Il y a trois ans, le Sin­gapourien Eric Khoo pro­po­sait Be with Me, film riche d’ex­péri­men­ta­tions formelles et de sobres émo­tions. On retrou­ve dans My Mag­ic, présen­té en com­péti­tion offi­cielle cette année à Cannes, les traits de l’u­nivers de Be with Me : un réc­it min­i­mal, des couleurs som­bres, de longs plans séquences fix­es qui décrivent des êtres soli­taires soumis à une sorte de fatal­ité. Cen­tré sur l’his­toire d’un père et de son fils, mis­ant sur le charisme du pre­mier, magi­cien, My Mag­ic est moins ambitieux que Be with Me : on peut se laiss­er séduire par sa sim­plic­ité, elle peut aus­si agac­er et décevoir.

La trame de My Mag­ic fait red­outer cer­taines facil­ités. À Sin­gapour, Fran­cis, autre­fois magi­cien, passe sont temps à boire dans les bars pour oubli­er com­bi­en il souf­fre depuis la mort de sa femme. Ce faisant il délaisse son petit garçon, qui redou­ble de sérieux pour être bon à l’é­cole, se don­ner la chance d’un avenir meilleur. Lorsque Fran­cis com­prend son égoïsme, il se remet au tra­vail en faisant des tours de magie dans un bar. Mais le sort s’acharne sur les plus faibles et, alors qu’il com­mence à gag­n­er de quoi financer les études du petit, le colosse est tor­turé à mort. Le pre­mier prob­lème de cette his­toire est qu’elle n’évite pas le manichéisme. Fran­cis est certes à la fois détestable (au début) et émou­vant, mais le cou­ple qu’il forme avec son fils est celui de vic­times attachantes, les hommes qui font obsta­cle à leur bien-être étant des bour­reaux (qu’il s’agisse des tor­tion­naires ou de la société qui les réduit à l’é­tat de pau­vreté). La pitié est ain­si sus­citée trop facile­ment. Cer­taines util­i­sa­tions de la musique sont à cet égard assez lour­des, lorsqu’une mélodie triste accom­pa­gne, redou­ble, l’im­age du petit pleu­rant sa mère dis­parue.

Au cen­tre de Be with Me était Tere­sa Chan, une femme aveu­gle et sourde qui fasci­nait Eric Khoo. La per­son­ne de Fran­cis, magi­cien dans la vie aus­si, est égale­ment à l’o­rig­ine de son désir du film. Très présent dans des plans qui lui lais­sent toute la place, cet homme dégage en effet une aura assez fasci­nante, lorsqu’il ingur­gite des quan­tités astronomiques d’al­cool, que son corps résiste à toute douleur. Mais on a trop l’im­pres­sion que le film mise sur un charisme, un physique impres­sion­nant et des tours de magie : le spec­tac­u­laire appa­raît trop facile. La pho­togra­phie, toute de couleurs ocres, signée du même chef opéra­teur que pour Be with Me, Adri­an Tan, est en revanche une aus­si grande réus­site que dans le précé­dent opus.

Be with Me était ancré dans le XXIe siè­cle : les per­son­nages ne par­ve­naient plus à com­mu­ni­quer que médi­ate­ment (par tex­tos ou espi­onnage), ils étaient dépassés par leurs vies autant que par les vastes espaces qui les engloutis­saient. Le film ques­tion­nait notre époque, les per­son­nages nous sem­blaient proches et nous inter­pel­laient. My Mag­ic est une fable, close, bien faite et cohérente mais qui ne pour­rait par principe qu’être à dis­tance de nous. Be with Me fai­sait s’in­tri­quer trois his­toires qui réson­naient les unes dans les autres, avaient ain­si une vraie richesse. Cen­tré exclu­sive­ment sur Fran­cis et son fils, My Mag­ic appelle une lec­ture plus facile, plus pas­sive, le spec­ta­teur sait où on l’emmène, ce qu’on lui racon­te. Il n’y a pas ici d’ex­péri­men­ta­tions sur la place des per­son­nages dans le cadre, sur le lan­gage, l’écrit… Cette sim­plic­ité formelle per­met d’être récep­tif à la magie, au rêve qui imprèg­nent le film. La fin va jusqu’à nous plonger dans l’imag­i­naire de l’en­fant, lors d’une scène irréelle que l’on trou­vera féérique ou niaise selon qu’on a accep­té ou non l’u­nivers de ce con­te.

L’aspect très lisse du film est ain­si soit respon­s­able d’un cer­tain dés­in­térêt que l’on éprou­ve soit ce qui peut le ren­dre mar­quant. La cohérence de ce court réc­it est sans doute liée à l’ur­gence avec laque­lle il s’est con­stru­it : le cinéaste l’a écrit en quelques jours et tourné en neuf, son fils a com­posé la musique en une nuit, les scènes de pres­tidig­i­ta­tion n’ont néces­sité qu’une seule prise. Mal­gré la lour­deur du sujet (rap­port père-fils, deuil, déter­min­isme social, rédemp­tion…), la pesan­teur qui se dégage des plans som­bres et sou­vent muets, le malaise que le jeu de Fran­cis rend très prég­nant, My Mag­ic est empreint d’une légèreté gra­cieuse. Il a le charme des objets bien faits, qui présen­tent un univers par­ti­c­uli­er. Eric Khoo voulait faire un film «petit et déli­cat». En ce sens il est donc une réus­site. On n’en attend pas moins du cinéaste un prochain film qui pour­suive d’autres ambi­tions.