À sa sor­tie en 2005, La Guerre des mon­des sus­ci­ta des réac­tions pour le moins con­trastées. Sèche­ment accueil­li par Critikat, il don­na lieu à l’une des plus belles ému­la­tions de textes de la blo­gosphère cinéphilique. Apogée de la péri­ode la plus pas­sion­nante de l’œuvre de Spiel­berg, le film, bien loin d’être un block­buster con­ven­tion­nel, fai­sait attein­dre son sum­mum d’efficacité à l’expression som­bre et ten­due qui fut celle cinéaste dans les années 2000 (A.I. Intel­li­gence arti­fi­cielle, Minor­i­ty Report, Munich). Trou­vant un équili­bre frag­ile mais puis­sant entre « sujets adultes » et sens scan­daleux de l’enter­tain­ment, vital­ité et noirceur, angoiss­es intimes et voca­tion uni­verselle, celui-ci por­tait à incan­des­cence ses con­tra­dic­tions de créa­teur et don­nait un souf­fle nou­veau à ses thèmes de tou­jours, par­fois plom­bés, lors de la décen­nie précé­dente, par l’édification ou la mièvrerie. Retour sur un chef‑d’œuvre d’angoisse et d’ambiguïté.

La guerre des arts

Com­par­er un film avec le roman qu’il adapte, c’est com­préhen­si­ble, par­fois riche d’enseignements. Dans le meilleur cas, c’est ren­dre jus­tice à leurs beautés respec­tives. Mais c’est aus­si le meilleur moyen de s’enfermer dans la ques­tion de la fidél­ité (« à l’esprit » sinon « à la let­tre »), d’être ten­té par le jeu des sept erreurs et, par­tant, d’occulter l’essentiel : l’éventuelle sin­gu­lar­ité du film, ce qu’il tra­vaille, au-delà de la sim­ple trans­po­si­tion, avec les out­ils du ciné­ma. Com­par­er le film de Spiel­berg au roman de Wells, ce n’est pas la seule façon de taper sur le réal­isa­teur (cer­tains rédac­teurs à Critikat ont d’autres raisons…), mais ce fut l’angle d’attaque de notre col­lègue lors de la sor­tie du film, dans une cri­tique lap­idaire qui nous sem­blait pass­er à côté des véri­ta­ble enjeux, ne voy­ant que facil­ités dans la manière dont Spiel­berg s’approprie sa matière, ne pointant que défauts dans ce qui con­stitue sa chair même – vive, inquiète, cap­ti­vante.

La cendre et le sang

Évidem­ment, au cœur du prob­lème, il y a la famille, noy­au de la vision du monde améri­caine et tel objet de rejet, de la part de cer­tains cinéphiles en France – pour qui la famille se doit d’être un repous­soir, un nid de vipères mesquines –, qu’ils se braque­nt à sa moin­dre représen­ta­tion dans un film hol­ly­woo­d­i­en, y fustigeant une écœu­rante pro­pa­gande par pur réflexe, quand bien même la vision qui en est don­née serait un peu moins sim­pliste qu’ils veu­lent le croire. Adjoin­dre des enfants à un héros imma­ture et égoïste ? Une hérésie, un « fardeau », sûre­ment pas un sujet digne d’intérêt. Choisir de recen­tr­er son réc­it sur une de ses éter­nelles obses­sions, la famille décom­posée : voilà la faute de Spiel­berg. Peu importe, dès lors, le beau para­doxe con­sis­tant à faire d’un film cat­a­stro­phe un périple intimiste grisâtre, peu porté sur l’emphase pyrotech­nique (mal­gré des effets d’une beauté inouïe). Peu importe que le film, encadré par un pro­logue et un épi­logue traçant des rac­cour­cis aus­si sim­ples que ver­tig­ineux, prob­lé­ma­tise claire­ment la place de l’homme dans l’univers, per­du entre l’infiniment grand et l’infiniment petit, tirail­lé entre la néces­sité du col­lec­tif et l’instinct de survie indi­vidu­el (une han­tise très lang­i­en­ne de la foule déchaînée le rend par­fois assez éprou­vant). Peu impor­tent, enfin, les rap­ports pour le moins con­flictuels des mem­bres de la famille, et la con­clu­sion plutôt cru­elle der­rière ses faux airs de retrou­vailles heureuses. Fic­tion famil­iale = le mal est fait.

