Il est quelque peu dif­fi­cile de moquer l’en­tre­prise, en 2012, de faire revivre le temps d’un film le proces­sus créatif de Bruegel (l’An­cien), d’au­tant que la pein­ture fla­mande est encore une des sources cen­trales d’in­spi­ra­tion de cer­tains réal­isa­teurs (comme Sok­ourov dans son grandiose Faust). Mais le film de Lech Majew­s­ki ne se libère pas assez du car­can pic­tur­al pour pro­duire autre chose qu’une œuvre ciné­matographique un peu figée, et par là-même, un peu longuette.

Beau pro­jet, effec­tive­ment, que celui de retrac­er la créa­tion d’une des œuvres majeures de Bruegel, Le Porte­ment de croix. Et le pro­jet est d’au­tant plus courageux qu’il repose d’emblée davan­tage sur les jeux de couleurs, de sen­sa­tions et d’in­ter­pré­ta­tions que sur la parole ou le sens direct. Le réal­isa­teur polon­ais Lech Majew­s­ki n’a, en ce sens, pas du tout le même par­ti pris qu’un Green­away dans son hom­mage à Rem­brandt (La Ronde de nuit) : ni chronolo­gie, ni nar­ra­tion événe­men­tielle de la vie du pein­tre ne vien­nent aider le spec­ta­teur à s’en­gouf­fr­er dans une sorte de mys­tère de la créa­tion. C’est la matière de Bruegel qui intéresse Lech Majew­s­ki, son regard, ses obses­sions sociales et réal­istes. Le mon­tage de scènes quo­ti­di­ennes vil­la­geois­es qui ouvrent et parsè­ment le film est en cela assez par­lant : la plongée dans l’u­nivers sobre mais four­mil­lant du pein­tre est plutôt réussie, et parvient à met­tre en mou­ve­ment cette mul­ti­tude intense et per­ma­nente que l’on retrou­ve à chaque recoin des tableaux du maître.

Mais les lumières cli­ma­tiques et l’élé­gance d’un drapé ne font pas tout, n’ex­pri­ment pas tout. La con­struc­tion vaporeuse du tableau est coupée par quelques mis­es en scènes directes du pein­tre qui, mal­gré leur évi­dente fas­ci­na­tion pour celui-ci, ne parvi­en­nent pas vrai­ment à entr­er dans le proces­sus de créa­tion. Mais, là où la plu­part des séquences ten­dent à recréer l’u­nivers du pein­tre, à en expli­quer le pro­fond ancrage dans le réel (la vio­lence de l’In­qui­si­tion, la ten­sion évi­dente de chaque por­trait ou l’in­dif­férence du monde des vivants pour les morts représen­tée par cette fête vil­la­geoise avoisi­nant une exé­cu­tion), celles qui mon­trent le pein­tre en action, soulignées par une voix off descrip­tive, devi­en­nent trop péd­a­gogiques, et ne dévelop­pent plus aus­si mys­térieuse­ment la dual­ité pro­fonde du mon­tré et du caché qui sem­blait ani­mer le pro­jet. C’est bien dom­mage, car le réal­isa­teur réus­sit régulière­ment à retran­scrire la pré­ci­sion esthé­tique de Bruegel, son obser­va­tion du vivant et son obses­sion pour la van­ité humaine. Si chaque pro­jet de Bruegel avait une final­ité uni­verselle, le film a sans doute craint son pro­pre mys­tère en revenant trop tôt au tan­gi­ble et à la nar­ra­tion clas­sique.