À l’heure où les fron­tières entre prise de vue et ani­ma­tion se brouil­lent et s’estompent, Eric Khoo prend le con­tre-pied de la course en avant tech­nologique et pro­pose un film d’animation à la fois sim­ple et dense. Le réal­isa­teur sin­gapourien adapte Yoshi­hi­ro Tat­su­mi, un maître du man­ga, à tra­vers cinq his­toires cour­tes qui appuient sur les plaies encore ouvertes du Japon d’après-guerre. Ces « con­tes cru­els » qu’aurait pu inven­ter Nag­isa Ôshi­ma lais­sent aus­si place à la voix du dessi­na­teur qui se racon­te entre chaque his­toire.

On com­prend assez aisé­ment ce qui a pu provo­quer la ren­con­tre entre Eric Khoo et Yoshi­hi­ro Tat­su­mi. Eric Khoo a sou­vent dépeint des per­son­nages reclus dans des refuges psy­chiques et physiques parce que la société ne s’accommodait que très peu d’eux. Le fakir de My Mag­ic sem­blait sac­ri­fi­er son corps à une société qui ne savait pas com­ment décharg­er autrement la vio­lence qu’elle con­te­nait. L’amoureux tran­si de Be With Me vivait lui dans une ville qui ne le tolérait qu’à peine. Les his­toires qu’Eric Khoo emprunte au dessi­na­teur Yoshi­hi­ro Tat­su­mi ont ce goût des per­son­nages à la fragilité et aux rêves que la société ne tarde jamais de sanc­tion­ner sans som­ma­tion.

Cinq réc­its organ­isent alors ce film à sketchs que quelques élé­ments biographiques de leur créa­teur vien­nent lier entre eux : une pros­ti­tuée rêve d’Amérique dans les bras de son G.I. ; un père de famille se fascine pour le corps d’une femme ; un dessi­na­teur se réfugie dans des toi­lettes pour y graf­fiter des corps nus… La pre­mière his­toire, peut-être la plus forte, voit un pho­tographe han­té à vie par l’image de deux corps inscrits en négatif sur une ruine d’Hiroshima. La dureté de ces réc­its agit comme une con­tre-his­toire du Japon de l’après-guerre, où la renais­sance que le pays veut glo­rieuse laisse la place à des des­tins et des psy­chés heurtés. L’effet d’accumulation donne à l’ensemble autant un goût de brûlot qu’il acca­ble le spec­ta­teur. C’est peut-être ici la lim­ite de la trans­po­si­tion de ces courts réc­its qui, s’ils fonc­tion­nent dis­séminés dans le temps de la lec­ture d’une BD, alour­dis­sent par­fois le temps de la pro­jec­tion. On sent d’ailleurs que le film est autant une adap­ta­tion de Tat­su­mi qu’un hom­mage ren­du, et qu’Eric Khoo pèche par­fois par excès de révérence et de fidél­ité. C’est ce respect du cinéaste pour le dessi­na­teur qui le pousse peut-être à con­serv­er cette struc­ture en recueil et non d’essayer de fon­dre les his­toires en un seul réc­it plus flu­ide. Mais c’est aus­si une audace de cinéaste de ne pas essay­er de tran­scen­der le genre et de croire à la forme ramassée et vive de ces con­tes moraux qui fait tout l’art de Yoshi­hi­ro Tat­su­mi.

La tech­nique d’animation endosse aus­si sa part d’hommage tant les per­son­nages sem­blent ici s’animer depuis la planche de dessin. Le réal­isa­teur ne cherche jamais à « mod­élis­er » les décors et les per­son­nages de Yoshi­hi­ro Tat­su­mi. Délibéré­ment, Eric Khoo ren­force les effets de sur­face en resti­tu­ant notam­ment par­fois la matière-papi­er sur laque­lle les dessins sont cen­sés se détach­er. Si bien que l’écran, cette sur­face nor­male­ment refoulée du spec­ta­cle ciné­matographique vient se rap­pel­er à notre bon sou­venir. Ce rec­tan­gle blanc que le ciné­ma com­mer­cial tente d’éclater à grand ren­fort de 3D, d’écran Imax ou de son Sur­round, Eric Khoo en fait un espace de tran­si­tion du dessin au ciné­ma. Chez lui, une larme n’est pas une bulle 3D sus­pendue dans la salle de ciné­ma mais une forme d’un seul trait, qu’un doigt, comme une gomme, sait effac­er par le con­tour pour la séch­er.