L’ironie, dans ce juge­ment à l’emporte-pièce, c’est que c’est bien de cela qu’il s’agit : le mal est fait. Les machines extrater­restres étaient déjà là. L’innocence est per­due. Les liens du sang se sont nécrosés, et le tra­jet de la famille est une fuite en avant dont elle ne se remet­tra pas tout à fait. Obsédé par sa promesse, Ray l’a tenue au prix d’actes ter­ri­fi­ants, où l’acculement face à l’adversité se l’est dis­puté à l’égoïsme, et ne reçoit en retour que des sourires dis­tants et con­trits, guère plus flat­teurs pour son estime de soi que les reflets de son vis­age – cou­vert de cen­dre, impuis­sant, désem­paré – que lui ont ren­voyé les nom­breuses sur­faces réfléchissantes ponc­tu­ant le film.

Voir ou ne pas voir

Dis­cutée et dis­cutable, quoi qu’il serait exagéré d’y voir une apolo­gie de la vio­lence dans les cas où la famille est jugée en dan­ger, la scène du meurtre mar­que l’acmé de ce faux appren­tis­sage. Le for­fait est soigneuse­ment tenu hors champ, alors que les coups de hache portés sur l’œil ser­pentin (belle et trou­blante fusion de la machine et de l’organique chez les extrater­restres) éclateront à l’avant-plan, et que le corps flasque du dernier alien se nécrosera plein cadre : les créa­tures venues d’ailleurs n’ont donc pas droit à la même pudeur que les humains. Il y a sou­vent, dans les films de Spiel­berg, une ou deux scènes qui embar­rassent, les plus prob­lé­ma­tiques étant sans doute celle des douch­es dans La Liste de Schindler et le mon­tage par­al­lèle éjac­u­la­toire de la fin de Munich. Mal­gré l’incontestable mal­adresse de ces fautes de goût – voire d’éthique –, il faut voir l’angoisse à l’œuvre dans ces débor­ds qui dis­ent le point de non-retour.

Dans ce film inten­sé­ment tra­vail­lé par la ques­tion du regard, l’élim­i­na­tion d’Ogilvy con­stitue la pire et ultime hor­reur que Ray tente de dis­simuler aux yeux de sa fille (les grands yeux poignants de Dako­ta Fan­ning) ; recourir à l’imagination plutôt qu’à la mon­stra­tion, c’est surtout accom­pa­g­n­er Rachel dans ses céc­ité et sur­dité for­cées pour en éprou­ver le car­ac­tère trag­ique­ment dérisoire : comme à son habi­tude, elle a besoin de croire plutôt que de voir pour se con­va­in­cre que tout va bien et ras­sur­er ses crises d’angoisse, mais il y a fort à pari­er que, cette fois-ci, elle n’est plus dupe. Voir, à l’inverse, les créa­tures de l’espace se débat­tre ou suc­comber, c’est affron­ter l’inimaginable, le regarder en face, hébété.

Spectacle et souffrance

Les fameuses Spiel­berg faces, loin d’être saisies par l’émerveillement ou par la sim­ple crainte, con­tem­plent ici l’horreur, l’ampleur du désas­tre causé par ces E.T. incom­préhen­si­ble­ment malveil­lants. Et le pire, c’est que c’est beau. Le cinéaste trou­ve enfin le moyen, en digérant les trau­ma­tismes du XXe siè­cle et en les recrachant sous forme de sai­sis­santes visions apoc­a­lyp­tiques, de filmer l’extermination de manière plus con­va­in­cante que dans La Liste de Schindler, sans pour autant renon­cer un instant au spec­ta­cle. Au con­traire, lesté par un incon­scient pro­fond et une anx­iété con­stante, sorte de cauchemar éveil­lé à la fois très con­cret et éthéré (entre autres grâce à la pho­to de Janusz Kamin­s­ki, tout en émul­sion char­bon­neuse et rayons lai­teux), le film brille par son économie nar­ra­tive, son découpage impa­ra­ble se per­me­t­tant tous les écarts vis-à-vis de la trans­parence : mou­ve­ments flu­ides ou caméra épaule nerveuse, flares et éclabous­sures de sang sur la lentille, vues sub­jec­tives, suivi d’une faille se for­mant sous les pieds de la foule, ample voltige autour d’une voiture filant sur l’autoroute, la caméra entrant et sor­tant à l’envi de l’habitacle… Autant d’effets met­tant en jeu le regard, l’espace et l’intrusion (on y revient), sur lesquels la mise en scène ne se repose jamais, poussée de l’avant par une implaca­ble dynamique du réc­it.

