Présen­té à la Quin­zaine des Réal­isa­teurs lors du dernier fes­ti­val de Cannes, Be with Me est le nou­veau film d’Er­ic Khoo, et fait par­tie de la col­lec­tion «Ciné­ma Décou­verte» ini­tiée par MK2, une sélec­tion de films d’au­teur soutenus pour leur orig­i­nal­ité, et aux­quels un coup de pouce est don­né pour favoris­er leur décou­verte en salles. Orig­i­nal­ité, sen­si­bil­ité, les trois his­toires qui com­posent Be with Me sans (presque) jamais se crois­er n’en man­quent pas, et même si l’ensem­ble est par­fois agencé avec mal­adresse, la douceur qui plane sur le film finit par l’emporter.

Be with Me se com­pose de trois his­toires d’amour: celle de deux jeunes filles, l’ob­ses­sion d’un jeune agent de sécu­rité pour une exec­u­tive woman qu’il observe mais qu’il ne con­naît pas, et enfin, la ren­con­tre de deux per­son­nes âgées. Ces his­toires sont très cloi­son­nées, étant traitées alter­na­tive­ment et n’en­tre­tenant aucun lien entre elles, sauf lors d’une brève et ironique ren­con­tre. Eric Khoo décline donc les thèmes de l’amour con­trar­ié, de la dif­fi­culté à se ren­con­tr­er, et du des­tin à tra­vers ces dif­férentes tra­jec­toires, illus­tra­tions et décli­naisons des tour­ments et des joies causées par ce sen­ti­ment uni­versel qu’est l’amour.

L’his­toire du film a été inspirée à Eric Khoo par une femme qu’il a ren­con­trée il y a quelques années lors d’un dîn­er: There­sa Chan, sourde et aveu­gle depuis son ado­les­cence. Vis­i­ble­ment, et on le com­prend, Khoo a été sub­jugué par l’his­toire et par le courage de cette femme, qui mal­gré son hand­i­cap a réus­si à s’in­té­gr­er dans la société, à faire des études, à s’adon­ner à ses pas­sions, tou­jours heureuse d’être en vie et propageant ce mes­sage autour d’elle. Dans le film, There­sa Chan écrit son auto­bi­ogra­phie, et nous la livre en voix off. Son his­toire con­stitue donc un véri­ta­ble doc­u­men­taire inté­gré dans la fic­tion, et filmé de la même manière, dans les mêmes couleurs et le même style ciné­matographique, si bien que l’on ne réalise pas tout de suite qu’il s’ag­it d’une his­toire véridique.

Cette inté­gra­tion dans le réc­it de fic­tion d’une his­toire réelle se révèle à dou­ble tran­chant. En effet, ce pas­sage doc­u­men­taire, qui n’ap­par­tient ni au reportage tra­di­tion­nel ni à la fic­tion pro­duit une sen­sa­tion spec­ta­to­rielle étrange mais intéres­sante, sans par­ler de l’in­térêt humain que revêt le por­trait de cette femme dont le courage et la déter­mi­na­tion sont exem­plaires. Il est alors dom­mage qu’Er­ic Khoo se laisse emporter par son admi­ra­tion, et con­sacre presque toute la deux­ième par­tie du film à ce réc­it qu’il a pour­tant tardé à met­tre en scène. Les deux autres his­toires se retrou­vent alors reléguées au sec­ond plan, remis­es en ques­tion dans leur légitim­ité scé­nar­is­tique et ciné­matographique. L’his­toire de There­sa Chan prend le pas sur le reste, égarant le fil con­duc­teur de l’his­toire d’amour, et cer­taine­ment quelques spec­ta­teurs en route, décon­te­nancés par cette con­fronta­tion orig­i­nale mais par­fois mal­adroite de la fic­tion et du doc­u­ment.

Dans sa mise en scène, Khoo observe la même ten­dance, alter­nant sub­tiles idées de mise en scène et procédés à la mode qui ne por­tent pas la griffe de leur auteur. Du côté du plus inspiré, prenons l’ex­em­ple du début de l’his­toire d’amour entre les deux lycéennes, qui se sont don­né ren­dez-vous au ciné­ma. La caméra part de leurs pieds, puis remonte le long des corps, nous faisant d’abord croire à un cou­ple hétéro, avant de dévoil­er pro­gres­sive­ment qu’il s’ag­it de deux filles. Cette caméra aéri­enne, mys­térieuse, taquine, prou­ve le tal­ent de Khoo à filmer ses per­son­nages et à créer de petits moments de poésie fugi­tifs et bien­faisants. En revanche, il se mon­tre moins inspiré lorsqu’il use du procédé sur-util­isé en ce moment, surtout dans le ciné­ma asi­a­tique, des tex­tos comme mode de com­mu­ni­ca­tion. La métaphore de la dif­fi­culté à com­mu­ni­quer sans inter­mé­di­aire est trop lour­de­ment exprimée. Plus sub­til était le procédé des écrans de con­trôle sur lesquels l’a­gent de sécu­rité observe en secret sa bien-aimée. Sans compter que cet épisode pour­rait con­stituer un emprunt inavoué au Samaria de Kim Ki-duk, qui com­mençait et se déroulait de la même manière: une dis­cus­sion par chat, deux jeunes filles, la musique pop et les couleurs acidulées de la com­plic­ité, un saut dans le vide.

Même si Eric Khoo a par­fois du mal à trou­ver ses mar­ques et à équili­br­er son réc­it, le ton est sou­vent juste, poé­tique et doux. Le ciné­ma de Sin­gapour a sûre­ment beau­coup d’autres tal­ents à nous révéler. Réserv­er un accueil ent­hou­si­aste à ce représen­tant ne pour­ra que l’y encour­ager.