Pre­mier des sept films de la péri­ode française de Buñuel, Le Jour­nal d’une femme de cham­bre (1963) est réputé le moins énig­ma­tique d’en­tre eux. Point d’en­trée idéal dans l’œu­vre du cinéaste, il détient pour­tant une énigme de taille, pro­pre­ment insol­u­ble : l’im­péné­tra­ble Céles­tine, per­son­nage de petite bonne d’une ambiguïté com­plète, magis­trale­ment inter­prété par Jeanne More­au.

Il existe, au ciné­ma, plusieurs de ces jour­naux homonymes : un Russe muet, un Fran­co-Améri­cain et un His­pano-Français. Tous ont été tirés du même et fameux roman d’Oc­tave Mir­beau, pub­lié en 1900. Jean Renoir, alors exilé aux États-Unis, en a livré sa ver­sion en 1946, avec Paulette God­dard dans le rôle-titre. Celle de Luis Buñuel lui suc­cède, dix-sept ans après. Ils racon­tent tous l’his­toire d’une petite bonne, venue de la grande ville, pour pren­dre son ser­vice dans une vieille mai­son bour­geoise, tassée dans sa cam­pagne pro­fonde. Du haut de son ser­vice, elle jouit d’un point de vue impren­able sur les petites saloperies de cha­cun. Elle les attise d’au­tant plus qu’elle amène avec elle sa chair fraîche, très enviée par les mâles affamés – maîtres ou domes­tiques – d’un lieu per­du où les jolies gam­bettes ne courent pas les rues. Cette fièvre pul­sion­nelle aboutit au viol et au meurtre d’une petite fille, dont on retrou­ve un matin le cadavre au coin d’un bois.

À la dif­férence de Renoir, Buñuel ne fait pas sienne la prob­lé­ma­tique de la lutte des class­es, inscrite en germe dans le réc­it. Pour lui, l’ar­rivée de Céles­tine dans le domaine est d’un tout autre ordre. Une arrivée dia­ble­ment impor­tante puisqu’elle s’ac­com­plit en plusieurs étapes con­séc­u­tives, dans une longue intro­duc­tion, qui for­ment comme une per­cée : dans le ter­ri­toire, d’abord (tout le générique où l’on voit les mornes plaines défil­er de la fenêtre du train) ; puis, dans l’or­gan­i­sa­tion de la famille ; enfin, dans sa struc­ture cérébrale, jusqu’au fond de ses pul­sions. C’est, non seule­ment, une tra­ver­sée du miroir, à l’im­age d’Al­ice, mais aus­si une sorte de spéléolo­gie psy­chique. Une descente dans l’in­térieur bour­geois qui s’ac­com­plit jusque dans les crânes.

La mai­son bour­geoise appa­raît comme une grotte où se mor­fondent les per­ver­sions de cha­cun, et le par­cours de Céles­tine comme une expédi­tion en ter­rain glis­sant. Buñuel prend un malin plaisir à la décrire en grande boîte à secrets, avec ses pièces, ses couloirs, ses « niveaux », sen­tant le ren­fer­mé et gag­née par la moi­sis­sure des esprits. Qu’y trou­ve-t-on ? Le fétichisme du patri­arche, qui cache des bot­tines dans son buf­fet et en chausse ses bonich­es pour les faire marcher sous ses yeux jouis­seurs. La frigid­ité de la maîtresse de mai­son, grenouille de béni­ti­er, qui n’hésite pas à deman­der con­seil à son curé sur les caress­es qui pour­raient con­venir à son mari. La frus­tra­tion dont celui-ci est pétri, homme vigoureux réduit à sauter sur tout ce qui bouge, cam­pé par un Michel Pic­coli génial de vital­ité refrénée. Enfin, le garde-chas­se, qui col­lec­tionne les pul­sions de mort : fas­cisme, racisme, anti­sémitisme et, pour couron­ner le tout, pédophilie. Voilà ce qui ressort de la boîte, quand on la sec­oue un peu.