La con­fronta­tion du sadisme spiel­bergien (retors et arbi­traire, moins mali­cieux et éro­tique que chez Hitch­cock) avec des hor­reurs plus graves et incar­nées qu’un camion­neur fan­tôme ou un aileron de requin pro­duit un para­doxe trou­blant, mais la puéril­ité, l’in­con­séquence voire le cynisme occa­sion­nel d’an­tan ont fait place à une authen­tique angoisse, et les sus­pens­es insouten­ables qu’elle engen­dre atteignent ici une force indé­ni­able. À leur orig­ine, le plus sou­vent : la con­fu­sion créée par la néces­sité de suiv­re le mou­ve­ment sans céder à la panique ni au refus obstiné d’écouter l’autre. Voir le garag­iste dés­in­té­gré pour n’avoir pas com­pris l’attitude de Ray, ou la femme qui, en voulant sauver Rachel, men­ace de l’arracher à son père – lequel tente en vain, quelques pas plus loin, de retenir son fils.

Aliens go home !

Voilà d’ailleurs un autre reproche fait au film : la volon­té démon­stra­tive dudit fils de par­ticiper à la lutte armée con­tre l’ennemi. Alerte ! Patri­o­tisme, mil­i­tarisme, impéri­al­isme ! Que cette envie d’engagement soit mon­trée à la fois comme un désir sincère de sauver des vies men­acées par un envahisseur hos­tile (rien à voir, donc, avec de vagues adver­saires pré­sumés de la Lib­erté), une con­science patri­o­tique somme toute com­préhen­si­ble chez un jeune Améri­cain mid­dle-class (dont on ne voit pas bien au nom de quoi le film, du moment qu’il n’en prend pas bête­ment le par­ti, se retiendrait de ren­dre compte), une provo­ca­tion ado­les­cente face à un père jugé lâche et un besoin com­pul­sif con­fi­nant à la folie furieuse : voilà qui n’aurait aucun poids aux yeux de ces détracteurs pavloviens. Le film étant sor­ti en plein man­dat Bush, ils ont préféré voir dans cet élan bel­li­ciste une légiti­ma­tion de la guerre en Irak, et dans l’évocation de l’occupation de l’Algérie par la France un petit rap­pel à l’ordre à des­ti­na­tion des don­neurs de leçon – Villepin venait de don­ner son fameux dis­cours à l’ONU.

Inter­pré­ta­tions à gros sabots, certes con­fortées par les pro­pos tenus par Spiel­berg en faveur de l’intervention améri­caine, mais qui, si l’on s’en tient à ce que mon­tre le film, frisent le con­tre­sens total. Non seule­ment parce qu’aucune analo­gie avec une sit­u­a­tion pré­cise de l’Histoire ne tient totale­ment la route – bien qu’il soit évi­dent que les vête­ments flot­tant dans les airs rap­pel­lent ceux des camps d’extermination et que la car­casse d’avion ravive le sou­venir brûlant du 11-Sep­tem­bre. Mais aus­si parce que, d’une écharde que le corps recrachera en temps voulu à la défaite des aliens due à de micro-organ­ismes ter­riens, se tisse un impres­sion­nant réseau de signes ren­voy­ant à la ques­tion de l’immunité, de la résis­tance à l’intrus, de l’échec des occu­pa­tions de ter­ri­toires[1]. Ques­tion que le film, certes améri­cano-cen­tré, lie à celle du rap­port à l’étranger en por­tant un regard acéré sur l’attitude yan­kee vis-à-vis de tout ce qui vient d’ailleurs (la nour­ri­t­ure arabe, le génie tech­nologique japon­ais, cette vieille Europe un peu sus­pecte…). Tout en ayant la présence d’esprit d’éviter l’équation étranger = men­ace en mon­trant, dis­crète­ment mais sûre­ment, un pays métis­sé.

