccable ban­quier ressort bien­tôt grimé en une vieille men­di­ante cour­bée qui s’en va ten­dre la main sur le trot­toir. La ronde est lancée : cette lux­ueuse auto est une loge d’où vont jail­lir dix autres per­son­nages inter­prétés par le même acteur. On entre alors dans un film gigogne, où la représen­ta­tion est partout mais les caméras invis­i­bles : « Elles sont dev­enues de plus en plus petites, main­tenant on ne les voit plus » regrette Mon­sieur Oscar. On se trou­ve ain­si en présence d’une pas­sion­nante mise en abyme de la con­di­tion de comé­di­en suiv­ant son cycle mélan­col­ique et trag­ique : nais­sance, vie et mort des per­son­nages. Mais Holy Motors tran­scende cette matière pre­mière en accueil­lant une tra­ver­sée des états du ciné­ma et de l’image ain­si qu’un ques­tion­nement – et une con­tes­ta­tion – ver­tig­ineux de l’idée même de réel. Dans un film où les morts n’ont plus de nom, mais invi­tent à vis­iter leur site Inter­net, et où le dernier mot ne revient pas à un humain.

L’une des folles ambi­tions de Leos Carax est ain­si de déam­buler à la fois dans le 7e art et son pro­pre ciné­ma. En revis­i­tant la comédie musi­cale en même temps que le roman­tisme échevelé des Amants du Pont-Neuf. En refaisant d’Édith Scob des « yeux sans vis­age » dans une dernière séquence qui cite explicite­ment le film hom­ponyme de Georges Fran­ju. En ressor­tant de sa poche le per­son­nage de Mon­sieur Merde (la mer­veille de clochard dandy-dégueu sub­ver­sif décou­vert dans Tokyo !), lui met­tant Eva Mendes dans les bras et les plongeant dans un remake de La Belle et la bête. En ouvrant et en parse­mant son film de séquences chronopho­tographiques d’Étienne-Jules Marey tout en les refor­mu­lant dans une sidérante ver­sion du XXIe siè­cle. Par ailleurs, Holy Motors se met dans une sorte de mode « mineur », pas moins con­va­in­cant : une boulever­sante résur­rec­tion des années 1980 – avec télé­phone portable – avec un père de famille allant chercher sa fille à une boum au volant d’une Peu­geot 205 ; une vis­ite ren­due au ciné­ma d’exploitation de Hong Kong, et à Volte-Face de John Woo.

Pour Carax, il ne fait aucun doute que l’image et le ciné­ma représen­tent aus­si du temps – une con­stante dans sa ciné­matogra­phie, con­sciente d’un avant, et d’ar­riv­er après. Le sou­venir du temps « matériel » des images chronopho­tographiques (lit­térale­ment « le temps de la lumière qui écrit ») de Marey dia­logue avec des régimes visuels con­tem­po­rains où le chronos ne s’inscrit plus sur un sup­port physique, tout comme Mon­sieur Oscar n’est plus figé dans une seule per­son­ne. À bien y regarder, on se trou­ve dans une tem­po­ral­ité très nébuleuse et Holy Motors plonge assez rapi­de­ment dans une opac­ité noc­turne. Elle est saisie par Car­o­line Cham­peti­er et Yves Cape avec un équili­bre con­stant entre songe et prosaïsme, con­férant à l’ensem­ble, sans jamais forcer le trait, une dimen­sion som­nam­bulique et spec­trale. Dans ce cadre, on ne sait si le présent est devenu per­pétuel ou impos­si­ble à fix­er ; le réel et le temps fuient de toutes parts, comme éven­trés. D’où l’émotion pro­fonde qui se dégage lorsque deux amants mau­dits recom­posent un cou­ple au niveau puis au-dessus du Pont-Neuf : impos­si­bil­ité de se ren­con­tr­er, de coïn­cider, sinon furtive­ment, par acci­dent. Le frôle­ment fébrile ne peut que précéder un ter­ri­ble arrache­ment. C’est cer­taine­ment dans ce rap­port au temps que le roman­tisme de Holy Motors – par ailleurs sou­vent très joueur, drôle, incroy­able­ment far­felu – est le plus foudroy­ant alors qu’il s’avère, en sur­face, moins tra­vail­lé par cette dimen­sion com­paré à Boy Meets Girl ou Pola X. Une mélan­col­ie que fait rejail­lir ensuite Revivre, la chan­son de Gérard Manset qui, plus qu’une bande musi­cale, fait office de nar­ra­tion. Elle s’achève ain­si : « On croit qu’il est midi, mais le jour s’achève. / Rien ne veut plus rien dire, fini le rêve. / On se voit se lever, recom­mencer, sen­tir mon­ter la sève. / Mais ça ne se peut pas, / Mais ça ne se peut pas, / Non ça ne se peut… »

Holy Motors con­stitue un arc ten­du dont les deux extrémités sont le con­tem­po­rain et le prim­i­tif, le sou­venir de la matéri­al­ité (des corps, de la pel­licule) et une dématéri­al­i­sa­tion à l’œuvre au présent. Dans cette folle démul­ti­pli­ca­tion du comé­di­en se joue aus­si la ter­ri­ble angoisse de la remise en ques­tion du principe même de l’existence, d’une human­ité qui pour­rait fonc­tion­ner et avancer sans cette créa­ture appelée Homme – lais­sons plan­er le mys­tère sur le sur­prenant dernier plan. L’humain a fait du monde un espace inhab­it­able, dans lequel il est vouée à une errance dont l’issue ne peut être que sa pro­pre fin. La dématéri­al­i­sa­tion se joue par­fois dans le statut des images : le panoramique par­tant des corps con­tor­sion­nistes pour se fix­er sur des avatars infor­ma­tiques lors de la scène de motion cap­ture ; un plan s’abîmant dans des dis­tor­sions numériques ; un autre qui sem­ble avoir été tourné avec une caméra ther­mique. Mais, à ce sujet, le plus trou­blant se loge peut-être dans un instant très fugace : lorsque Mon­sieur Oscar se rend à la ren­con­tre d’un autre lui-même dans un hangar. En précé­dant une caméra qui le suit de trois-quarts dos, il avance d’un pas décidé, longe un mur, tourne à gauche. Quand la prise de vue tente de rétablir le con­tact, elle ne fait que l’expérience d’un espace vidé de toute présence : éva­po­ra­tion d’un corps. Plus qu’une image man­quante, dans ce bref inter­stice se glisse une dis­con­ti­nu­ité de la représen­ta­tion sai­sis­sante et angois­sante. Après cette étrange béance, la caméra retrou­ve ce corps, comme si de rien n’était. Et peut-être que plus rien n’est. « Non ça ne se peut… »

Notes

Notes
↑1 Cette belle idée d’un pas­sage secret entre la vie et le ciné­ma est issue d’un arti­cle de Char­lotte Gar­son con­sacré au film de Leos Carax : http://www.revue-etudes.com/Cinema/Holy_Motors_-_un_passage_secret_entre_la_vie_et_le_cinema/7502/14671.
↑2 À cet égard, on pense à Ten d’Abbas Kiarosta­mi, où dans chaque auto­mo­bile déam­bu­lant dans la folle cir­cu­la­tion de Téhéran on peut imag­in­er que se déroulent d’autres Ten dans l’habita­cle de chaque auto.