Buñuel jubile a décrire cette galerie de mon­stres en cages, pris­on­niers de leur pro­to­cole bour­geois, en prise avec leurs pul­sions, le cul entre nature et cul­ture – comme tou­jours chez le cinéaste, avec un humour dévas­ta­teur. Il bro­carde un vieux fond ran­ci de l’e­sprit français, réac­tion­naire, reclus dans ses pro­priétés, nour­ri jusqu’à la gueule d’ar­mée, de patri­o­tisme et de reli­gion. Cet esprit-là, il l’a bien con­nu. Et ce n’est pas pour rien qu’il repousse de trente ans le réc­it de Mir­beau, dans l’en­tre-deux-guer­res, pré­cisé­ment à l’époque où son sec­ond film, L’Âge d’Or (1930), inter­dit par la cen­sure, en fut la vic­time. Il cite même, dans la dernière scène du Jour­nal, le préfet qui fut à l’o­rig­ine de cette inter­dic­tion, dont le nom « Chi­appe » est scan­dé par les fac­tions de l’Ac­tion Française défi­lant dans les rues du Havre.

Le cinéaste excelle, par la mobil­ité sin­ueuse, fouineuse, fure­teuse d’une caméra se fau­fi­lant comme une petite souris dans les moin­dres trous, à tiss­er un réseau de liens très com­plexe, décrivant toute une société de per­son­nages, en finale­ment assez peu de temps. Il joue très habile­ment d’un espace baroque, enchâssé de nom­breux niveaux, véri­ta­ble enfilade de pièces et de couloirs aux bois sculp­tés, comme d’un sec­ond réseau, un rhi­zome pro­fondé­ment ancré dans son ter­roir. Buñuel se prend à exé­cuter des mou­ve­ments vir­tu­os­es – la mort du patri­arche sur son lit, les bot­tines sous le nez – pour accom­pa­g­n­er la pro­gres­sion liq­uide des pul­sions qui, en un sens, envahissent l’e­space. Il use, à ce titre, de toute la largeur d’un splen­dide Scope noir et blanc, autant pour tenir à dis­tance ses per­son­nages – dis­tance à la fois sociale et pul­sion­nelle – que pour mieux ser­pen­ter à tra­vers les couloirs, par­fois même à tra­vers les cloi­sons. Il des­sine par là un regard un peu plus qu’om­ni­scient, physique­ment omni­scient, qui sem­ble rap­pel­er la sur­veil­lance per­ma­nente de cha­cun sur cha­cun, pro­pre à ce type de province reculée.

Toute la per­cep­tion de cet organ­isme malade repose sur le per­son­nage de Céles­tine, clé de voûte du film, et splen­dide réus­site du cou­ple More­au-Buñuel. À son endroit, le cinéaste réalise un véri­ta­ble tour de passe-passe, met­tant en œuvre ce qu’on pour­rait appel­er une par­faite ellipse psy­chologique. À aucun moment, on ne sait quelque chose des moti­va­tions et des pen­sées de ce sibyllin per­son­nage, qui con­naît deux temps d’ex­is­tence : celui de l’ob­ser­va­tion et celui de l’ac­tion (quand Céles­tine, ayant ren­du son tabli­er, décide de revenir dans la mai­son pour con­fon­dre l’as­sas­sin de la petite fille). Paroi opaque, faciès indéchiffrable, véri­ta­ble hors-champ se bal­adant dans le champ, elle con­serve une atti­tude mys­térieuse où l’on ne lit rien d’autre qu’une pointe d’ef­fron­terie, un zeste de caprice.

Céles­tine est le per­son­nage ciné­matographique idéal : révéla­teur de secrets, prise sur l’in­vis­i­ble, catal­y­seur de pul­sions, relais du regard, instance de juge­ment, main d’une jus­tice poé­tique, jou­et d’une ironie mor­dante. En elle, assez blanche pour qu’on s’y loge, trop opaque pour qu’on s’i­den­ti­fie, se rejoignent toutes ses fonc­tions. Un seul mot, sub­lime, nous donne pour un instant seule­ment accès à ses pen­sées, à un grain d’in­téri­or­ité. Après l’ar­resta­tion du coupable, à qui elle s’est offerte afin de dénich­er une preuve à charge, elle s’assied à table, un dé à coudre au doigt et fait mine d’écrire sur le bois. Sans qu’elle bouge les lèvres, on entend sa voix, la voix claire et traî­nante de Jeanne More­au, pronon­cer off le mot : « Salaud ».