Rencontres du 7e art

En par­lant de rap­port à l’autre, La Guerre des mon­des pro­cure un intense plaisir de cinéphile par sa manière de con­tenir par un instinct génial le ciné­ma qui l’a précédé et celui qui le suiv­ra. À l’époque de sa sor­tie, le blogueur Zohiloff avait repéré la par­en­té qu’entretient la fin du film avec celle de La Pris­on­nière du désert de John Ford ; San­drine Mar­ques, quant à elle, rel­e­vait sur Con­trechamp en quoi ce réc­it de l’enfance con­fron­tée à l’horreur devait quelque chose à La Nuit du chas­seur de Charles Laughton. Assez frap­pant, par ailleurs, face à ce Mars Attacks! non-par­o­dique, ce con­te hor­ri­fique où se dressent des squelettes d’arbres noirs au som­met de collines rougeoy­antes, est le dia­logue que le film entre­tient avec l’imaginaire de Bur­ton, dont il donne une ver­sion à la fois plus vivace et somptueuse­ment nécrosée.

Au ray­on de l’influence sur la nou­velle généra­tion, on ne s’étonnera pas de songer à des cinéastes ne faisant pas mys­tère de leur admi­ra­tion pour Spiel­berg : The Host de Bong Joon-ho, film lui aus­si préoc­cupé (jusque dans son titre) par la notion d’intrus, en appa­raît ain­si comme le jumeau coréen – où le coupable, savoureux para­doxe, est claire­ment désigné : l’ingérence améri­caine… Phénomènes de M. Night Shya­malan serait quant à lui un cousin ani­miste et solaire : autre enne­mi (invis­i­ble, celui-ci), mais même réc­it du cat­a­clysme à hau­teur de famille moyenne for­cée à l’exode sur les routes améri­caines ; même caméra agile et hitch­cock­i­enne qui ne craint pas l’effet et même don pour les visions fasci­nantes venant sus­pendre le cours d’une nar­ra­tion dynamique. Enfin, Clover­field de Matt Reeves (et JJ “Super 8″ Abrams à la pro­duc­tion) sem­ble trou­ver son orig­ine dans ce plan où l’attaque est vue à tra­vers l’écran d’un camés­cope aban­don­né sur le bitume, dont il donne une pro­lon­ga­tion con­ceptuelle.

De manière plus inat­ten­due, on se prend à songer égale­ment à La France lorsque survient la fameuse scène du meurtre d’Ogilvy, dont on trou­ve un par­fait équiv­a­lent, en ter­mes de vio­lent point de bas­cule du réc­it, dans le film de Serge Bozon : la scène de la grange du paysan. La com­para­i­son fonc­tionne au-delà de ce nœud nar­ratif : ces deux films-odyssée (déser­tion et lente dérive d’un côté, instinct de survie et échap­pée fréné­tique de l’autre) parta­gent égale­ment un deus ex machi­na sous forme d’apparition fan­toma­tique (l’amoureux/le fils) et un plan final dans les étoiles…

The roots of Life

Ce qui nous amène au coup de grâce, au péché ultime pour les détracteurs du film : la voix solen­nelle du pro­logue et de l’épilogue louant, au détour d’une phrase, la sagesse de Dieu. Halte là ! Big­o­terie ! Cer­tains, n’ayant pas peur du ridicule, ont même hurlé à la pro­pa­gande sci­en­tologique, les croy­ances et déc­la­ra­tions prosé­lytes de Tom Cruise étant ce qu’elles sont. Aucune bondieuserie dans le film, pour­tant. Tout juste ce texte (extrait tel quel du roman de Wells, soit dit en pas­sant) qui, dans le cadre d’une prise de dis­tance avec l’in­trigue qu’elle replace dans un ensem­ble cos­mique, pos­tule l’existence d’une entité supérieure ayant eu la bonne idée de met­tre sur Terre… des microbes. Une entité supérieure à laque­lle les Améri­cains et leurs bil­lets verts don­nent en effet le nom de « God », et à laque­lle on est en droit de préfér­er les ter­mes « Big Bang » et « évo­lu­tion » sans pour autant bal­ay­er d’un revers de main un film d’une telle richesse[2].

Notes

Notes
↑1 Évidem­ment, il en oublie une, de taille, qui a réus­si : celle du ter­ri­toire améri­cain par les Blancs aux dépens des Indi­ens…
↑2 Allez, encore deux pages pour la route : ici et là.